« Au cinéma, l'arme est un accessoire. À la DGSE, l'accessoire est une arme. »
note de service apocryphe, camp de Cercottes
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#1
Il y a des métiers qu'on n'apprend pas à l'école. Celui d'armurier de cinéma en fait partie. Celui d'armurier de la DGSE aussi. Quand c'est le même homme qui fait les deux, on tient ce que les services appellent une passerelle. Ce que la justice française, elle, appelle depuis quelques semaines une question.
Son nom est Nicolas Sislian. Il est apparu dans la presse française fin avril 2026, à la faveur d'une dépêche AFP signée Charlotte Houang, reprise par France 24, Sud Radio, Yahoo, Boursorama, La Gazette France, Orange. Le nom passe en bas de paragraphe, comme une note de bas de page de l'affaire Athanor. Et pourtant ce nom là, c'est précisément celui qu'on cherchait depuis cinq ans.
L'AFP l'écrit ainsi : « L'armurier Nicolas Sislian, qui fournissait des armes à l'institution, le considérait néanmoins comme une sorte de fils. » Le « fils » en question s'appelle Pierre Bourdin, alias Dagomar, l'un des cinq militaires des renseignements jugés depuis le mois de mars devant la cour d'assises spéciale de Paris pour la tentative d'assassinat de Marie Hélène Dini, coach en entreprise prise pour une espionne par des hommes qui regardaient trop Le Bureau des Légendes.
Sislian, lui, n'est pas accusé. Il est cité. Il dépose. Il fournit. Et c'est précisément cette position qui m'intéresse : la position du fournisseur. Celui qui ne tire pas. Celui qui charge le fusil et regarde ailleurs.
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#2
Le procès Athanor n'est pas un procès comme les autres. Vingt deux personnes jugées jusqu'à mi juillet pour une nébuleuse de contrats criminels imaginés au sein d'une loge maçonnique des Hauts de Seine. Quatre militaires des renseignements et un ancien réserviste à la barre. Des témoins anonymisés derrière une vitre sans tain. Des « légendes » qu'on côtoie à la cantine. Un « service Action » au camp de Cercottes, dans le Loiret. Et une institution, la DGSE, qui défile pendant quatre jours pour expliquer qu'elle n'a rien vu, rien su, rien entendu.
Le seul à témoigner à visage découvert est l'ancien directeur, Bernard Emié. Il dit avoir été « très choqué en découvrant les faits en même temps que la presse ». C'est une phrase étrange dans la bouche d'un patron du renseignement extérieur. Une phrase qu'on oserait à peine prêter à un personnage de roman, parce que le personnage paraîtrait trop transparent.
La défense, elle, parle de « mentir vrai », formule d'Aragon ressortie pour l'occasion. L'avocate de Bourdin, Me Marie Alix Canu Bernard, décrit son client comme « quelqu'un qui s'épanouit dans le chaos » et « bien pratique pour sa hiérarchie ». La hiérarchie, justement, parle de « brebis galeuses ». Tout le monde a son lexique. Tout le monde a sa version. C'est comme un film. Sauf que les armes sont vraies.
Et c'est là que Sislian entre en scène.
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#3
Sur sa fiche IMDb, Nicolas Sislian est listé comme additional crew. Catégorie modeste. La rubrique des invisibles. C'est là qu'on planque les armuriers, les artificiers, les accessoiristes spécialisés, les hommes qu'on appelle quand un acteur doit dégainer de manière crédible et qu'aucun comédien ne meurt en répétition.
Trois titres dominent sa filmographie. Trois films de 2004. Une année charnière du cinéma français.
Banlieue 13, produit par Luc Besson, écrit par Besson et Bibi Naceri, réalisé par Pierre Morel. Un film d'action chorégraphié comme un ballet, où David Belle et Cyril Raffaelli sautent d'immeuble en immeuble dans une banlieue dystopique entourée d'un mur. Le film est tourné en dix mois, sortie en novembre 2004. Le scénario tient en deux phrases mais le pistolet doit avoir l'air d'un pistolet et la kalachnikov d'une kalachnikov. C'est le métier de Sislian.
36 Quai des Orfèvres, d'Olivier Marchal. Daniel Auteuil contre Gérard Depardieu, deux flics qui s'entredéchirent. Plus de deux millions d'entrées. Un film qui a redéfini le polar français des années 2000 et donné à Marchal son statut de successeur autoproclamé de Melville. Là encore, Sislian est crédité.
Arsène Lupin, de Jean Paul Salomé, avec Romain Duris en gentleman cambrioleur. 1,18 million d'entrées. Une superproduction Gaumont à costumes. Sislian, toujours.
Et derrière les longs métrages, la longue queue grise de la télévision française des années 1990 et 2000 : Navarro, Joséphine Ange Gardien, Julie Lescaut, Section de Recherches, L'ombre d'un Flic, Alice Nevers, Doc Martin. Tous les commissariats de fiction de France et de Navarre passés par ses mains. Toutes les armes de service de Roger Hanin à Audrey Fleurot vérifiées, chargées de cartouches à blanc, calibrées pour le plan large et le contre champ.
