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Société· 5 MIN· janvier 2026 PUBLIÉ LE 15 janv.

Les stagiaires “Gen Z” qui s’en foutent : mythe confortable, malaise réel

Il y a un moment très précis où un manager perd un morceau d’âme.

Les stagiaires “Gen Z” qui s’en foutent : mythe confortable, malaise réel
La rédaction
La rédaction 15 janv. 2026 · 5 MIN · Société

C’est quand il envoie un message simple, presque idiot, du genre “tu peux juste publier ça, c’est un copier-coller”, et qu’il se retrouve deux heures plus tard à fixer un post mal foutu, avec une faute dans le titre, un lien cassé, et ce petit parfum de “j’ai fait ça en marchant”.

Et là, dans ta tête, tu n’es plus un adulte responsable dans une entreprise. Tu deviens un chroniqueur de comptoir. Tu penses : “Cette génération s’en bat les couilles.” Tu as envie d’écrire un papier au vitriol, de crier à la fin du monde, de déclarer la mort du professionnalisme et d’enterrer LinkedIn avec.

Sauf qu’il faut respirer une seconde. Parce que derrière la blague “Gen Z = flemmards”, il y a une scène plus intéressante, plus triste, et beaucoup plus moderne.

Le problème n’est pas “les jeunes”. Le problème, c’est la collision frontale entre deux visions du travail qui ne se parlent plus.

D’un côté, tu as le monde ancien, celui où un stage, c’était une initiation. Même mal payé, même ingrat, c’était censé être un rite. Tu faisais tes preuves. Tu serrais les dents. Tu avais peur de décevoir. On t’avait appris que l’effort précède la légitimité. Et qu’il fallait “mériter” la place, même si la place était minuscule.

De l’autre côté, tu as une génération qui a grandi dans une époque où les promesses des adultes ont souvent sonné creux. Une époque où tu peux faire “tout comme il faut” et te faire broyer quand même. Une époque où le travail n’est plus un socle mais un sol qui bouge. Alors forcément, beaucoup ont développé une stratégie de survie : ne pas s’investir trop tôt. Garder une distance. Ne pas se faire avoir. Ne pas confondre “stage” avec “esclavage déguisé”.

Et c’est là que naît le malentendu : la distance, vue par un manager, ressemble à du mépris. Et le mépris, c’est la chose la plus insultante au boulot, parce que ça te fait sentir idiot d’attendre quelque chose de l’autre.

Prenons un exemple. Appelons-la Mélanie.

Mélanie est stagiaire. On lui demande un truc très basique : publier ce qu’on lui envoie. Tu ne lui demandes pas d’écrire Proust, tu ne lui demandes pas de régler la géopolitique mondiale. Juste un geste simple, répétitif, qui demande une seule qualité : faire attention.

Et pourtant, elle le fait mal.

Dans un monde rationnel, ça devrait être un non-événement. Tu corriges, tu expliques, tu cadres, fin de l’histoire. Mais dans le monde réel, ça déclenche quelque chose de plus profond, presque intime : tu as l’impression qu’elle ne respecte ni le job, ni l’équipe, ni ton temps. Tu as l’impression qu’elle se dit “je suis stagiaire, je m’en fous”.

Et peut-être que oui, c’est exactement ce qu’elle se dit.

Mais la vraie question, celle qui pique, c’est : qu’est-ce qu’elle entend, elle, quand elle se dit “je suis stagiaire” ?

Souvent, “stagiaire” veut dire : je suis là pour apprendre, pas pour porter la boîte sur mes épaules. Et ça, en soi, c’est vrai. Le stage n’est pas un CDI low cost. Sauf que, dans la pratique, beaucoup de stages ont été vendus pendant des années comme un “apprentissage”, alors que c’était surtout une manière polie de récupérer de la main-d’œuvre. Résultat : certains stagiaires arrivent avec une méfiance de base. Ils s’attendent à être exploités, donc ils se protègent en n’en donnant pas trop. Pas par flemme, par réflexe.

