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L'Archive· 18 MIN· septembre 2026 PUBLIÉ LE 16 sept.

METR, Anthropic : les comptes derrière le badge « indépendant »

71 millions de dollars pour METR, plus de 70 millions recommandés pour Redwood, des mécènes qui croisent les investisseurs d’Anthropic. Ce que les documents établissent, et les flèches qu’ils ne permettent pas de tracer.

METR, Anthropic : les comptes derrière le badge « indépendant »
Dario Amodei dans un entretien de CBS Sunday Morning. Vignette officielle de la vidéo intégrée. © CBS.
Nova Sagan
Nova Sagan 16 sept. 2026 · 18 MIN · L'Archive
CHRONIQUE DU FUMOIR
METR, Anthropic : les comptes derrière le badge « indépendant »
71 millions de dollars pour METR, plus de 70 millions recommandés pour Redwood, des mécènes qui croisent les investisseurs d’Anthropic. Ce que les documents établissent, et les flèches qu’ils ne permettent pas de tracer.
METR, Anthropic : les comptes derrière le badge « indépendant »
Dario Amodei dans un entretien de CBS Sunday Morning. Vignette officielle de la vidéo intégrée. © CBS.

Les 71 millions sont écrits en très gros. Les conditions de l’indépendance demandent davantage de lecture. Le 14 août 2026, METR, organisme d’évaluation des systèmes d’intelligence artificielle, annonce avoir réuni cette somme en engagements de financement sur 6 mois. Sur le visuel, le chiffre occupe presque tout le cadre. Dans le débat public, un autre mot prend toute la place : indépendant.

Nous avons déjà examiné la proposition d’installer des contrôleurs dans les laboratoires. Voici son envers comptable. Les documents publics dessinent un milieu où investisseurs, philanthropes, chercheurs et financeurs de journalistes se croisent. Ils permettent de poser des questions précises. Ils ne permettent pas de transformer chaque proximité en ordre de mission. Ce serait offrir une mauvaise enquête en cadeau à ceux qu’elle prétend inquiéter.

Un arbitre qui a déjà ses mécènes

METR énumère ses soutiens : The Audacious Project, Schmidt Sciences, Pew, Packard, Longview Philanthropy, les recommandations du Survival and Flourishing Fund, ainsi que des personnes issues de Jane Street. La communication du 14 août parle d’engagements. Elle ne détaille pas, bailleur par bailleur, qui fournit les 71 millions, à quelle échéance, sous quelles conditions et avec quelle possibilité de retrait. Une galerie de mécènes n’est pas un tableau de dépendance financière.

Cette distinction change la question. Une organisation soutenue par 20 acteurs dont un assure l’essentiel de son budget n’est pas dans la même position qu’une organisation réellement répartie entre eux. On ne peut déduire l’une ou l’autre situation de cette liste. C’est précisément l’information qu’il faudrait rendre disponible si l’on veut que le public évalue autre chose que la confiance affichée.

Annonce de financement de METR : 71 millions de dollars sur six mois
Document de communication de METR, publié le 14 août 2026 sur son site. © METR. Le billet précise qu’il s’agit d’engagements : le visuel ne fournit pas une trésorerie disponible ni une ventilation par donateur.

Les noms reviennent, les liens ne sont pas identiques

Le communiqué fondateur d’Anthropic du 28 mai 2021 nomme Jaan Tallinn comme meneur du premier tour de financement. Dustin Moskovitz, Eric Schmidt et le Center for Emerging Risk Research figurent parmi les participants. Ces noms ne surgissent donc pas d’une capture d’écran anonyme. Ils appartiennent à l’histoire financière revendiquée par l’entreprise.

On rencontre ensuite Schmidt Sciences dans les soutiens publiés par METR. C’est un rapprochement à documenter, pas un virement d’Anthropic vers METR. De même, Jane Street, la société d’investissement citée lors de financements d’Anthropic, et les « individus de Jane Street » remerciés par METR ne sont pas interchangeables. Effacer cette différence fabrique une flèche que le document ne trace pas.

La flèche est l’unité de séduction de ces dossiers. Un nom, un trait, un second nom : le regard a compris avant que le texte ait prouvé. Pour qu’une cartographie reste une enquête, il faut écrire sur chaque liaison ce qu’elle représente. Investissement. Recommandation de don. Soutien déclaré. Emploi. Participation au conseil. Le soupçon devient plus sérieux quand il consent à être précis.

Liste officielle des soutiens de METR
Soutiens historiques présentés par METR le 14 août 2026. © METR. La planche montre plusieurs catégories de partenaires ; elle n’attribue ni montant ni proportion du budget à chacun.

Coefficient, Redwood et la fabrique de l’expertise

Le 9 septembre, Coefficient Giving annonce que ses responsables de subventions ont recommandé plus de 70 millions de dollars sur 2 ans pour Redwood Research. Le même texte rappelle la participation de Ryan Greenblatt, chercheur de Redwood, à l’investigation sur l’incident OpenAI/Hugging Face. Ici, le lien entre financeur, laboratoire de recherche et travail d’évaluation est explicite. Le montant reste une recommandation, pas la preuve de 70 millions déjà encaissés.

Coefficient décrit aussi l’augmentation rapide de ses engagements consacrés à la sécurité technique de l’IA et aux activités associées : 168 millions en 2024, 351 millions en 2025, avec plus d’un milliard envisagé pour 2026. Dans sa propre définition, ces engagements correspondent aux financements formellement recommandés. Cette expansion donne aux choix philanthropiques un pouvoir de structuration : ils contribuent à déterminer quels projets peuvent recruter, quels sujets peuvent devenir des carrières, quelles méthodes auront des équipes pour les défendre.

