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Il y a une scène qui tourne en boucle dans ma tête depuis décembre. Un journaliste ukrainien s'avance vers une jeune femme blonde à la sortie d'une galerie d'art, dans une rue du 20e arrondissement de Paris. Il est onze heures du soir. Il lui dit : « Il y a trois semaines, l'homme que tu appelles probablement papa a tué mon frère. » Elle ne dit pas qu'il a tort.
La jeune femme s'appelle Elizaveta. Ou Luiza. Ou Liza. Ou Elizaveta Olegovna Rudnova, selon le passeport qu'on lui a procuré pour disparaître dans une ville qui n'avait pas demandé à la connaître. Paris est très bien pour ça — avaler les gens, les recycler, leur offrir l'anonymat comme on offre un verre : machinalement, sans poser de questions.
Sauf que cette fois, Paris n'a pas réussi à avaler Elizaveta Krivonogikh. Parce que les journalistes ukrainiens ont des frères morts et une mémoire d'acier. Et parce que la ressemblance entre cette fille de 22 ans et l'homme qui préside à la destruction d'un pays est d'une précision qui rend le déni absurde.
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NOTE D'ARCHIVE — z/S
Elizaveta Vladimirovna Krivonogikh. Née le 3 mars 2003 à Saint-Pétersbourg. Patronyme : Vladimirovna — « fille de Vladimir ». Mère : Svetlana Krivonogikh, ancienne employée de mairie reconvertie en millionnaire, actionnaire de la banque Rossiya (sanctionnée par le Royaume-Uni en 2023). L'enquête du média indépendant russe Proekt (2020) a établi le lien : la fortune de Svetlana date précisément de sa fréquentation présumée du futur maître du Kremlin à la fin des années 1990. Aucun nom de père sur l'acte de naissance. Le Kremlin qualifie ces informations de « provocations dignes de presse jaune ».
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I. La vie d'avant : jets privés, boîtes de nuit, Instagram
Avant la guerre, Luiza Rozova — son nom de scène, emprunté à une fleur et à une couleur — était quelque chose d'assez clair dans sa tête. Une fille de bonne famille russe qui postait sur Instagram des photos de jets privés, de sacs de marque et de nuits dans les clubs les plus chers de Moscou. Le genre de compte qui ne dit rien et dit tout. Elle était DJ, aussi. Elle avait joué au Rovesnik, une salle moscovite connue pour ses positions progressistes — expositions féministes, conférences sur les violences conjugales. Un choix d'atmosphère intéressant, pour la fille présumée de l'homme qui fait régner la virilité comme politique d'État.
En 2021, Navalny l'avait mentionnée. Puis en 2022, la Russie avait envahi l'Ukraine et Elizaveta avait fermé ses comptes, rangé les sacs Chanel, et disparu.
Elle était déjà à Paris depuis 2020. Inscrite à l'ICART — l'école de management culturel et du marché de l'art, VIIIe arrondissement, à deux pas des Champs-Élysées — sous le nom d'Elizaveta Rudnova. Un nom forgé sur celui d'Oleg Rudnov, ami d'enfance de Vladimir Poutine mort en 2015, auquel sont liés certains des biens immobiliers de la mère. (Cherchez à qui profite le pseudonyme, vous trouverez à qui appartient la protection.)
Ses anciens camarades de promotion la décrivent comme « réservée, discrète, sans amis particuliers dans la classe ». Elle a mis quatre ans pour terminer un cursus de trois. Elle ne parlait pas de sa famille. Un matin, la mère d'un étudiant lui a envoyé un article qui disait qui elle était. La classe s'est souvenue qu'elle avait existé.
II. Belleville, galerie L, artistes anti-guerre
Diplômée en juin 2024, elle a trouvé un poste de stagiaire en alternance à la L Galerie, rue de Belleville, 20e arrondissement. La galerie appartient à l'association L, fondée par Dimitri Dolinski et Sacha Vichnevski. Le projet est connu dans la diaspora russe parisienne pour une chose : il expose des artistes russes et ukrainiens anti-guerre. Des gens qui ont fui. Des gens qui ont tout perdu. Des gens dont certains ont des proches sous les bombes.
Liza — c'est comme ça que tout le monde l'appelle, selon la direction — aide aux accrochages, gère la communication avec les artistes, monte des vidéos. Elle prend le métro. Elle touche un salaire de stagiaire. Elle vit comme une étudiante. La direction affirme ne pas avoir su qui elle était au moment du recrutement, en octobre 2024. Quand un artiste russe, Nastya Rodionova, a publié l'information sur Facebook en juin 2025 — six mois plus tard — la galerie s'est retrouvée au cœur d'une controverse qui dure encore.
Dolinski a dit ce qu'on dit dans ces cas-là. « Je crois que les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents. » Il a ajouté qu'il ne pouvait pas lui refuser un emploi en raison de l'identité de sa mère — que ce serait illégal. Ce n'est pas faux. Ce n'est pas non plus la réponse que les artistes ukrainiens qui exposent dans ses murs attendaient.
