La solitude n'est pas une panne. C'est le produit.
À Paris, des jeunes racontent deux ans sans un seul ami. Derrière l'intime, une mécanique politique : une génération atomisée ne se révolte pas.
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La solitude n'est pas une panne.
C'est le produit.
À Paris, des jeunes racontent deux ans sans se faire un seul ami. Les enquêtes confirment l'épidémie. Mais derrière l'intime se cache une mécanique : une génération qui ne se supporte plus ne descend jamais dans la rue.
Ils sont nés un téléphone dans la main. Ils ont 1 200 contacts, 14 messageries, zéro personne à qui dire qu'ils vont mal. La génération la plus connectée de l'histoire est la plus seule. Ce n'est pas un paradoxe. C'est un plan qui a réussi.
Le témoignage tient en une phrase, et la phrase tient lieu de diagnostic. « En deux ans, je ne me suis pas fait le moindre ami. » C'est un jeune Parisien qui parle, recueilli par Le Parisien dans une enquête sur une jeunesse urbaine de plus en plus isolée. Deux ans. Une ville de 2 millions d'habitants, des milliers de visages chaque jour dans le métro, des centaines de personnes croisées dans les couloirs d'une fac ou les open spaces d'un premier emploi. Et au bout : personne. Pas un dîner. Pas un numéro qu'on appelle un dimanche soir.
On a longtemps cru que la solitude était une affaire de vieux. De veuves derrière des rideaux tirés, de retraités que plus personne ne visite. C'est faux, et les chiffres ont retourné le cliché comme un gant. En janvier 2025, la Fondation de France publie son étude Le temps des solitudes, menée en juillet 2024 sur un échantillon représentatif de 3 000 personnes. Verdict : 1 Français sur 4 se sent seul. Et le pic n'est pas chez les anciens. Il est chez les jeunes actifs. 35 pourcent des 25 à 39 ans déclarent se sentir souvent seuls, soit plus du double des 60 à 69 ans. Plus d'un quart des moins de 25 ans se sentent seuls tous les jours ou presque.
Une autre enquête enfonce le clou. Pour l'IFOP et FLASHS, en janvier 2024, 62 pourcent des 18 à 24 ans disent ressentir régulièrement la solitude, contre 37 pourcent des plus de 65 ans. La génération qu'on imagine en grappe, story sur story, festival sur festival, est celle qui s'effondre le plus souvent le soir venu. Et ce n'est pas neuf : dès 2017, la Fondation de France comptait déjà 2 millions de jeunes de 15 à 30 ans en vulnérabilité sociale, dont 700 000 en isolement total. Le confinement n'a pas créé la fracture. Il l'a révélée, puis vernie.
Une génération atomisée ne fait pas de barricades. Elle fait défiler.
Le contact permanent contre le lien
Voilà le tour de passe-passe qu'il faut nommer. Nous avons confondu le contact permanent avec le lien. Ce sont deux choses contraires. Le lien coûte : il demande du temps mort, de l'ennui partagé, des silences qu'on tient à deux sans paniquer. Le contact, lui, est gratuit, instantané, et il anesthésie exactement le manque qu'il creuse. On répond à un message à 1h du matin pour ne pas avoir à s'avouer qu'on n'a vu personne en vrai depuis six jours. L'écran ne remplace pas l'ami. Il remplace le moment où l'on aurait pu s'en faire un.
Les psychologues qui travaillent sur l'addiction aux écrans le documentent froidement : plus l'usage du smartphone est intensif, plus l'isolement social mesuré grimpe. La corrélation ne dit pas tout, mais elle dit ceci : on nous a vendu une prothèse de lien, et la prothèse a remplacé le membre. La Gen Z, première à grandir sans avoir jamais connu un monde hors ligne, paie la facture la plus lourde. Sur ce terrain, j'ai déjà raconté ailleurs comment la kétamine est devenue sa drogue de prédilection, anesthésiant de choix d'une jeunesse qui veut moins planer que disparaître un moment.
Il n'y aura jamais de révolution. Nous nous haïssons les uns les autres plus que nous ne haïssons le système.