Sauf que cette stratégie a un effet secondaire : elle détruit leur propre crédibilité. Et elle abîme l’équipe qui les accueille.

C’est là que le truc devient presque tragique : le stagiaire qui “ne s’investit pas” se dit qu’il évite une arnaque. Mais de l’extérieur, il ressemble à quelqu’un qui n’apprend rien, ne progresse pas, et qui transforme le travail des autres en rattrapage permanent. Et le manager, lui, finit par se dire : “plus jamais”.

Ce n’est pas seulement une guerre de générations. C’est une guerre de perceptions.

Le manager voit une tâche simple et se dit : si elle foire ça, elle foire tout. Le stagiaire voit une tâche simple et se dit : si on me donne que ça, c’est que je ne compte pas. Le manager pense “manque de conscience professionnelle”. Le stagiaire pense “manque de sens”.

Et au milieu, tu as l’entreprise, cette entité étrange qui voudrait de la motivation mais offre parfois surtout de la confusion.

Parce que soyons honnêtes : dans beaucoup de boîtes, le stage est traité comme une zone floue. On attend de la rigueur, mais on donne des consignes approximatives. On veut de l’autonomie, mais on ne cadre pas. On veut que ça aille vite, mais on ne forme pas. On veut un résultat propre, mais on délègue à quelqu’un qu’on n’a pas vraiment outillé, puis on s’étonne que ça parte en sucette.

Et puis il y a l’autre vérité, celle qu’on évite parce qu’elle est trop simple : certaines personnes s’en foutent vraiment. Tous âges confondus. Il y a des stagiaires qui s’en foutent. Il y a des CDI qui s’en foutent. Il y a des managers qui s’en foutent. La différence, c’est que le stagiaire, lui, a une excuse officielle : “je suis stagiaire”. Il peut se cacher derrière ça comme derrière un gilet pare-balles.

Ce que ça raconte, au fond, ce n’est pas “la Gen Z est nulle”. Ça raconte un truc plus large : on est en train de perdre la culture du soin.

Le soin du détail. Le soin du travail bien fait. Le soin de se dire : même si c’est petit, je le fais propre. Même si personne ne regarde, je le fais correctement. Pas pour l’entreprise, pas pour “le système”, mais pour toi, parce que c’est une forme d’estime de soi. Une manière de ne pas se dissoudre.

Quand ce soin disparaît, tout devient un collage. Une existence en copier-coller, où rien ne tient, où personne ne prend vraiment la responsabilité de rien. Et c’est exactement l’ambiance de 2026 : beaucoup de gens veulent moins de pression, ce qui est légitime, mais certains finissent par vouloir aussi moins d’exigence, et là, ça devient une autre histoire.

La solution n’est pas de hurler “génération de fainéants”. Ça, c’est juste un moyen de se sentir supérieur deux minutes. La solution, c’est de remettre du cadre et du sens au même endroit. Dire clairement ce qui est attendu, pourquoi c’est important, et ce que ça implique quand c’est mal fait. Et, en face, exiger une chose très simple : si tu acceptes une mission, même petite, tu la fais bien. Parce que c’est ça, le vrai respect. Pas le blabla, pas les slogans. Le respect du réel.

Le paradoxe, c’est que beaucoup de jeunes disent vouloir “du sens”, et beaucoup d’anciens disent vouloir “de la rigueur”. En fait, ce qu’il faut, c’est les deux. Le sens sans rigueur, c’est du théâtre. La rigueur sans sens, c’est du dressage. Et tout le monde finit épuisé.

Mélanie n’est pas “la Gen Z”. Mélanie est un symptôme possible d’un monde où on confond facilement “se préserver” et “s’en foutre”. Et où l’on oublie que parfois, faire un copier-coller propre, c’est déjà une manière de dire : je suis là, je respecte ton temps, je respecte le mien.

Et ça, étrangement, c’est devenu révolutionnaire.

Laura Py

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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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