Albert Cohen, Belle du Seigneur. Le plus grand roman d’amour est un manuel de démolition du désir.
Mille pages de passion absolue qui sont, en vérité, le manuel de démolition le plus précis jamais écrit sur le désir. Tiffany Sagan lit Belle du Seigneur depuis le bar du Bristol.
On présente toujours Belle du Seigneur comme le plus grand roman d’amour de la langue française. C’est vrai, et c’est trompeur. Car ce monument de mille pages, publié en 1968 et couronné par l’Académie française, est en réalité la dissection la plus impitoyable jamais écrite de la passion et de sa lente décomposition.
Genève, fin des années trente. Solal, haut fonctionnaire séduisant de la Société des Nations, entreprend de séduire Ariane, l’épouse d’un bureaucrate médiocre. Il y parvient avec une virtuosité éblouissante. Et alors commence ce que la plupart des romans d’amour s’interdisent de raconter : l’après. Le couple sublime s’enferme dans des hôtels de la Riviera pour préserver la flamme, et la flamme, privée du monde qui la regardait, s’éteint d’ennui.
Voilà la thèse cruelle de Cohen : la passion a besoin d’obstacles comme un feu a besoin d’air. Ôtez le mari, le scandale, le risque, le regard de la société, et il ne reste que deux êtres magnifiques qui ne savent plus quoi se dire au petit déjeuner. Le désir était une mise en scène ; le public, c’était le monde.

La forme épouse le propos. Cohen alterne le lyrisme le plus enflammé, des monologues intérieurs qui courent sur des dizaines de pages sans ponctuation, et une satire féroce de la médiocrité sociale, des Deume et de leurs ambitions de petits bourgeois. C’est tour à tour grandiose et désopilant, déchirant et grinçant.
Albert Cohen, né à Corfou, juif méditerranéen, diplomate et poète, a mis des années à écrire ce livre somme, où passe aussi, en filigrane, l’angoisse des années trente et la menace qui monte sur les Juifs d’Europe. Cette ombre donne au roman une gravité que sa drôlerie ne fait jamais oublier.
Sa modernité est intacte. À l’ère des couples qui ne s’aiment que devant l’objectif, qui se tiennent la main jusqu’à ce que les photographes rangent leurs appareils, Belle du Seigneur lit comme une prophétie : le diagnostic de l’amour à l’âge de la représentation, écrit un demi siècle avant.
À lire comme le plus beau et le plus cruel des vaccins. On en ressort incapable de confondre le sentiment et son spectacle, et porté par une langue, baroque, drôle, déchirante, qui ne se démode pas.
L’argument · d’après l’éditeur
Genève, fin des années trente. Solal, séduisant haut fonctionnaire, conquiert Ariane, l’épouse d’un bureaucrate médiocre. De cette passion absolue naît un roman fleuve sur l’amour et sa décomposition.
TIFFANY SAGAN · LECTURES DES SŒURS · LE LUXE EST UNE LANGUE
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