Fin de vie à la Pitié-Salpêtrière : qui a le dernier mot
Un patient avait écrit qu’il voulait la poursuite des soins, et sa famille le défendait. Les médecins de la Pitié-Salpêtrière ont décidé de limiter les traitements les plus lourds. Le 20 juillet 2026, le Conseil d’État leur a donné raison.
On croit toujours que le dernier mot nous appartient. Qu’un jour, si la question de notre fin se pose, ce que nous aurons écrit, voulu, signé, s’imposera. Une décision du Conseil d’État, rendue le 20 juillet 2026, vient rappeler que ce n’est pas si simple. Et elle le fait à partir d’un cas qui inverse tout ce qu’on croit savoir sur ces dossiers.
Le cas
Un homme d’une soixantaine d’années, dont l’identité est protégée, est soigné en réanimation à la Pitié-Salpêtrière. Il souffre depuis des années d’une cirrhose compliquée d’une encéphalopathie, aggravée par des séquelles neurologiques, et enchaîne les hospitalisations. Le 2 juin 2026, son équipe médicale décide de limiter les thérapeutiques les plus lourdes, réintubation, dialyse, assistance circulatoire, tout en maintenant la nutrition, l’hydratation et les soins de confort. Ce n’est pas un arrêt des soins. C’est une limite posée aux gestes les plus invasifs.
La particularité, la voici : ici, ce n’est pas la famille qui demande d’arrêter. C’est elle qui demande de continuer. Elle s’oppose à la décision médicale en brandissant les directives anticipées du patient, qui réclamaient la poursuite intégrale des soins. La volonté écrite disait : tout, jusqu’au bout. Les médecins ont estimé, eux, que tout n’était plus indiqué.
Ce qu’a jugé le Conseil d’État
Saisi en urgence, le Conseil d’État a rejeté le recours de la famille. Sa formule est nette : les directives anticipées « n’imposent pas au médecin lorsqu’elles apparaissent manifestement inappropriées ou non conformes à la situation médicale ». Autrement dit, la volonté écrite du patient pèse, elle oriente, elle oblige à motiver, mais elle ne lie pas absolument. Dès lors que la procédure collégiale a été respectée, avec l’avis d’un autre médecin et la consultation des proches, la décision médicale ne constitue pas une atteinte manifestement illégale au droit à la vie.
C’est une position cohérente avec la loi française depuis 2016, et pourtant elle trouble, parce qu’elle touche à un point qu’on préfère ne pas regarder : le « mon corps, mon choix » rencontre, à la toute fin, une frontière. Là où l’on décide de tout pour soi, l’ultime décision devient partagée, et le dernier arbitre, quand la médecine juge un traitement déraisonnable, n’est pas toujours celui qui l’a écrit.
Qui tranche, et ce que cela dit
Il n’y a pas, dans cette affaire, de méchant. Il y a une famille qui se bat par amour, des médecins qui répondent d’une responsabilité écrasante, et un juge qui refuse de trancher à leur place le contenu du soin. On peut trouver cet équilibre sage ou inquiétant, et les deux se défendent. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est prétendre que la question est réglée. Car elle nous concerne tous : le jour où nous écrirons nos volontés, il faudra savoir que, tout au bout, elles seront lues, pesées, et parfois débordées. La même société qui apprend à nous demander qui nous sommes pour parler se réserve, sur notre fin, un mot après le nôtre.
Sources : Conseil d’État, décision n° 517067 (20 juillet 2026) · loi Claeys-Leonetti (2016).
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