Arles, la photographie et ses parrains
Enquête · Arles
Économie politique de la culture
Arles, la photographie et ses parrains
Enquête sur l'économie d'un festival mythifié, et sur ce que sa légende préfère ne pas relire. Le luxe, l'automobile, une fondation milliardaire et l'argent public financent la même lumière.
Ce que cet article affirme, et ce qu'il n'affirme pas
Cet article affirme une chose, sources à l'appui : les Rencontres d'Arles sont adossées à de grands partenaires privés et publics, et cette dépendance pèse, comme partout, sur ce qu'un festival peut dire et taire.
Cet article n'affirme pas, parce que rien ne le documente publiquement, qu'un fondateur des Rencontres aurait commis un crime. Ce qui suit relève soit de l'économie vérifiable, soit de la critique d'œuvres publiées et primées. La critique d'un livre n'est pas une accusation contre un homme. Tiens les deux séparés en lisant. Je les tiens séparés en écrivant.
1.Le décor officiel
Arles, 1970. Trois hommes lancent un rendez vous de la photographie : le photographe arlésien Lucien Clergue, l'écrivain Michel Tournier, l'historien Jean Maurice Rouquette. Deux cents visiteurs la première année. Aujourd'hui, plus de quarante expositions, une fréquentation internationale, une saison de juillet à octobre.
La légende est lisse. Trois amis, une ville romaine, la lumière du Midi, et la photographie qui devient un art majeur. C'est une belle histoire. Les belles histoires servent à ce qu'on arrête de poser des questions.
2.Les parrains
Regarde qui finance la lumière.
BMW est partenaire officiel des Rencontres depuis quinze ans. Le constructeur y présente chaque année une exposition via son programme ART MAKERS, et met à disposition une flotte de véhicules pour les commissaires, artistes et invités de marque pendant le festival.
Kering, le groupe de luxe de François Henri Pinault, accompagne les Rencontres depuis 2019 avec son prix Women In Motion, et a renforcé son engagement pour devenir Grand Partenaire en 2024.
La Fondation LUMA de Maja Hoffmann est liée aux Rencontres depuis plus de vingt ans, avec sa tour signée Frank Gehry qui domine désormais la ville et son prix doté de 25 000 euros. La SNCF relaie le festival comme le premier rendez vous international dédié à la photographie. Ajoute les collectivités, la Ville, le Département, la Région, les partenaires médias.
Le luxe, l'automobile, une fondation milliardaire, l'État ferroviaire et les institutions financent ensemble un même objet culturel. Ce n'est pas un scandale. C'est un modèle. Et un modèle a des effets.
Le premier effet, c'est qu'un festival arrosé par autant d'argent n'a aucun intérêt à fragiliser son propre récit. Voilà la mécanique du silence. Pas un complot. Une convergence. Quand des millions d'euros de mécénat et de subventions reposent sur l'image radieuse d'un festival, personne, dans la chaîne, n'a envie de relire la part trouble de la maison. Ni les marques, dont l'image est en jeu. Ni les institutions, qui votent les budgets. Ni les médias partenaires, qui couvrent l'événement qui les paie. Le silence n'a pas besoin d'être ordonné. Il s'installe tout seul, par intérêts alignés.
▸ Vidéo · présentation des Rencontres de la photographie d'Arles. Chaîne et images : Les Rencontres d'Arles, YouTube.
3.Ce que la légende préfère ne pas relire
Maintenant, la part qu'on relit rarement. Et je reste, ici, sur du publié, du primé, du citable.
Michel Tournier, cofondateur des Rencontres, n'est pas n'importe quel écrivain. En novembre 1970, l'année même où naît le festival, il reçoit le prix Goncourt, à l'unanimité du jury au second tour, pour Le Roi des Aulnes, paru chez Gallimard.
