Trois journalistes détenus au Mali. Trois poursuivis sous la loi cybercriminalité. Zéro sous la loi sur la presse. Ce n’est pas la censure qui a changé, c’est le guichet
Le 3 août, Chahana Takiou a été condamné à douze mois de prison par le pôle de lutte contre la cybercriminalité de Bamako. Son délit · avoir dit publiquement que le pôle de lutte contre la cybercriminalité ne devrait pas juger les journalistes. La démonstration s’est administrée toute seule.
Trois journalistes détenus au Mali. Trois poursuivis sous la loi cybercriminalité. Zéro sous la loi sur la presse. Ce n’est pas la censure qui a changé, c’est le guichet
Le 3 août, Chahana Takiou a été condamné à douze mois de prison par le pôle de lutte contre la cybercriminalité de Bamako. Son délit · avoir dit publiquement que le pôle de lutte contre la cybercriminalité ne devrait pas juger les journalistes. La démonstration s’est administrée toute seule.
Début juin 2026, un forum panafricain des médias se tient à Bamako. Organisé par les autorités. Chahana Takiou, directeur de publication du bihebdomadaire 22 Septembre, y prend la parole pour dénoncer une pratique · les délits de presse sont désormais jugés sous la loi de 2019 sur la cybercriminalité au lieu de la loi de 2000 sur la presse. Il visait un cas précis, celui de son confrère Youssouf Sissoko. Le 8 juin, il est arrêté. Le chef d’accusation retenu contre lui est « atteinte au crédit de l’État à travers l’institution judiciaire ». Le 3 août, il est condamné à douze mois dont six ferme, par le pôle même dont il contestait la compétence (Human Rights Watch, Fédération internationale des journalistes).
L’ironie est réelle, mais elle est une distraction. Ce qui compte dans ce dossier n’est pas le paradoxe, c’est le mécanisme. Regardez le cas Sissoko, celui qui a déclenché la prise de parole. Directeur de publication de l’hebdomadaire L’Alternance, arrêté le 5 février 2026 pour un article d’opinion, ensuite relayé sur les réseaux sociaux. Poursuivi non pas sous le régime de la presse, mais sous celui du numérique. Condamné à deux ans de prison et un million de francs CFA d’amende, soit environ mille cinq cent vingt cinq euros, d’après Reporters sans frontières. Un article de presse devient un contenu en ligne, un contenu en ligne devient une donnée, une donnée relève du cyber, et le cyber n’a jamais eu de régime protecteur.
C’est tout le tour de main. Il n’a pas fallu abroger la loi sur la presse de 2000, qui existe toujours et qui protège toujours. Il a suffi de créer, en 2022, un pôle spécialisé disposant de huit textes mobilisables, et de faire entrer les journalistes par cette porte plutôt que par l’autre. La loi de 2019 sur la cybercriminalité prévoit jusqu’à dix ans de prison pour des « menaces » et des « injures » en ligne définies de façon vague. La loi sur la presse, elle, prévoit des amendes. Personne n’a censuré personne · on a changé de couloir administratif.
VIDÉO · « Mali: le journaliste Chahana Takiou aborde son procès "avec foi et sérénité" » · chaîne RFI
Voici maintenant le chiffre qui résume le dossier mieux que n’importe quelle indignation. Au 25 juin 2026, Reporters sans frontières recensait trois journalistes détenus au Mali · Youssouf Sissoko, Chahana Takiou, et Abdrahamane Keïta, directeur du Témoin, arrêté le 9 juin. Tous les trois poursuivis au titre de la loi sur la cybercriminalité. Aucun au titre de la loi sur la presse. Trois sur trois. Ce n’est plus une tendance, c’est une procédure standard.
Le reste du tableau est cohérent. Le Mali occupe la 121e place sur 180 au classement 2026 de RSF, avec un score de 45,63, après avoir perdu vingt deux places en cinq ans · il était 99e en 2021. RFI et France 24 sont suspendus depuis mars 2022, rejoints depuis par TV5 Monde, France 2, TF1 et LCI. Côté médias locaux, l’émission Allo Klédu a été suspendue deux mois à compter du 19 juin 2026. L’aide publique à la presse, plafonnée à deux cents millions de francs CFA par an, n’a plus été versée depuis janvier 2021. Un journaliste tué et sept enlevés en cinq ans. Le procès d’Abdrahamane Keïta est fixé au 17 août.
Je vais dire ce que ce dossier m’inspire, et ce n’est pas de la compassion à distance. Le déplacement de guichet n’est pas une invention malienne. C’est la forme contemporaine de la restriction de parole, et elle fonctionne partout pour la même raison · le droit de la presse a été construit lentement, avec des garanties, des délais de prescription courts, un régime de responsabilité en cascade, parce que trois siècles d’abus avaient appris à quoi servaient ces garanties. Le droit du numérique a été écrit vite, pour la fraude bancaire et l’usurpation d’identité, sans aucune de ces protections, parce que personne n’imaginait qu’il servirait à juger des éditoriaux. Il suffit de reclasser une phrase en donnée pour lui faire perdre deux siècles de jurisprudence.
Chahana Takiou est diabétique, souffre d’une pathologie cardiovasculaire, et sa demande de liberté provisoire pour motifs médicaux a été rejetée sur réquisition du parquet le 29 juin. Selon une source malienne unique, non recoupée par les organisations internationales, il aurait renoncé à faire appel pour raisons de santé. Il aurait alors à purger jusqu’au 8 décembre. Nous le mentionnons sous cette réserve expresse, parce que c’est l’information la plus importante du dossier et la moins solidement établie. Ce que nous savons avec certitude, en revanche, tient en une ligne · un homme a dit qu’un tribunal n’était pas compétent pour le juger, et ce tribunal l’a jugé.
NOTE DE TRANSPARENCE · les citations de MM. Ngom et Bellanger ont été publiées en anglais par leurs organisations · la traduction française est la nôtre et nous la signalons. Les propos tenus par M. Takiou au forum de Bamako ne nous sont parvenus qu’en traduction anglaise via le Comité pour la protection des journalistes, jamais dans leur formulation française d’origine · nous ne les citons donc pas entre guillemets. Trois points restent non résolus et nous les laissons ouverts plutôt que de trancher · les sources donnent le forum du 3 au 6 juin (RSF) ou du 3 au 7 juin (HRW) · la date de condamnation de Youssouf Sissoko est donnée au 23 mars par RSF et par le CPJ, mais « en juin » par HRW, et nous retenons mars, source la plus précise · l’amende de 500 000 francs CFA infligée à M. Takiou n’est rapportée que par deux médias maliens et n’apparaît ni chez HRW, ni à la FIJ, ni à l’AFP. Le renoncement à l’appel et la date de libération du 8 décembre reposent sur une source unique, Bamada.net citant Renouveau TV, et ne sont repris par aucune organisation internationale. Le chiffre de trois journalistes détenus est daté du 25 juin, soit avant le verdict, et nous n’avons trouvé aucun décompte postérieur. Enfin, un avocat de M. Takiou a réagi au verdict selon l’AFP, mais il n’est pas nommé et ses propos ne sont pas cités textuellement · nous ne les reproduisons donc pas.
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