À Creil, l’exploitation des enfants sort des écrans et entre dans la gare
L’alerte lancée dans l’Oise rejoint un constat judiciaire plus large : le recrutement se numérise, tandis que la protection doit atteindre des enfants toujours plus jeunes.

Les associations se sont installées devant la gare. Pas dans une salle réservée aux spécialistes, pas derrière un formulaire : sur le trajet des parents et des lycéens. Le 10 septembre 2026, à Creil, elles voulaient rendre visible une exploitation qui sait précisément se soustraire aux regards. Le Parisien raconte cette mobilisation dans un reportage de Stéphanie Forestier publié le 14 septembre. Son titre évoque un garçon de 11 ans et demi. À cet âge, le scandale ne tient pas à l’usage d’un téléphone. Il tient à ceux qui cherchent à tirer profit d’un enfant.
Dans l’Oise, les acteurs interrogés par le quotidien alertent sur des victimes plus jeunes et sur le rôle des réseaux sociaux et des sites d’annonces. Le préfet Jean-Marie Caillaud participe à l’action. Les bénévoles s’adressent notamment aux familles qui passent par la gare. Leur présence déplace le regard : l’exploitation sexuelle des mineurs concerne les transports ordinaires, les établissements scolaires et les conversations quotidiennes, pas seulement un ailleurs criminel commode à imaginer.
Un marché qui se cache dans les usages courants
Le développement numérique de cette exploitation n’est pas seulement un constat associatif. La cour d’appel de Paris, dans son compte rendu du conseil régional de politique pénale, décrit une criminalité qui s’est déplacée vers les outils numériques et un proxénétisme de proximité en progression. Les rencontres, les propositions et les transactions ne dépendent plus de la visibilité d’une rue connue pour la prostitution.
La juridiction donne des chiffres circonscrits : à l’échelle nationale, 272 victimes mineures ont été identifiées en 2024 dans les affaires de proxénétisme de proximité, soit 59 % des victimes de ce segment. Le nombre d’affaires recensées passe de 21 en 2015 à 226 en 2024. Dans son propre ressort, la cour rapporte 85 victimes mineures identifiées en 2023 et 129 en 2024. Ces données mesurent une activité judiciaire déterminée. Elles ne constituent pas un recensement exhaustif de tous les enfants exploités.
Ce point change la manière de lire les statistiques. Une hausse peut refléter une aggravation, une meilleure détection ou plusieurs phénomènes à la fois. Une victime non identifiée ne cesse pas d’exister parce qu’elle manque dans la colonne. La politique de protection ne peut donc attendre qu’un tableau capture parfaitement une réalité qui s’organise pour lui échapper.
Le vocabulaire qui déplace la responsabilité
Parler d’exploitation sexuelle rappelle l’existence d’une relation de pouvoir et d’un profit. Le mot « prostitution », employé dans les textes et dans les enquêtes, peut laisser croire à une activité choisie lorsqu’il est posé sans contexte sur un mineur. Or les institutions de protection rappellent que l’enfant est une victime. Ce statut ne dépend pas de sa capacité à raconter immédiatement ce qui lui arrive avec les termes attendus par les adultes.
L’École nationale de protection judiciaire de la jeunesse consacre à ce sujet une formation dans son catalogue 2026. Elle y associe le rapport au corps, les traumatismes, l’emprise, les réseaux de traite et la place du numérique. Elle évoque aussi une illusion de contrôle ou de valorisation. Autrement dit, l’enfant peut avoir l’impression de décider au moment même où d’autres organisent sa dépendance et tirent profit de sa situation.
Cela impose aux adultes une discipline particulière : entendre sans transformer l’entretien en reproche. Si toute parole entraîne d’abord une sanction familiale, une confiscation ou une leçon sur les mauvaises fréquentations, révéler la situation peut devenir plus coûteux que la cacher. Ce n’est pas une excuse offerte aux exploiteurs. C’est un problème concret de protection, qui exige que l’accès à l’aide soit possible avant que l’enfant dispose d’un récit parfaitement ordonné.
Les réseaux ne se résument pas aux plateformes
Les plateformes fournissent des moyens de mise en contact, de circulation et de visibilité. Elles ont donc une place dans la réponse. Mais réduire le phénomène au temps passé sur un écran ferait disparaître les personnes qui recrutent, organisent, achètent ou bénéficient de l’exploitation. Le téléphone est un point de passage. Il n’est pas l’auteur de l’abus.
Le rapport remis au gouvernement en 2021 sur la prostitution des mineurs préconisait déjà des campagnes adaptées aux codes des adolescents et diffusées par leurs propres canaux. Il recommandait également un dialogue régulier entre institutions, associations spécialisées et acteurs du numérique. La prévention ne peut parler uniquement là où les adultes se sentent à l’aise. Elle doit rencontrer les jeunes dans les espaces où les approches ont lieu, sans adopter pour autant la mise en scène séduisante des recruteurs.
Une campagne n’est utile que si elle conduit à une personne, un service ou un lieu capable d’agir. Une affiche qui nomme un danger sans ouvrir de porte laisse l’enfant avec une information de plus et la même solitude. C’est ce qui donne son intérêt à la mobilisation de Creil : elle remet des interlocuteurs physiques sur un trajet partagé.
Protéger ne se réduit pas à interpeller
La réponse judiciaire décrite par la cour d’appel associe les poursuites et la mise en sécurité. Elle mentionne les présentations devant le juge des enfants, la coopération avec les associations et la circulation de l’information entre parquets. Une enquête peut identifier un réseau sans suffire à stabiliser la vie d’une victime. La protection demande un suivi qui continue quand l’actualité passe au dossier suivant.
L’hébergement, la santé, la scolarité et la possibilité de retrouver des relations de confiance sont des dimensions concrètes de cette continuité. Leur articulation doit éviter à un enfant de répéter indéfiniment son histoire à des interlocuteurs qui ignorent les démarches précédentes. La coordination n’est pas ici un mot de réunion. Elle désigne la différence entre plusieurs services informés et une personne effectivement accompagnée.
La responsabilité des adultes se mesure aussi à leur capacité à repérer les situations qui ne ressemblent pas aux affiches. Les garçons doivent trouver leur place dans les dispositifs ; les enfants très jeunes également. Le cas placé dans le titre du Parisien rappelle cette nécessité sans autoriser à inventer un profil unique de victime. Un système de protection trop attaché à son portrait type risque de ne voir que les enfants qui lui ressemblent.
Une porte à laquelle frapper
Le 119 est accessible gratuitement, 24 heures sur 24, pour les enfants en danger ou risquant de l’être, ainsi que pour les personnes préoccupées par leur situation. Le service officiel précise que l’appel n’apparaît pas sur les factures. En cas de danger grave et immédiat, il faut joindre les secours, notamment le 17 ou le 112. L’urgence et l’accompagnement durable ont chacun leur porte d’entrée.
À Creil, les bénévoles ont choisi un endroit où les gens passent, souvent pressés, parfois sans se regarder. Leur action rappelle une évidence qui résiste mal aux discours sur le numérique : un enfant ne sort pas d’une emprise parce qu’un adulte a enfin compris une application. Il en sort quand quelqu’un peut entendre, protéger et rester. Les écrans ont accéléré les approches. L’aide ne peut pas se permettre d’arriver au rythme des circulaires.
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