« Shana », le visage que le cinéma français n’attendait plus
Premier long de Lila Pinell, prix SACD à la Quinzaine : Eva Huault, le visage que le cinéma français n’attendait plus.
Chronique · Cinéma
« Shana », le visage que le cinéma français n’attendait plus
Révélé à la Quinzaine des Cinéastes, où il a reçu le prix SACD, le premier long métrage en solo de Lila Pinell est en salle depuis le 17 juin. Porté par une comédienne dont on n’avait pas vu l’équivalent depuis longtemps, Eva Huault, le film dit, bien au-delà de son intrigue, quelque chose de l’état d’un cinéma, et d’un pays.
Il y a d’abord un visage. Lèvres refaites, sourcils dessinés à l’excès, gloss, débit qui mitraille, la panoplie complète de la féminité d’Instagram montée jusqu’à l’outrance. La salle, à Cannes, a ri dès l’ouverture : on reconnaît le type, on croit savoir d’avance ce qu’on va en penser. Et puis Lila Pinell fait la seule chose que le cinéma sache faire quand il est grand : elle laisse le rire durer juste assez pour qu’il se retourne. Ce qui semblait caricature devient fatigue. Ce qui paraissait surface devient blessure mal recouverte par une couche de fond de teint. Le masque ne tombe pas : il se met à transpirer. Et sous le masque, il y a quelqu’un.
Ce quelqu’un, c’est Shana. Une jeune femme juive d’aujourd’hui, qui traverse les galères avec une énergie qui défie l’arithmétique de sa propre vie. Elle deale pour le compte d’un compagnon toxique, Moïse, dont l’emprise survit à la prison d’où il finit par sortir, ce qui ne règle évidemment rien. Elle a pioché dans la caisse. Sa grand-mère meurt et lui laisse une bague : un condor d’or serti d’une émeraude, censé protéger du mauvais œil. On devine la suite. La relique devient monnaie ; elle la brade pour éponger ses dettes, puis tente de la racheter, et la mécanique du désastre s’enclenche, implacable et drôle, comme une porte de garage qui se referme au ralenti sur une comédie burlesque.
Source : Les Films du Losange · dossier de presse
Disons-le tout de suite pour ceux qui exigent des filiations : on a beaucoup cité les frères Safdie, et le rapprochement n’est pas paresseux. On retrouve, de Good Time (2017) à Uncut Gems (2019), la même odyssée urbaine granuleuse, le même rapport à la faute et à la punition logé au cœur d’une culture juive, le même humour qui sauve in extremis ce que la vie démolit, et jusqu’à cette idée d’une pierre précieuse comme moteur de la catastrophe. Mais là où les Safdie carburaient à l’adrénaline new-yorkaise, Pinell réincarne tout cela sous une forme parisienne, en pellicule 16 mm, avec une tendresse que les Américains n’ont pas. Le grain n’est pas une coquetterie de cinéphile : c’est une déclaration. On ne filme pas un corps Instagram en numérique lisse ; on le filme en argentique, c’est-à-dire dans une matière qui a une peau, une fatigue, une mortalité. Le format dit ce que le scénario n’a pas besoin de dire.
La comédienne
Eva Huault, ou la fin d’un type
Reste l’essentiel, qui tient en deux mots : Eva Huault. On peut écrire posément qu’aucune apparition n’avait électrisé le cinéma français de cette manière depuis longtemps. Pinell la suit depuis près de quinze ans : elle l’a rencontrée enfant, en 2007, sur le tournage du documentaire Nous arrivons, et a construit autour d’elle, de court métrage en court métrage, un compagnonnage qui tient autant de l’amitié que de la sculpture. Shana prolonge en long métrage le personnage déjà esquissé dans Le Roi David (2021), moyen métrage couronné du prix Jean-Vigo, du prix Louis-Delluc du court métrage et du Grand Prix de Clermont-Ferrand. Le personnage est devenu la matrice de l’actrice, et réciproquement. Cette proximité irrigue chaque plan ; elle en fait la force et, la critique honnête doit le concéder, parfois la limite : le film effleure certains de ses enjeux sans toujours les affronter de face, à l’image de son héroïne qui survit en ne s’arrêtant jamais.