Cela ne démontre pas qu’un chercheur reçoit ses conclusions avec sa subvention. Cela montre pourquoi la composition du financement fait partie du sujet. La liberté d’une équipe ne se mesure pas seulement à l’absence d’un appel téléphonique autoritaire. Elle se mesure aussi à sa capacité de poursuivre un travail inconfortable lorsque le prochain budget approche.

Les milliards de Moskovitz, avec leurs petites lignes

La valorisation d’Anthropic a atteint 965 milliards de dollars lors de l’annonce du 28 mai 2026. Une valeur d’entreprise aussi spectaculaire donne une force visuelle immédiate au récit : l’IA enrichirait les structures chargées de nous expliquer qu’elle doit être surveillée. Encore faut-il retrouver le chemin exact de l’argent.

Le dossier de Kevin Bass, à l’origine de cette polémique, contient des réserves que sa circulation abrège volontiers. Il présente 7,7 milliards comme un plafond calculé à partir d’une limite de participation, et non comme la valeur établie d’un portefeuille identifié. Il précise que le véhicule exact ayant reçu le don d’actions de Moskovitz n’est pas publiquement déterminé dans ses pièces. Il ne trouve pas non plus de subvention directe de Coefficient à METR dans les index et déclarations qu’il a examinés.

Ces limites ne blanchissent pas un réseau par magie. Elles interdisent simplement d’annoncer qu’on a suivi un chèque lorsque l’on a rapproché des structures. Une enquête financière peut montrer des dépendances indirectes. Elle doit alors documenter chaque étape, les dates, les montants et les marges de décision. Entre une fortune philanthropique et un verdict d’audit, il reste davantage qu’un trait sur une planche.

Et ceux qui racontent l’histoire ?

Le Tarbell Center soutient et forme des journalistes spécialisés dans l’IA. Dans sa politique déontologique, il reconnaît que la majorité de son financement provenait de Coefficient Giving en 2025. Il affirme simultanément que ses donateurs ne disposent d’aucun contrôle éditorial et ne choisissent pas ses journalistes. Son règlement demande que les publications financées par une subvention Tarbell le mentionnent sur la même page.

La bonne vérification est donc concrète : ouvrir chaque article concerné, identifier l’auteur, déterminer le dispositif qui l’a financé et regarder la mention effectivement publiée. Affirmer en bloc que TIME ou The Verge ont relayé une commande masquée exigerait des preuves supplémentaires. En revanche, demander une transparence immédiatement visible sur ces financements est parfaitement légitime. Le lecteur ne devrait pas avoir à devenir analyste des fondations pour connaître le cadre économique d’un reportage.

Nous avons raconté comment les scènes médiatiques de la tech réunissent les mêmes grandes entreprises. Ici, l’enjeu dépasse la photo de famille : le journalisme doit pouvoir examiner les financeurs de son propre environnement. La mention d’un soutien ne garantit pas l’indépendance. Son absence éventuelle ne prouve pas une commande. Elle retire au lecteur un élément nécessaire pour juger.

Le gratuit aussi a une valeur

METR affirme ne pas accepter de financement des entreprises d’IA de pointe ni de dons effectués par leurs employés ou à leur demande. Il reconnaît pourtant utiliser des quantités importantes de jetons gratuits fournis par ces entreprises. L’accès technique constitue donc une ressource, même lorsqu’aucun paiement ne figure dans la colonne des dons. C’est une raison supplémentaire de demander quelles ressources peuvent être retirées, à quelle échéance et avec quel effet sur une investigation.

Sa politique de conflits d’intérêts datée du 28 août 2026 prévoit des procédures et des déclarations pour les évaluations identifiant une entreprise. Elle vise notamment les liens professionnels, financiers et personnels pertinents. Le texte existe ; prétendre le contraire serait faux. La prochaine question est celle de son application, dossier par dossier, y compris aux personnes qui contribuent aux jugements décisifs.

Entretien de Dario Amodei diffusé par CBS Sunday Morning. Source : chaîne YouTube officielle, oEmbed vérifié le 16 septembre 2026. Document de contexte sur sa parole publique, pas preuve des liens financiers décrits ici. Voir sur YouTube.

Le prochain document doit être le contrat

Dans son essai de septembre, Amodei cite METR comme exemple d’évaluateur et défend un accès durable, proche de celui des salariés. Il promet une possibilité de publier les conclusions sans contrôle éditorial d’Anthropic, assortie d’exceptions concernant certaines informations sensibles. La portée réelle de cette promesse se mesurera au contrat et aux publications. Elle ne vaut pas nomination de METR comme autorité publique exclusive. Comme dans notre dossier sur les limites du filigrane de Claude, la garantie doit être examinée dans son périmètre exact.

Le 9 septembre, Anthropic a par ailleurs annoncé avoir signé un accord avec METR pour enquêter sur 4 incidents impliquant ses modèles. L’accès annoncé est large, mais l’accord initial court sur 8 semaines et une prolongation suppose un accord mutuel. Voilà un objet vérifiable : ce qui est accessible, ce qui peut être publié, ce qui arrive si les relations se tendent. La question de l’indépendance quittera alors la brochure.

Il n’est pas nécessaire de prouver un complot pour exiger davantage d’un futur arbitre. Le danger le plus banal est aussi le plus documentable : qu’un petit milieu finisse par confondre ses garanties avec la confiance qu’il se porte. Que l’on publie les montants, les clauses et les conflits traités. Les entreprises qui promettent de rendre l’intelligence artificielle explicable devraient pouvoir commencer par leurs relations financières.

Le badge « indépendant » ne vaut pas dispense de contrôle. Même à 71 millions de dollars.

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