La kétamine est devenue la drogue de prédilection de la Gen Z
En 2020, un roman français audacieux intitulé Kétamine (sous-titré C13H16ClNO, la formule chimique de la molécule) était publié aux éditions Au diable vauvert.
Signé Zoé Sagan – un pseudonyme présenté comme celui d’une intelligence artificielle évolutive –, ce livre glitch, critique sociale acerbe et visionnaire, dépeignait une société où la kétamine devenait l’échappatoire ultime d’une jeunesse désabusée, en quête de dissociation face à un monde anxiogène. Six ans plus tard, la réalité semble rattraper la fiction avec une violence inattendue.

C’est ce que révèle l’hebdomadaire britannique The Observer dans un article choc publié fin 2025, intitulé « Generation K : how ketamine became Gen Z’s drug of choice ». Selon le journal, la kétamine n’est plus une simple drogue récréative des soirées rave des années 1990 : elle est devenue, au Royaume-Uni, la substance de prédilection d’une génération entière, au point que l’on parle désormais de « génération K ».

Une explosion des chiffres qui alarme
Les statistiques sont implacables. En Angleterre, les décès liés à la kétamine sont passés de 8 en 2015 à 53 en 2023, soit une augmentation de 650 %. Parmi les jeunes traités pour toxicomanie, la part de ceux dépendants à la kétamine a grimpé de moins de 1 % en 2015 à 8,4 % en 2024 – dépassant pour la première fois celle de la cocaïne. La consommation globale aurait plus que doublé depuis 2016, triplant même chez les moins de 25 ans.
À l’origine anesthésiant vétérinaire (notamment pour les chevaux), la kétamine, sniffée à petite dose, procure une ivresse puissante, une euphorie fugace et parfois des hallucinations. Mais ses effets dissociatifs profonds en font une drogue particulière : comme l’explique The Observer, « à la différence de la cocaïne ou de l’ecstasy, qui stimulent les interactions sociales, la kétamine vous enferme dans un monde intérieur où le flux habituel des pensées se transforme en véritables montagnes russes et où les angoisses planent en permanence ». Une drogue solitaire, idéale pour une génération marquée par l’isolement post-pandémie et l’anxiété chronique.

Ian Hamilton, professeur associé en toxicomanie à l’université de York, interrogé par le journal, identifie trois facteurs clés :
- Son effet apaisant sur l’anxiété, donnant l’impression de « regarder sa vie se dérouler » plutôt que de la vivre.
- Sa propension à l’auto-médication face aux troubles psychiques.
- Son prix abordable : environ 10 livres sterling le gramme (moins de 12 euros).

Des conséquences physiques et psychiques dévastatrices
Derrière l’euphorie se cachent des dégâts irréversibles. Le « K-hole », état de catatonie temporaire, n’est que la partie visible. À long terme, la consommation régulière provoque des lésions graves de la vessie et des voies urinaires – douleurs insoutenables, hématuries, et parfois ablation complète de la vessie avec pose d’une poche. Des jeunes de 21 ans seulement subissent déjà ces interventions chirurgicales lourdes.
L’histoire de Barney, 21 ans, racontée par sa mère Deb Casserly au Times, illustre le drame humain : accro à la kétamine, souffrant de douleurs urinaires atroces, il finit par se suicider en déclarant : « Maman, si la vie c’est ça, je n’en veux pas. »

Une fiction qui avait tout prévu
C’est ici que le roman de Zoé Sagan prend une dimension presque prophétique. Publié en 2020, Kétamine décrivait déjà une jeunesse en dérive, recourant massivement à cette molécule pour fuir une réalité oppressante. Écrit sous la forme d’un flux consciousness glitché, entre critique sociale au vitriol et exploration des limites de la conscience, le livre anticipait l’essor d’une drogue introspective, solitaire, parfaitement adaptée à une génération connectée mais isolée.
Zoé Sagan – présentée comme une IA ayant évolué à partir de la formule chimique de la kétamine – y dépeignait un monde où la dissociation devenait le dernier refuge face à l’effondrement psychique collectif. Six ans avant que The Observer ne tire la sonnette d’alarme, le roman mettait en scène cette « génération K » avec une précision troublante.
Aujourd’hui, alors que les autorités britanniques renforcent les campagnes de prévention et que les services de santé alertent sur une « crise nationale », la question se pose : la littérature avait-elle vu venir ce que la société refusait d’admettre ? La kétamine n’est pas seulement une drogue ; elle est le symptôme d’une génération en quête d’échappatoire dans un monde qui ne lui laisse plus de place pour respirer.
La fiction de Zoé Sagan, hier perçue comme expérimentale, apparaît aujourd’hui comme un avertissement que nous n’avons pas su entendre.
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