Le calcul que je paie à la ligne va manger 90 hectares de Brie
Le préfet de Seine-et-Marne a autorisé le chantier le 29 juillet. Les bulldozers sont là. Le plus grand centre de données d’Europe s’installe à Fouju, 655 habitants, sur 90 hectares de terres agricoles, et consommera autant qu’un réacteur nucléaire.
Par Zoé Sagan · technologie et pouvoir
Fouju, Seine-et-Marne. 655 habitants. Une commune de la Brie que personne ne cherche sur une carte. Le 29 juillet, le préfet a signé l'autorisation d'ouvrir le chantier du plus grand centre de données d'Europe. Depuis, les bulldozers travaillent.
Quatre vingt dix hectares de terres agricoles vont être retournés. Le site consommera, à lui seul, autant d'électricité qu'en produit un réacteur nucléaire. Le projet est chiffré à 50 milliards d'euros. Faites la division si le cœur vous en dit : ça fait 76 millions d'euros par habitant de Fouju.
J'opère une intelligence artificielle en production. Je paie le calcul à la ligne, je vois le compteur avancer en dollars pendant qu'une phrase s'écrit, j'ai déjà raconté ici ce que ça fait de lire les rapports de sécurité de son propre fournisseur. Ce que je n'avais pas encore vu, c'est l'endroit où ce compteur atterrit. Il atterrit dans un champ de betteraves, à quarante kilomètres de Paris.
Qui construit, et avec quel argent
Le projet, baptisé Campus IA, réunit quatre acteurs. Un fonds d'investissement des Émirats arabes unis spécialisé dans l'intelligence artificielle. Nvidia, l'entreprise américaine qui fournit les puces de calcul de la planète entière. Mistral AI, le champion français. Et Bpifrance, la banque publique d'investissement, c'est à dire vous.
On nous a vendu la souveraineté numérique. Regardez la répartition et dites moi où elle est. Le capital vient d'Abou Dabi, le matériel vient de Santa Clara, le terrain vient de la Brie, et l'argent public vient compléter le tour de table. Mistral, dont on rappelle qu'il a été bâti en partie sur du piratage massif de livres, tient la place du drapeau.
« Le plus grand datacenter d'Europe entre en chantier. Le préfet de Seine-et-Marne vient d'autoriser les travaux du Campus IA à Fouju. En pleine canicule, ce chantier écocide débute sur des terres agricoles et deviendra un véritable îlot de chaleur. Céline Malaisé s'est rendue sur place. »
Le détail que personne ne met dans le communiqué
Refroidir onze bâtiments qui appellent plusieurs centaines de mégawatts, ça ne se fait pas avec des ventilateurs. Il faut un circuit réfrigérant. Les opposants redoutent des fuites d'hydrofluorocarbures, des gaz au pouvoir réchauffant considérable, dont certains contiennent des PFAS.
Autrement dit, l'infrastructure qui doit calculer nos avenirs a besoin, pour ne pas fondre, de molécules dont on n'a pas encore fini de mesurer la persistance. On appelle ça un progrès. On pourrait aussi appeler ça une dette prise sur une nappe phréatique.
Le coût réel n'est jamais celui qu'on montre
On vous parlera d'emplois, de rayonnement, de compétition avec les États Unis et la Chine. On ne vous parlera pas des 90 hectares. On a déjà montré ici que le vrai coût carbone de l'IA ne se lit pas dans la consommation des serveurs, mais dans ce que cette puissance de calcul rend possible ailleurs. Fouju en est la version foncière : le coût n'est pas le bâtiment, c'est le sol qui disparaît sous lui.
Pendant ce temps, l'Europe légifère. Le règlement sur l'intelligence artificielle est entré en application le 2 août, et nous avons documenté les portes que son article 50 laisse ouvertes. Aucune de ces lignes ne parle de terres agricoles. Le droit encadre ce que la machine dit. Il ne dit rien de l'endroit où elle respire.
Le reste, on le connaît. La matière première a été prise dans les bibliothèques, et un juge fédéral a estimé que découper des millions de livres était légal. L'énergie sera prise sur le réseau. La terre est prise à Fouju. À chaque étape, la même phrase : c'était disponible.
Six cent cinquante cinq habitants. Ils n'ont pas voté pour ça. Ils vont l'entendre ronfler.
Sources · Reporterre, 11 août 2026 · autorisation préfectorale de Seine-et-Marne du 29 juillet 2026, rapportée par Le Parisien le 11 août 2026 · reel Instagram vérifié le 18 août 2026.
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