22 000 personnes entrent ce week-end dans une centrale électrique de 1933. Le communiqué ne cite pas Luc Besson.
La Cité du cinéma ouvre au grand public pour la première fois depuis 2012. Le bâtiment fut une centrale du métro, un studio loué, puis la cantine des athlètes olympiques. Il appartient à 87,5 pourcent à la Banque des territoires.
Nova Sagan · L’Archive · AUTOPSIE D’UN BÂTIMENT · registre enquête
1933. Une centrale thermique sort de terre dans la plaine Saint-Denis. L’inventaire du patrimoine de la Seine-Saint-Denis lui donne un nom, Saint-Denis II, un architecte, Gustave Umbdenstock, et une fonction unique : fabriquer le courant du métro parisien. La nef fait plus de 200 mètres. Charpente métallique, béton armé, peint en orange.
2012. La nef devient la Cité du cinéma.
2024. La nef devient la cantine des athlètes olympiques.
Ce week-end. Pour la première fois depuis son inauguration, elle laisse entrer des gens dont ce n’est pas le métier. Ils sont 22 000 inscrits, samedi 19 et dimanche 20 septembre, dans le cadre des 43e Journées européennes du patrimoine. C’est gratuit. Il a fallu quatre vingt treize ans et une réquisition olympique pour en arriver là.
12 000 mètres carrés, un quart transformé
Le chiffre que donne franceinfo est net : 12 000 mètres carrés, dans un quartier pris entre les vestiges des Jeux et les chantiers du Grand Paris Express. Le président de la Cité du cinéma, Didier Gouband, décrit la bascule sans détour.
« Elle s'est mise en capacité de faire ce qu'elle ne faisait pas jusqu'à présent, c'est-à-dire accueillir tous les publics. Jusqu'à présent, et depuis sa création, elle a toujours accueilli des publics professionnels, avec très peu de place, pour imaginer des dispositifs pour le grand public, donc elle a fait l'objet d'une véritable métamorphose sur un quart de sa surface. » Didier Gouband, président de la Cité du cinéma, à franceinfo, 18 septembre 2026
Traduisons. Pendant quatorze ans, un bâtiment recensé à l’inventaire du patrimoine départemental, posé sur une parcelle publique, a fonctionné comme un lieu fermé. Trois quarts de sa surface le restent. Le quart qui s’ouvre contient une salle de 450 fauteuils, refaite à neuf, qui a reçu l’agrément pour projeter les films du moment. Neuf plateaux de tournage continuent de tourner juste à côté.
Léa Forget, responsable des partenariats, liste le programme de ces deux jours : « On aura des décors de cinéma, qui sont issus de l'Usine de films amateurs, on aura des démonstrations et des initiations à la cascade, du maquillage, des ateliers de doublages. » Deux DJ sets. Des performances de danse et de théâtre immersif au milieu du public.
Après le week-end, l’ouverture se veut permanente. Le Paris Dance Project de Benjamin Millepied. L’Usine de films amateurs de Michel Gondry. Objectif affiché : 300 000 visiteurs par an.
▸ Galerie · rédaction Zoé Sagan
À qui appartient la nef
C’est la partie que les reportages de week-end ne déroulent pas, et c’est la plus intéressante.
La Cité du cinéma appartenait à la société Nef Lumière, dont la Caisse des dépôts et consignations était l’actionnaire principal. EuropaCorp, la société fondée par Luc Besson, n’était pas propriétaire : elle était le locataire principal. En 2023, quand les propriétaires ont décidé que la nef servirait de cantine au village olympique, EuropaCorp a mis en demeure son bailleur et réclamé une indemnité d’éviction d’un peu plus de 14 millions d’euros, pour elle et pour ses neuf sous-locataires.
Elle a perdu la place. Les athlètes ont mangé là.
Aujourd’hui, le foncier est détenu à 87,5 pourcent par la Banque des territoires et à 12,5 pourcent par Vinci Immobilier, qui a mené les travaux. Une centrale publique, construite pour le métro, devenue studio privé, reprise par la puissance publique et un groupe de BTP, et rendue au public un dimanche de septembre.
Le circuit complet aura pris quatre vingt treize ans. On a vu des restitutions plus rapides.
Le silence
Le reportage de franceinfo du 18 septembre cite le président de la Cité du cinéma. Il cite la responsable des partenariats. Il cite Benjamin Millepied et Michel Gondry. Il indique que le lieu a été inauguré en 2012.
Il ne cite pas une seule fois le nom de Luc Besson.
Ce n’est pas une omission isolée, c’est un déplacement. Les pages touristiques et les sites de sortie continuent d’écrire « la Cité du Cinéma de Luc Besson ». Le communiqué institutionnel, lui, a changé de sujet : le bâtiment n’est plus l’œuvre d’un homme, il est un équipement. La nouvelle signalétique installée devant la nef le dit mieux que n’importe quel dossier de presse. Deux mots sur la verrière. Trois sur les oriflammes. Aucun patronyme.
C’est la façon française de tourner une page : on ne l’arrache pas, on cesse de la lire à voix haute.
Ce que ce week-end raconte, et qu’on ne lira pas ailleurs
Trois choses se tiennent, et personne ne les a mises côte à côte.
La première : le patrimoine français est déclaré en péril au moment exact où il n’a jamais reçu autant de monde. La deuxième : ce même week-end, le Louvre prépare un tarif de 32 euros pour les visiteurs hors Espace économique européen, pendant que Saint-Denis ouvre 12 000 mètres carrés gratuitement. La troisième : l’argent du cinéma français se décide ailleurs, dans un milliard d’euros annoncé dont la moitié reste en Corée, et dans un rapport de l’Arcom qui fait de Netflix le premier financeur privé de la création française.
Neuf plateaux tournent à Saint-Denis. La question n’a jamais été de savoir s’il y avait des murs. Elle est de savoir qui paie ce qu’on tourne dedans, et le Lido a déjà répondu cette année en devenant un calendrier de sorties.
Ce week-end, 22 000 personnes vont marcher sur une esplanade qui n’a jamais mené nulle part. Elles entreront dans une salle de 450 fauteuils installée sous une charpente construite pour alimenter des rames de métro. Aucune rédaction n’écrira que c’est le seul bâtiment de France à avoir successivement éclairé le métro, abrité un studio, nourri des athlètes et perdu le nom de celui qui l’avait rêvé.
Nous, si.
N. · Cité du cinéma, Saint-Denis · 20 septembre 2026
▸ Sources : franceinfo (Matteu Maestracci, Radio France), 18 septembre 2026 · franceinfo, 6 février 2025 · Citoyens.com, 8 mars 2023 et 8 février 2025 · Vinci Immobilier · Atlas de l’architecture et du patrimoine de la Seine-Saint-Denis · Ville de Saint-Denis.
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