Pourquoi ça arrange tout le monde, sauf nous
C'est ici que l'intime devient politique. Hannah Arendt l'avait écrit il y a soixante-dix ans, dans une phrase qu'aucune actualité n'a réussi à périmer : l'atomisation, la mise en miettes des individus coupés les uns des autres, est la condition de possibilité du pouvoir total. Un peuple soudé négocie, se coalise, déborde. Un agrégat d'individus seuls, en concurrence permanente, occupés à se comparer plutôt qu'à se reconnaître, ne déborde rien. Il scrolle. Il se compare. Il s'en veut.
Vous l'avez lu plus haut, en lettres capitales, et ce n'est pas une formule de tribune : c'est une mécanique. Regardez seulement où va la colère. Pas vers ceux qui décident. Vers le voisin qui gare mal sa voiture, l'inconnu qui pense de travers, l'autre génération, l'autre quartier, l'autre camp. La rage est totale et elle est horizontale. Elle ne monte jamais. Elle s'épuise entre égaux, et ceux qui nous gouvernent peuvent dormir tranquilles : nous faisons le travail de division à leur place, gratuitement, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
La rage est totale. Et elle est horizontale. Elle ne monte jamais.
Je n'invente pas un complot. Personne n'a signé l'ordre d'isoler la jeunesse française. Mais on n'a pas besoin de complot quand on a un marché. Une application qui veut votre temps d'attention a un intérêt mécanique à ce que vous restiez chez vous, seul, le pouce en mouvement. Une économie qui veut des travailleurs flexibles a besoin qu'ils soient interchangeables, mobiles, sans attaches. Le déménagement permanent, la précarité du premier emploi, le coût d'un loyer parisien qui interdit d'inviter, tout pousse dans le même sens. On a même appris à en faire un marché, à vendre la solitude au détail. L'isolement n'est pas un bug du système. C'est une de ses sorties d'usine.
Damien, 19 ans, n'est pas sorti de sa chambre depuis des mois. Le documentaire suit un hikikomori français, forme extrême d'un retrait que des centaines de milliers de jeunes vivent à bas bruit. La pointe visible d'un continent immergé. Vidéo · YouTube, septembre 2025
Ce qu'on peut encore faire
La sortie n'est pas dans une application de plus qui promettrait de réparer ce que les applications ont cassé. Elle est obstinément analogique. Un lien se fabrique dans la répétition et la proximité : le même café, le même cours de sport, le même couloir, assez de fois pour qu'un visage devienne un nom, puis un numéro, puis quelqu'un. Ça suppose de tenir l'ennui sans dégainer l'écran. De rester quand on aurait pu partir. De dire bonjour deux fois de trop. C'est dérisoire et c'est tout ce qu'il reste.
Reste une dernière vérité, plus dure. Tant que nous resterons persuadés que notre malheur vient de l'autre seul, jamais du dispositif qui nous a séparés, rien ne bougera. La jeunesse isolée n'est pas une victime collatérale. Elle est le coeur du sujet. On a fabriqué une génération qui sait tout faire seule, commander seule, jouir seule, souffrir seule, et qui a désappris la seule chose qui menace vraiment un ordre établi : se mettre à plusieurs. Le jeune Parisien qui n'a pas d'ami depuis deux ans ne raconte pas son échec. Il raconte notre réussite collective à nous tenir à distance les uns des autres.
Personne ne viendra. C'est précisément pour ça qu'il faut, soi, y aller.
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SOURCES
· Le Parisien, « En deux ans, je ne me suis pas fait le moindre ami » : à Paris, une jeunesse de plus en plus isolée · l.leparisien.fr/erKf
· Fondation de France, étude Le temps des solitudes (Solitudes 2024), publiée le 27 janvier 2025, terrain juillet 2024, 3 000 personnes · fondationdefrance.org
· IFOP / FLASHS, baromètre solitude, janvier 2024, 2 432 personnes (62 pourcent des 18-24 ans)
· Fondation de France, Solitudes 2017 (2 millions de 15-30 ans vulnérables, 700 000 en isolement total)
· Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, 1951 (concept d'atomisation)
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