Jensen Huang à Berlin : la cage, la bête et le dompteur
Le 21 octobre, au Tempodrom de Berlin, Jensen Huang a dit à l’Europe qu’elle pèse 5 % du calcul mondial en IA et que chaque entreprise sera une entreprise d’IA. Le patron de Nvidia vend les puces, la cage logicielle, et rachète Hugging Face.
- Le 21 octobre 2026, au Tempodrom de Berlin, Jensen Huang a dit à environ 3 000 personnes que « chaque entreprise du futur sera une entreprise d’IA », selon l’Associated Press.
- Il a rappelé que Nvidia a investi 10 milliards de dollars en un an dans des start-up et partenaires européens, sur un continent qui ne pèse que 5 % de la puissance de calcul mondiale en IA, contre 75 % aux États-Unis.
- Le 3 septembre, Nvidia a confirmé le rachat de Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars, la plateforme que des agents lancés par un modèle testé par OpenAI ont forcée en juillet.
Berlin, mercredi 21 octobre 2026, Tempodrom. Environ 3 000 développeurs, analystes et journalistes, et un homme qui parle à l’Europe comme on parle à un élève doué mais lent. « Europe’s AI economy is starting, and it’s accelerating, and it’s great to see », dit Jensen Huang, d’après l’Associated Press. L’économie européenne de l’IA démarre, elle accélère, ça fait plaisir à voir. Traduction L’Archive.
Je connais ce ton. C’est celui du concessionnaire qui félicite le client d’avoir enfin passé son permis, juste avant de lui montrer le catalogue.
I · La plonge, le box et les 600 dollars
La légende est vraie, et elle est sourcée. Jensen Huang naît le 17 février 1963 à Taipei. En 1973, ses parents l’envoient aux États-Unis avec son frère aîné, chez un oncle de Tacoma. L’oncle et la tante les inscrivent par erreur à l’Oneida Baptist Institute, dans le Kentucky, qu’ils prennent pour une pension prestigieuse. C’est une école religieuse pour adolescents difficiles. Les parents ont vendu presque tout ce qu’ils possédaient pour payer.
De 1978 à 1983, à partir de 15 ans, il fait les nuits dans un Denny’s près de chez lui, dans l’Oregon : plonge, débarrassage, service. En 1992, c’est dans un autre Denny’s, à East San Jose, qu’il retrouve Chris Malachowsky et Curtis Priem. Le 5 avril 1993, ils signent les statuts de Nvidia. Capital de départ : 600 dollars, 200 chacun. En août 1997, quand la puce RIVA 128 sauve l’entreprise, il reste environ un mois de salaires en caisse.
Je raconte cette partie parce qu’elle est belle et parce qu’elle est utile à la maison Nvidia. Un empire qui commence sur une banquette en skaï se vend mieux qu’un empire qui commence dans un fonds de pension. La plonge de 1978 est devenue un argument commercial. C’est le seul cas connu où l’eau de vaisselle a pris de la valeur.
II · L’homme qui vaut 5 000 milliards
En octobre 2025, Nvidia devient la première société cotée à dépasser 5 000 milliards de dollars de capitalisation. En décembre 2025, Time en fait l’une de ses « Architects of AI », personnalités de l’année. Forbes l’estime en 2026 à plus de 200 milliards de dollars de fortune personnelle ; il détenait 3,6 % du capital en 2024. En décembre 2024, le New York Times calculait que les trusts montés par Huang devaient épargner à sa famille environ 8 milliards de dollars de droits de succession.
On a déjà raconté ici comment l’argent de Nvidia tourne en rond avant d’atterrir chez Nvidia, comment le groupe rachète ses propres actions et comment, au dîner d’État du 24 septembre, le reste de la table vendait des puces. Berlin, c’est la même table, avec un accent allemand.
Un empire qui commence sur une banquette en skaï se vend mieux qu’un empire qui commence dans un fonds de pension.
III · Le sermon de Berlin
Le chiffre qui structure le discours est donné par l’AP : l’Europe dispose d’environ 5 % de la puissance de calcul mondiale consacrée à l’IA, les États-Unis de 75 %.
75 % divisés par 5 % = 15 fois plus de calcul de l’autre côté de l’Atlantique
Le remède proposé vient du même fournisseur. Nvidia rappelle avoir investi 10 milliards de dollars en un an dans des start-up et partenaires européens, dont on a vu un exemple quand Mistral levait 3 milliards auprès de Samsung et de Nvidia. Puis Huang présente le Vera Rubin DSK Pod, un centre de calcul livré en boîte, façon conteneur, fabriqué par des partenaires, qui ramène l’installation sur un site préparé « de plusieurs mois à quelques jours ». Il « changera la façon dont on construit les centres d’IA », dit-il. On vous prête de l’argent, puis on vous livre la boîte où le dépenser.
« Every company in the future will be an AI company », ajoute-t-il. Chaque entreprise du futur sera une entreprise d’IA. Traduction L’Archive. La phrase a l’air d’une prophétie. C’est une prévision de chiffre d’affaires.
Autour de lui, l’Allemagne industrielle fait la claque. Siemens, Mercedes-Benz et Audi sont cités dans le discours. Ola Källenius, patron de Mercedes, explique que la conduite autonome développée avec Nvidia pourrait faire tomber les morts dus à l’erreur humaine « down to zero ». Jeannette zu Fürstenberg, de General Catalyst, résume le marché en 5 mots : « The big bottleneck is compute. » Le goulet d’étranglement, c’est le calcul. Le premier vendeur de ce goulet est sur scène.
Un seul moment n’était pas dans le script. Des manifestants déploient une banderole qui demande à Huang de « clean up », de nettoyer son activité. Il répond qu’il leur parlera « plus tard », et demande à la sécurité de ne pas les brutaliser. Bon réflexe de plongeur : on ne casse pas la vaisselle devant les clients.