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VERBATIM — Elizaveta Krivonogikh, Belleville, 3 décembre 2025
« Je suis vraiment désolée que cela se passe. Malheureusement, je ne suis pas responsable de cette situation. Je suis heureuse que vous ayez eu le courage de venir me parler. »
Journaliste Dmytro Sviatnenko, dont le frère venait d'être tué dans une frappe russe sur Kiev, lui avait demandé ce qu'elle pensait de la politique de son père présumé. Il lui avait proposé de lui payer un billet d'avion pour Kiev. Elle n'a pas répondu à cette question-là.
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III. La question que personne ne pose vraiment
Est-ce que Elizaveta Krivonogikh est la fille de Vladimir Poutine ? On ne sait pas. Il n'y a pas de test ADN publié, pas d'acte de naissance portant son nom. Ce qu'on sait, c'est que sa mère est passée de femme de ménage à actionnaire d'une banque sanctionnée par le Royaume-Uni, avec un portefeuille immobilier estimé à plus de 100 millions de dollars. On sait que le patronyme Vladimirovna n'est pas une invention. On sait que la ressemblance physique est, selon les journalistes qui l'ont approchée, « frappante ». On sait que le Kremlin ne dément jamais vraiment.
Mais la question que je trouve plus intéressante n'est pas celle-là. La vraie question, c'est : qu'est-ce que ça signifie qu'une jeune femme — quelle que soit son ascendance — choisisse de travailler dans une galerie anti-guerre, de prendre le métro, de monter des expos pour des artistes que le régime de son père présumé cherche à réduire au silence ? Est-ce de la lâcheté, parce qu'elle ne condamne pas explicitement ? Ou est-ce le maximum de ce qu'une personne dans sa position peut faire sans disparaître définitivement ?
Sur Telegram, dans son canal privé intitulé « L'Art de Luiza », elle a écrit : « C'est libérateur de pouvoir montrer mon visage au monde à nouveau. Ça me rappelle qui je suis et qui a détruit ma vie. La personne qui a pris des millions de vies et détruit la mienne. » Elle n'a pas prononcé de nom. Elle n'avait pas besoin de le faire.
En janvier 2026, la galerie a été vandalisée. Des inconnus ont peint sur la façade « Fuck Putin », « Death to Putin », « Putin is a killer ». La police parisienne enquête. Elizaveta évite désormais les événements publics. Elle adapte sa façon de vivre, selon la direction.
On lui a aussi proposé sur Instagram — compte à nouveau ouvert, photo de visage, première fois depuis des années — de venir à Kiev servir de « bouclier anti-aérien ». Internet est ainsi.
IV. Ce que Paris fait aux héritages qu'on n'a pas demandés
Il y a quelque chose de très parisien dans cette histoire. Paris a une longue tradition d'accueillir les gens qui fuient quelque chose — un régime, une identité, un héritage. La ville ne demande pas vos origines. Elle vous offre la possibilité de vous réinventer, à condition de payer votre loyer et de ne pas faire trop de bruit dans l'escalier.
Elizaveta Krivonogikh a essayé ça. Elle s'est effacée. Elle a changé de nom deux fois. Elle a troqué les jets privés contre le RER. Elle a appris à gérer des expositions d'art dans un quartier bohème. Et puis quelqu'un l'a reconnue, et la ville a cessé de faire semblant de ne pas savoir.
La question que la communauté artistique russo-ukrainienne de Paris se pose maintenant est une question éthique réelle, pas rhétorique : peut-on être, simultanément, la fille présumée du commandant en chef d'une guerre d'anéantissement et quelqu'un qui consacre sa vie professionnelle à exposer ceux que cette guerre opprime ? Est-ce que la biologie est un destin ? Est-ce que l'art peut être une rédemption ?
Nastya Rodionova, l'artiste russe qui a révélé sa présence publiquement, a dit qu'elle croyait à la présomption d'innocence et que les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents. Et puis elle a quand même coupé les ponts avec les deux galeries. (Les deux propositions peuvent être vraies en même temps. C'est ça, l'éthique — elle ne simplifie rien.)
Ce qui me frappe le plus dans cette histoire, c'est ceci : Elizaveta Krivonogikh aurait pu vivre à Monaco. Elle avait les moyens. Elle avait l'habitude. Elle a choisi une alternance dans le 20e arrondissement, un salaire de rien, et des expos d'artistes qui haïssent tout ce que son père représente peut-être. C'est une posture. Ce n'est peut-être pas assez. Mais c'est une posture.
Poutine a officiellement deux filles. Il ne les a jamais reconnues publiquement — elles, il les appelait « des femmes » lors des conférences de presse, comme si l'aveu d'une paternité eût été une faille dans l'armure. Elizaveta, elle, n'a même pas droit au statut de l'inavouée officielle. Elle est la fille du silence, celle qui n'existe pas dans les discours mais qui ressemble trop à quelqu'un pour disparaître vraiment.
Elle prend le métro parisien avec son secret. Le metro n'est pas au courant. Les autres passagers non plus. Sauf que maintenant, tout le monde sait. Et le metro continue quand même.
Z.
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