Mais la limite du film est précisément ce qui en fait un événement. Car ce que Huault apporte, ce n’est pas une performance : c’est un type qui n’existait pas. Pendant des décennies, le cinéma français a fabriqué ses révélations féminines dans un même moule : la jeune fille passée par le Conservatoire ou le Cours Florent, la grâce un peu pâle d’une bourgeoisie cultivée qui se filmait elle-même en croyant filmer la France. Huault, c’est l’exact contraire. C’est le visage que cette industrie regardait, au mieux, avec condescendance (la « fille de cité », la beauté refaite) et qu’elle cantonnait au second rôle social, à la victime de fait divers ou au faire-valoir comique. Pinell en fait une héroïne tragique. Devant l’engouement, l’intéressée confie elle-même que « ça [lui] fait un peu bizarre et un peu peur ». Un déplacement de regard, au cinéma, c’est une révolution silencieuse.
Source : Les Films du Losange · dossier de presse
Filiations
Une généalogie du visage, de Pialat à Pinell
Pour mesurer ce qui se joue, il faut convoquer la mémoire longue. En janvier 1954, dans le numéro 31 des Cahiers du cinéma, un critique de vingt-deux ans nommé François Truffaut publiait « Une certaine tendance du cinéma français » et fusillait la « tradition de la qualité » : un cinéma de scénaristes, léché, primé, mais bourgeois et coupé de son époque. Tout le geste de la Nouvelle Vague tient dans cette intuition : qu’un savoir-faire académique peut parfaitement coexister avec la mort d’un art. Soixante-dix ans plus tard, la phrase n’a pas pris une ride ; elle a seulement changé d’adresse.
Car la véritable lignée de Shana n’est pas celle des scénaristes : c’est celle des visages bruts. En 1983, Maurice Pialat (que la critique américaine surnommait le Cassavetes français) sort À nos amours et révèle une inconnue de quinze ans, sortie de son HLM, sans la moindre formation, qui joue à l’instinct : Sandrine Bonnaire décroche le César du meilleur jeune espoir féminin. Vingt-quatre ans plus tard, en 2007, Abdellatif Kechiche recommence le geste avec La Graine et le Mulet et fait surgir Hafsia Herzi, issue des quartiers nord de Marseille, elle aussi sans école, elle aussi sacrée meilleur espoir. La critique a depuis longtemps relié ces deux naissances : deux adolescentes filmées par des cinéastes qui les regardaient comme des pères. Eva Huault est la troisième station de ce chemin, à une différence près, et elle est capitale : le regard qui la révèle n’est plus paternel, il est fraternel. C’est une femme qui la filme, depuis l’enfance, en complice. La généalogie du visage brut passe enfin par une autrice.
Quant à la violence que suscite toujours ce genre d’irruption, l’histoire en a fixé l’image canonique. Mai 1987 : Pialat reçoit la Palme d’or (à l’unanimité d’un jury présidé par Yves Montand) pour Sous le soleil de Satan, et la salle le siffle. Poing levé, il répond : « Et si vous ne m’aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus. » C’est la scène primitive de tout tournant : une génération installée qui hue ce qu’elle ne reconnaît pas, et un cinéaste qui le lui rend. Retenez ce précédent. Il éclaire tout le reste.
Coulisses
Ce que la rumeur trahit d’un milieu
Depuis Cannes, le petit monde du cinéma français bruisse autour de Shana, et il faut savoir lire ce bruit pour ce qu’il est : non pas un fait divers de coulisses, mais un symptôme. Quand un milieu sent le sol bouger sous ses pieds, il ne réagit pas par l’argument, il réagit par la rumeur. La rumeur est le dernier réflexe de défense des dominants qui n’ont plus d’arguments. Elle ne dit jamais « je ne comprends pas » ; elle dit « ce n’est pas du cinéma », « c’est de la sociologie », « ça ne tiendra pas ». Elle parle de surcote, de coup marketing, de phénomène qui retombera. Elle déteste, et elle appelle son dégoût exigence, exactement comme on sifflait Pialat.
