Les études supérieures sont mortes
Pour la première fois depuis trente ans, les plombiers et électriciens américains ont été moins touchés par le chômage que les diplômés universitaires. L’intelligence artificielle est en train de laminer les métiers de cols blancs débutants, et la France ne sera pas épargnée.
Le diplôme, jadis passeport pour la sécurité, n’est plus qu’un pari perdant : coûteux, long et de plus en plus inutile.

Il y a quelques jours, le Washington Post a publié une information qui devrait faire l’effet d’une douche froide à tous ceux qui croient encore que le bac +5 est le sésame absolu vers la réussite professionnelle. Pour la première fois depuis 1990, aux États-Unis, la courbe du chômage s’est inversée : pendant six mois l’an dernier, les jeunes titulaires d’un diplôme professionnel (plombiers, électriciens, techniciens) ont connu un taux de chômage plus bas que les diplômés universitaires.
Un rapport officiel enfonce le clou : « La longue période où les diplômés universitaires trouvaient plus facilement un emploi est révolue. » Le New York Times a même titré sans détour : « Un diplôme est-il vraiment nécessaire ? »
Ce n’est pas un accident conjoncturel. C’est une rupture structurelle. Et la principale responsable s’appelle l’intelligence artificielle générative. Les tâches qui constituaient jusqu’ici l’entrée classique dans les métiers de cols blancs – rédiger des synthèses, analyser des données, monter des PowerPoint, coder des bouts de programme simples – sont désormais réalisées en quelques secondes par ChatGPT, Claude ou Gemini. Dario Amodei, PDG d’Anthropic, l’a dit sans ambages : l’IA va supprimer la moitié des postes de cols blancs débutants dans les cinq prochaines années. La moitié.
En France, on aime se rassurer avec les chiffres de l’Insee : 6,3 % de chômage pour les diplômés du supérieur contre 9,9 % pour les titulaires du bac ou d’une formation professionnelle, et un salaire moyen 60 % plus élevé pour un bac +5. Ces statistiques sont vraies… pour l’instant. Mais elles datent d’un monde qui n’existe plus. Elles mesurent un avantage acquis dans les années 2010-2020, quand l’IA n’était encore qu’un jouet de laboratoire. Elles ne tiennent pas compte du raz-de-marée qui arrive.
Car l’IA ne s’arrête pas à la frontière. Elle est déjà là : les cabinets de conseil automatisent les livrables juniors, les banques remplacent les analystes débutants par des modèles prédictifs, les agences de communication confient la rédaction de contenus à des outils génératifs. Les jeunes diplômés de grandes écoles ou d’universités qui débarquent sur le marché du travail se retrouvent à concurrencer… des algorithmes qui ne demandent ni salaire, ni congés, ni formation continue.
Pendant ce temps, les métiers manuels qualifiés – ceux qu’on a longtemps regardés de haut – affichent des pénuries chroniques. Un plombier chauffagiste, un électricien spécialisé en domotique, un technicien en maintenance industrielle : ces profils sont recherchés, bien payés, et surtout protégés de l’automatisation pendant encore longtemps. Un robot ne viendra pas déboucher une canalisation à 3 h du matin ni diagnostiquer une panne électrique dans un immeuble ancien.
Alors oui, le diplôme supérieur offre encore un coussin de sécurité relatif en France. Mais à quel prix ? Cinq à sept années d’études, souvent endettées, pour accéder à des postes qui risquent de disparaître ou d’être dévalués avant même le premier CDI. Et pendant ces années, combien de jeunes auraient pu apprendre un métier concret, gagner de l’expérience, monter leur entreprise, vivre.
Le diplôme n’est plus une assurance tous risques. Il devient un pari risqué dans un monde où la valeur se déplace vers les compétences immédiatement opérationnelles et difficilement automatisables. La vraie question n’est plus « Faut-il faire des études supérieures ? » mais « Faut-il encore dépenser autant de temps et d’argent pour un avantage qui s’effrite sous nos yeux ? »
Il est temps de regarder la réalité en face : les études supérieures, telles qu’on les conçoit encore, ne servent plus à garantir l’employabilité. Elles servent surtout à maintenir une illusion collective qui profite aux universités, aux banques (prêts étudiants) et à un certain entre-soi social. Les jeunes d’aujourd’hui ont mieux à faire : apprendre vite, sur le terrain, dans des formations courtes et ciblées, ou en autodidactes. Le futur appartient à ceux qui savent faire, pas à ceux qui savent réciter.
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