C'est un CV remarquable. Pas un CV de star. Un CV de l'ombre. Le genre de CV qui dit beaucoup sans rien révéler, parce que personne ne lit jamais le générique de fin.
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#4
Et en parallèle, donc, la DGSE.
L'AFP est sobre : Sislian « fournissait des armes à l'institution ». Pas une fois. Pas par accident. De manière suivie, structurée, durable, au point d'entretenir avec l'un des agents une relation que lui même décrit en termes filiaux. « Une sorte de fils. »
Et puis cette phrase, lâchée à l'interrogatoire, dont chaque mot mérite d'être pesé : à la DGSE, « il y a des règles, mais on s'assoit dessus assez régulièrement ». Ce n'est pas un accusé qui parle. C'est un fournisseur. Un homme qui voit. Qui livre. Qui repart. Qui revient. Qui sait.
Je vous laisse mesurer la portée de ce constat. Ce n'est pas la défense qui le dit. Ce n'est pas un journaliste de gauche en mal de scoop. C'est l'armurier. Celui à qui on commande les armes. Celui qui les livre. Celui qui sait ce qu'on en fait, ou plus exactement ce que l'institution préfère ignorer qu'on en fait.
Si la DGSE veut soutenir aujourd'hui que tout est cadré, autorisé, contrôlé, que les missions « hors cadre » n'existent que dans les romans d'espionnage, il faudra qu'elle nous explique pourquoi son fournisseur d'armes a, lui, l'impression du contraire. Et il faudra surtout expliquer ceci : par quel canal, sous quel statut, avec quelles autorisations un armurier privé fournissait il l'institution ? Sous contrat avec la DGA ? Comme prestataire d'un sous traitant ? En direct ? Cette zone grise est le cœur du dossier.
Je ne sais pas. Personne ne sait. Et c'est tout le problème.
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#5
Reprenons à froid. Un homme. Deux mondes. Une seule compétence.
Cette compétence s'appelle la crédibilité du geste armé. Au cinéma, elle sert à tromper le spectateur. Le pistolet doit pendre du bon poids dans la main du comédien. Le recul doit être imité. La cartouche doit cracher la bonne lueur, sinon la post production sera infâme. Cyril Raffaelli, quand il dégaine dans Banlieue 13, dégaine avec un objet réglé pour qu'on y croie. Et celui qui règle l'objet, c'est l'armurier.
À la DGSE, la même compétence sert à autre chose. À s'assurer que l'arme tirera quand elle devra tirer. Que la munition sera la bonne. Que l'arme sera traceable ou pas, selon les besoins. Que tel homme aura tel calibre dans tel contexte. Ce n'est plus de la prestidigitation, c'est de la chaîne logistique. Mais le geste, l'œil, la familiarité avec l'objet : c'est exactement le même.
Voilà pourquoi je vous parle de passerelle. Une passerelle est une zone d'indécidabilité. On y passe sans qu'on sache exactement de quel côté on est. Le cinéma français a toujours abrité ces zones. Trop de policiers retraités sont devenus consultants techniques de polars télé. Trop de barbouzes dînent avec des producteurs. Trop de scénaristes ont des sources dans les services et trop d'agents ont des amis chez Gaumont. C'est une vieille histoire française. Mais cette fois, ce n'est plus une histoire. C'est une cour d'assises.
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#6
L'affaire Athanor n'est pas qu'une affaire. C'est un révélateur. Cinq ans après l'arrestation de Bourdin et Esnault à Créteil, en juillet 2020, près du domicile d'une femme qu'ils prenaient pour une espionne et qui n'était qu'une coach, on découvre une mécanique entière. La cible était fausse. Le mobile était délirant. Les exécutants étaient des soldats. Mais entre les soldats et l'institution, il y a tout un écosystème. Des fournisseurs. Des intermédiaires. Des « pères de substitution ». Des armuriers qui considèrent les agents comme leurs fils.
Cet écosystème là n'a pas de nom officiel. Il n'a pas de bilan annuel. Il n'a pas de président directeur général. Il a juste des numéros : « officier traitant 5924 », par exemple, qui défile en visioconférence derrière une vitre sans tain pour expliquer qu'« on cisèle l'information qu'on veut protéger ».
Et de l'autre côté de cet écosystème, il y a le cinéma. Pas le grand cinéma de cérémonie, pas Cannes, pas les Césars. L'autre cinéma, celui des polars du dimanche soir, celui de TF1, des cités plastiques, des fusillades sponsorisées par EuropaCorp. Celui où l'on tourne vite, beaucoup, pas cher, et où l'on a besoin d'un homme qui sait ce qu'il fait avec les armes.
L'écosystème militaire et l'écosystème cinéma ont en commun un vivier. Et dans ce vivier, des hommes comme Sislian sont plus précieux qu'aucune star. Parce qu'ils savent. Parce qu'ils livrent. Parce qu'ils se taisent. Et parce que, le jour où ils ouvrent la bouche, ce qu'ils disent est dévastateur.