De quoi parle ce roman canonique, enseigné, célébré ? D'un ogre. Le personnage d'Abel Tiffauges, dont le patronyme renvoie au château de Gilles de Rais, le Barbe Bleue historique. Le livre réécrit la légende germanique du roi des Aulnes, cette figure qui emporte les enfants. À sa sortie, le roman fait scandale, et la critique relève sans détour sa charge autour du désir adulte et de l'enfance.
Analyser les obsessions d'un roman primé, c'est de la critique littéraire. Dire qu'un livre tourne autour de la fascination d'un adulte pour des enfants, quand c'est son sujet revendiqué, n'accuse personne d'un crime.
Ça interroge une chose plus large, et plus gênante : pourquoi la culture française a longtemps trouvé du génie là où elle aurait dû, au moins, trouver du malaise. Car c'est ça, la vraie question d'époque. Pas un homme. Un regard. Tout un siècle d'art a posé son objectif sur l'enfance avec une liberté qu'on ne questionnait pas. La photographie en a fait un genre. La littérature en a fait des prix. On a appelé ça l'innocence, la muse, la beauté. On n'a pas toujours demandé l'avis des modèles, ni leur âge.
C'est ce regard là qu'un festival de la photographie, soixante ans plus tard, pourrait avoir le courage de relire. Pas pour salir ses fondateurs. Pour grandir. La différence entre une institution morte et une institution vivante, c'est sa capacité à se retourner sur sa propre légende sans trembler.
4.Les pistes que je n'écris pas encore
Une enquête honnête dit aussi ce qu'elle n'a pas. Deux pistes me sont parvenues. Je ne les publie pas, parce que je ne les ai pas sourcées. Je les pose ici, à l'état de chantier, pour qu'on les vérifie avant un seul mot affirmatif.
La première : un incendie qui aurait touché des fonds d'archives à Arles, et dont l'origine resterait discutée. Ma recherche n'a, pour l'heure, trouvé aucune source d'époque l'établissant. Tant qu'il n'y a pas une dépêche datée, un article régional, un rapport, il n'y a rien à écrire. Une rumeur n'est pas un fait, même quand elle arrange le récit.
La seconde : des origines de patrimoine et de fortune qui mériteraient examen. Même règle. Sans acte, sans archive, sans décision de justice, on ne nomme personne et on n'allègue rien.
Ce n'est pas de la prudence frileuse. C'est la règle de la maison, et c'est elle qui nous rend dangereux pour de vrai : on ne publie que ce qu'on peut tenir. Le jour où la pièce existe, datée, vérifiable, on écrit. Et ce jour là, personne ne pourra nous faire taire, parce qu'on n'aura rien inventé.
5.Ce qui reste
Ce qui reste, sans aucune pièce manquante, c'est l'argent. Le festival le plus prestigieux de la photographie mondiale repose sur le luxe, l'automobile, une fondation milliardaire et l'argent public. Cette structure a un prix invisible : elle achète, partout, le réflexe de ne pas regarder en arrière.
La photographie est l'art qui prétend montrer le réel. Ce serait dommage qu'à Arles, elle soit devenue aussi l'art de cadrer ce qu'on accepte de voir.
L'Archive · z/S
À Montpellier, le procès de l'homme accusé d'avoir tenté d'égorger une étudiante. Multirécidiviste, il était libre.
PARADISE #021. 14 juillet 1966 mariage Las Vegas surprise. Saint Tropez 80 000 estivants 1965, 220 000 estivants 1969. Prix immobilier multiplication par 16 sur 60 ans. Suicide Sachs 7 mai 2011 Alzheimer. Vente collection Sotheby's mai 2011 197 millions euros. Reporter Tiffany Sagan.
France Culture écarte Étienne Klein après le retrait de son doctorat pour plagiat massif. Édito sur la chute d'une autorité.
L'horoscope qui ne flatte pas. Douze signes, douze lectures spectrales signées L'Oracle z/S.
Anesthésique, espoir contre la dépression, et drogue récréative jusque chez les élites tech. Enquête entre soin et dérive.