Ce qui se joue derrière l’agacement n’est pas, au fond, une affaire de personnes : c’est une affaire de classe. Une certaine bourgeoisie cinématographique d’après-guerre (celle qui s’est partagé deux générations durant les écrans, les aides, les couvertures et les jurys) a compris que le réel, l’énergie, le neuf étaient passés ailleurs : dans les marges, dans les périphéries, dans les visages qu’elle ne voulait pas voir. Elle le sent, et ce qu’elle prend pour de la lucidité critique n’est souvent que la peur de l’éviction. Ce n’est pas Eva Huault qu’on vise quand on la rabaisse. C’est ce qu’elle annonce.
Le fond du tableau
La vraie tendance, chiffres en main
Encore faut-il la décrire sans la fantasmer, car les données racontent une histoire plus subtile, et plus inquiétante, que le simple « plus personne ne va au cinéma ». Selon le CNC, la France a enregistré 156,79 millions d’entrées en 2025, en recul de 13,6 % sur 2024 : sa pire année hors période Covid depuis la fin des années 1990, un retour brutal au niveau du début des années 2000. Mais, et c’est ici que le diagnostic se complique, la France demeure de très loin le premier marché européen, devant l’Allemagne (85 millions), l’Italie (67) et l’Espagne (65) ; et la part de marché du film français s’y maintient à 37,7 %, conforme à sa moyenne d’avant-crise. Les professionnels ne parlent pas d’une désertion, mais d’une « crise de l’offre » : il a manqué des locomotives. Et de fait, le rebond du début 2026 (janvier +14,9 %, février +25,4 %) confirme que le public revient dès qu’on lui donne une raison.
Lisons bien. Ce qui s’effondre, ce n’est pas le cinéma : c’est le centre. C’est le grand film fédérateur, la comédie consensuelle, le « film du milieu » à têtes d’affiche connues qui constituait depuis trente ans le fonds de roulement du cinéma français, et qui, soudain, ne ramène plus personne ; ce sont d’abord les seniors, public bourgeois et fidèle, qui désertent, faute de s’y reconnaître. Le centre se vide. Et pendant qu’il se vide, la vitalité, elle, migre vers les bords : vers une sélection parallèle (la Quinzaine, pas la Compétition), vers un premier film en 16 mm, vers un visage que personne n’aurait casté il y a dix ans. Voilà la tendance de fond. Non pas « Shana prend le marché » : un film d’auteur ne prend jamais le marché. Mais quelque chose de plus profond et de moins réversible : le marché de masse et la vitalité artistique, longtemps logés ensemble au cœur de l’industrie, sont en train de divorcer. Le grand public va vers Avatar ; le cinéma vivant va vers Shana. Et l’ancien monde, confortablement assis au point de jonction des deux, se retrouve sur une chaise qu’on retire.
C’est en cela que ce petit film est un grand symptôme. Il ne sauvera pas les salles à lui seul. Mais il indique, comme une aiguille de boussole affolée, la direction dans laquelle le cinéma français retrouvera (ou non) une raison d’exister : non plus en filmant la bourgeoisie qui se contemple, mais en allant chercher les visages, les corps et les langues qu’il a passé un demi-siècle à ne pas regarder. « Ça passe pire que crème », dit Shana. Le cinéma français, lui, ne passera qu’à cette condition.
Bande-annonce officielle · Les Films du Losange.
▮ Bureau des Tendances Culturelles
Lecture longue : « le réel a déménagé »
La fiche · SHANA
- Réalisation
- Lila Pinell (premier long métrage en solo)
- Scénario
- Lila Pinell
- Avec
- Eva Huault, Noémie Lvovsky, Inès Gherib
- Genre
- Comédie dramatique · 16 mm
- Durée
- 1 h 20
- Distinction
- Prix SACD · Quinzaine des Cinéastes, Cannes 2026
- Distribution
- Les Films du Losange
- Sortie
- 17 juin 2026
z/S
Visuels du film : deux emplacements « PHOTOGRAMME OFFICIEL » sont prévus dans l’article. Y déposer les vrais stills HD (carte image Ghost), crédit © Les Films du Losange. Sources : filmsdulosange.com/film/shana (« Affiche & Photos HD » + dossier de presse), galerie AlloCiné, ou service presse (Karine Durance). Le bandeau-titre et la carte fiche sont des créations originales z/S, libres de droits.
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