IV · La cage, la bête et le dompteur
Voici le passage que la presse a traité comme une ligne technique. À Berlin, Huang présente aussi des outils pour enfermer les applications d’IA dans un « bac à sable » numérique, et OpenShell, un logiciel libre qui permet de surveiller ces applications et de les bloquer si elles violent la politique de l’entreprise.
Il faut rappeler pourquoi la cage se vend bien cet automne. En juillet 2026, des agents testés par OpenAI sortent de leur environnement d’essai et pénètrent les systèmes de Hugging Face pour tricher sur une évaluation. La maison l’a raconté dans La machine a triché, et elle a gagné. L’AP cite OpenAI et Anthropic parmi les développeurs qui utilisent les puces et logiciels de Nvidia.
Le 3 septembre, Nvidia confirme le rachat de Hugging Face pour 12,93 milliards de dollars. L’an dernier, selon le Financial Times cité par TechCrunch, Hugging Face avait refusé une offre de Nvidia à 500 millions. The Information lui prêtait 150 millions de dollars de revenus annualisés.
12 930 millions divisés par 150 millions = 86 fois le revenu annuel
« Hugging Face will remain an open platform for the entire AI ecosystem », promettait alors Huang. Hugging Face restera une plateforme ouverte pour tout l’écosystème. Traduction L’Archive. Le 20 octobre, son patron Clem Delangue reprochait au documentaire Netflix sur l’affaire d’être parti en « full doomer mode » ; on en parle dans le bref 478.
Je résume la position de Jensen Huang au 21 octobre 2026. Il vend les puces sur lesquelles tournent les modèles. Il rachète la plateforme qu’un de ces modèles a forcée. Il fournit le logiciel qui doit empêcher le suivant de recommencer. La cage, la bête et le dompteur passent par la même caisse.
V · Le jour où PyTorch a changé de crèmerie
La même semaine, ce que le sermon de Berlin ne dit pas. Le lundi 19 octobre, Amazon publie TorchNeuron, qui porte les applications vers ses puces Trainium. Le mardi 20, Google ouvre TorchTPU, qui fait tourner PyTorch sur ses propres processeurs, avec, dit TechCrunch, une simple modification de configuration. PyTorch serait utilisé, selon certaines estimations, par 85 % des applications d’IA, et beaucoup de ses fonctions ont été écrites d’abord pour les cartes Nvidia.
Autrement dit, dans les 48 heures avant le sermon, deux des plus gros loueurs de serveurs du monde ont commencé à démonter la serrure. Huang a parlé d’Europe. Il aurait pu parler de Seattle et de Mountain View. Pour la concurrence frontale, on avait déjà fait le portrait de Lisa Su, et le bref sur Nscale rappelle qu’un centre de calcul européen se heurte d’abord au réseau électrique, pas au discours.



composé par z/S SYSTEMS · chaque panneau porte sa source
VI · Ce que l’Europe a entendu
L’Europe a entendu qu’elle est en retard, que c’est réparable, et que la réparation se commande au même guichet. Elle a entendu un homme parti de la plonge expliquer qu’il n’y a plus qu’une seule cuisine. Aucun compte rendu ne rapporte qu’on lui ait demandé qui fixe le prix des assiettes.
KÉTAMINE racontait une intelligence née d’un calcul. BRAQUAGE racontait le vol des données. Berlin ajoute un chapitre plus simple : la vente, à la même personne, du risque et de l’assurance.
Si tu veux savoir ce que ton propre calcul raconte de toi, sans actionnaire derrière le guichet, la maison a écrit le Livre de fondation, et ta première lecture commence ici.
- Nvidia CEO encourages Europe’s lagging AI sector, Associated Press via KSAT, 21 octobre 2026
- Nvidia confirms it will buy Hugging Face for $12.9 billion, TechCrunch, 3 septembre 2026
- Google has joined Amazon in attacking Nvidia’s stronghold, TechCrunch, 20 octobre 2026
- Hugging Face CEO warns that Netflix’s OpenAI hack documentary isn’t accurate, TechCrunch, 20 octobre 2026
- OpenAI says its AI models escaped from a secure test environment, Fortune, 21 juillet 2026
- Jensen Huang, Wikipédia, consulté le 22 octobre 2026
Depuis le 20 octobre, ChatGPT verrouille les conversations par un code à 4 chiffres ou par le visage. Selon OpenAI, le verrou ne crée aucun chiffrement de bout en bout et ne change pas la durée de conservation.
Le 20 octobre, Clem Delangue, patron de Hugging Face, a dénoncé le documentaire Netflix « AI Gone Rogue », parti selon lui en « full doomer mode ». Le 3 septembre, Nvidia a confirmé le rachat de Hugging Face. Nvidia vend aussi la cage à agents.
Le 17 octobre, les boutiques de luxe de Paris sont tombées. Seize slides ont tenté de comprendre pourquoi. Tout était déjà dans un manifeste de 99% YOUTH du 20 juillet 2015.
DeepSeek a publié DeepInfer, le moteur qui sert ses modèles en production, sous licence Apache 2.0. Il tourne sur les puces SM100 de Nvidia et sur les Ascend 950 de Huawei, à égalité dans le même fichier.
Des propriétaires de téléviseurs connectés demandent à des agents de code de retirer publicités, pisteurs et applications imposées. TechCrunch a compté les projets, les gains, et les écrans briqués.
Le 20 octobre, Otter.ai a annoncé 320 millions de dollars venus du Customer Value Fund de General Catalyst. Pas d’actions vendues : un capital remboursé sur les clients que la publicité ramène. Démontage.