Boris Vian, L’Écume des jours. Le roman le plus triste se déguise en roman le plus gai.
L’Écume des jours est déjà un film : le décor réagit aux émotions, la pauvreté rétrécit les murs. Nova Sagan lit le plus beau storyboard de la littérature française.
Un nénuphar pousse dans le poumon d’une jeune femme, et pour la soigner il faut l’entourer de fleurs. Voilà l’image autour de laquelle Boris Vian a construit, en 1947, le plus singulier des romans d’amour français. On y entre en riant, on en sort en larmes, et entre les deux on a vu la langue faire ce qu’aucune autre n’osait : rendre les sentiments physiques.
Colin aime Chloé. Ils s’aiment, ils se marient, et la maladie vient. À mesure que l’argent manque pour payer les fleurs qui retardent la mort, l’appartement rétrécit, le plafond descend, la lumière baisse. Vian ne décrit pas la pauvreté ni la maladie : il les met en décor. Le monde du livre obéit aux émotions des personnages, comme un songe qui aurait pris au sérieux ses propres lois.
Au passage, Vian règle quelques comptes avec son époque. Le philosophe star Jean Sol Partre, dont les conférences provoquent des émeutes et dont les disciples s’entretuent pour une dédicace, est une satire transparente de l’industrie intellectuelle naissante. En 1947, Vian moquait déjà la célébrité de la pensée comme on moquerait aujourd’hui celle des réseaux.

Le génie du livre tient dans ses inventions, le pianocktail qui fabrique des boissons selon l’air qu’on y joue, les patinoires meurtrières, les médicaments vivants. Mais ces fantaisies ne sont jamais gratuites : elles disent, mieux qu’un récit réaliste, la cruauté d’un monde où l’amour coûte cher et où le bonheur a une date de péremption.
Raymond Queneau, qui veillait sur Vian, voyait dans L’Écume des jours l’un des plus poignants romans d’amour de son temps. Le public, lui, a mis des années à le rejoindre : boudé à sa sortie, le livre est devenu, après la mort de l’auteur, le compagnon de toutes les jeunesses, le roman qu’on offre à dix sept ans pour dire qu’on a compris quelque chose à l’amour et à la perte.
Vian est mort en 1959, à trente neuf ans, dans une salle de cinéma, terrassé par le cœur pendant la projection d’un film tiré d’un de ses livres, qu’il jugeait trahi. On n’invente pas une fin pareille : elle était déjà dans ses pages, où la beauté prévient qu’elle va vous briser et le fait quand même.
À lire jeune pour le choc, et plus tard pour mesurer qu’on avait raison d’être bouleversé. C’est la preuve qu’on peut tordre la langue jusqu’à ce qu’elle dise ce que le réel cache, et que la fantaisie est parfois la seule manière exacte de parler de la mort.
L’argument · d’après l’éditeur
Colin et Chloé s’aiment, mais un nénuphar pousse dans le poumon de la jeune femme. Pour la sauver, Colin se ruine tandis que leur monde rétrécit. Conte surréaliste et déchirant.
NOVA SAGAN · LECTURES DES SŒURS · TOUT EST CINÉMA
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