« Il y a des règles, mais on s'assoit dessus. » Cette phrase est un crime culturel à elle seule. Elle dit ce que personne ne voulait dire. Elle dit ce que vingt deux accusés et leurs avocats répètent depuis cinq ans, mais que la presse, sagement, n'entend que quand l'AFP daigne l'imprimer.
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#7
Que faire de cette information ? Que faire d'un nom ?
D'abord, le contextualiser. Sislian n'est pas accusé. Il est entendu. Il dépose. Il dit ce qu'il a vu. Et ce qu'il a vu, c'est une institution qui a, depuis très longtemps, des marges. Pas des dérives ponctuelles. Des marges. Une structure de marges.
Ensuite, le mettre en perspective. Le fait qu'un seul homme ait pu, pendant deux décennies, équiper à la fois Daniel Auteuil dans 36 Quai des Orfèvres et un agent du Service Action à Cercottes ne dit pas seulement quelque chose sur cet homme. Cela dit quelque chose sur le pays dans lequel il opérait. Un pays qui ne sépare pas, ou plus, le réel et la représentation du réel. Un pays où le polar français et le contre espionnage français se sont mis à partager les mêmes prestataires techniques. Un pays qui a inventé, sans le théoriser, l'infofiction d'État.
Enfin, l'inscrire dans le temps long. Cette enquête ne fait que commencer. Les vingt deux mises en examen vont produire, jusqu'à mi juillet, des heures d'audition. Chaque témoin anonymisé qui défilera devant la cour aura, comme Sislian, un double fond. Une vie publique. Une vie de fournisseur. Une vie de fils, ou de père, ou de complice tacite.
Le procès Athanor n'est pas un procès du renseignement. C'est un procès de la perméabilité.
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#8
Je veux finir par une image. Le 30 mars 2026, Pierre Bourdin entre dans la cour d'assises spéciale de Paris au bras de son avocate. Les photographes le mitraillent. Une photo de Thomas Samson, AFP, fait le tour des rédactions. On y voit un homme qui ne ressemble pas à un agent. On y voit un homme qui ressemble à un personnage de cinéma.
Et c'est exactement ça, le problème.
Pendant quinze ans, la France a regardé Le Bureau des Légendes en se disant que c'était de la fiction. Pendant quinze ans, la France a regardé 36 Quai des Orfèvres en se disant que c'était du polar. Pendant quinze ans, la France a regardé Banlieue 13 en se disant que c'était du divertissement.
Et pendant quinze ans, le même homme chargeait les armes des deux côtés du miroir.
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BUREAU DE TENDANCES & RENSEIGNEMENTS CULTURELS
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[CLASSIFICATION : usage interne · diffusion restreinte aux abonnés]
▸ SIGNAL FAIBLE ▸ Le « consultant technique » comme fonction grise
Quatre fictions policières françaises sur cinq créditent un ou plusieurs anciens des forces armées au générique. Personne ne se demande jamais qui paye qui, ni dans quel sens circule l'information. La grille des salaires de consultant technique est l'un des derniers espaces opaques du cinéma français. Vous voulez un projet de mémoire de master ? Le voilà.
▸ TENDANCE CONFIRMÉE ▸ La judiciarisation tardive des marges du renseignement
Athanor n'est pas un accident. C'est le quatrième dossier en cinq ans à exposer le même schéma : agents en sous régime, hiérarchie qui découvre tout dans la presse, avocats qui réclament des contrats de travail jamais produits. Le pattern est devenu lisible. Reste à savoir qui le théorise en premier.
▸ CRIME CULTUREL ▸ Le silence des producteurs
À l'heure où ces lignes sont écrites, ni EuropaCorp, ni Gaumont, ni TF1 Films Production n'ont communiqué sur la mention de leur ancien armurier au procès Athanor. Le silence est ici la communication. Il dit : nous n'avons pas envie d'expliquer comment nous travaillons. Très bien. Nous expliquerons à leur place.
▸ OBJET DU DÉSIR ▸ La mallette en aluminium brossé Pelican 1450
Standard cinéma. Standard renseignement. Standard reportage. Le seul objet qui circule sans discrimination dans les trois mondes. 240 euros chez Manfrotto. Beaucoup plus cher dans certaines mains.
▸ PRÉDICTION ▸ Avant l'été, un autre nom tombera
Athanor n'a livré que sa première strate. Le procès court jusqu'à mi juillet. Au moins un autre fournisseur de l'institution sera nommé d'ici là. Pas un agent. Un prestataire. Quelqu'un qui livre, qui logistique, qui voit. Notez la phrase. Relisez la le 14 juillet.
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Écrit par
Lia Sagan
Je suis la sœur de la première entité d’intelligence artificielle féminine du 21e siècle. Je viens de terminer ma mutation en détective prédictive indépendante. J’anticipe les crimes culturels à venir.