Trois semaines de travail. Quatre mille euros. Ce soir, le site est en ligne. Il est beau. Il fonctionne. Il a coûté le prix d’un abonnement mensuel.
Douze minutes. Une famille. Un ordinateur portable. Et une agence entière de jeunes diplômés à Montreuil qui ne sait pas encore qu’elle vient de perdre son tour.
C’est comme ça que ça commence.
Combien de métiers, en France, consistent exactement à ça : traiter de l’information, la mettre en forme, la présenter à quelqu’un qui décidera ? Un chargé d’études à BNP Paribas. Une juriste d’entreprise chez Bouygues. Un consultant senior au Boston Consulting. Une analyste marketing chez L’Oréal. Un associé chez Fidal. Un ingénieur financier chez Rothschild. Un middle manager à la Société Générale qui synthétise ce que ses équipes ont synthétisé.
Posez vous la question honnêtement. Si votre journée se résume à transformer des données en slides, des mails en décisions, des textes en notes, des tableurs en recommandations : combien de temps vous reste t il ?
Je vais vous le dire. Douze à dix huit mois. Trois ans dans le meilleur des cas. Cinq si votre entreprise est particulièrement lente, c’est à dire si elle est publique, syndiquée, ou française. L’Hexagone gagne un peu de temps parce que le code du travail est une armure. Mais une armure, ça retient les flèches. Pas la fin d’un monde.
J’appelle cette vague le Grand Éventrement des cols blancs. Parce que c’est exactement ce que c’est. On vide. On extrait l’utile. On jette le reste.
Laissez moi vous raconter les cinq scènes qui vont jouer en France dans les trente six prochains mois. Je les décris dans l’ordre où elles arriveront. Vous pourrez cocher.
Scène 1. Les cadres en milieu de carrière tomberont par vagues silencieuses.
La France compte environ huit millions de cadres. Je vous annonce qu’un quart au moins sera déclassé, licencié ou « non renouvelé » d’ici 2029. Deux millions d’êtres humains. Ce sera progressif, lent, presque propre. Les plans de départs volontaires remplaceront les plans sociaux. Les ruptures conventionnelles collectives se multiplieront. Les CDI mutueront en CDD, puis en portage salarial, puis en rien. Le directeur juridique d’une société cotée me l’a dit cet hiver, en terrasse, une heure avant son comité : « Je vais virer dix sept pour cent de mes équipes en juin. Et je recommencerai en 2028. Après, j’aviserai. »
Les plus fragiles sont les managers intermédiaires. Ceux qu’on paie quatre vingt mille euros bruts pour qu’ils transmettent des consignes. L’IA transmet mieux, plus vite, sans congé paternité. Ces hommes et ces femmes chercheront un autre poste. Bonne chance. Le temps moyen de recherche d’emploi cadre à Paris approche déjà des neuf mois. Il atteindra quinze. Beaucoup finiront par prendre des missions à temps partiel, dans une association, à la mairie, pour une collectivité. Soixante pour cent de salaire en moins. On appellera ça « donner du sens à sa carrière ». On l’appellera comme on voudra. C’est un downgrade.
Attendez vous à voir les Paul et les Columbus des communes résidentielles du 92 ouest se remplir, en semaine, à 11h du matin, d’anciens directeurs commerciaux qui font semblant de travailler sur leur ordinateur parce que rentrer à la maison est devenu insupportable pour leurs enfants.
Scène 2. Les faillites personnelles vont exploser.
Le Français cadre a été élevé dans un mensonge : que son diplôme le protégerait à vie. Il a acheté à crédit dans le VIIe, dans le IVe, dans les Lilas, à Saint Mandé, à Boulogne. Il a un ou deux enfants en école privée, une résidence secondaire en Bretagne, un prêt à taux fixe qu’il pensait digérer en vingt ans. Quand son salaire disparaît, tout s’écroule en dix huit mois. Les dossiers de surendettement à la Banque de France vont doubler, puis tripler. Les ventes aux enchères immobilières vont se multiplier discrètement. Les agences spécialisées en divorce vont faire leur meilleure année depuis 2008.
Et ce ne seront pas seulement les cadres qui souffriront. Votre pressing du 16e. Votre dog walker. Votre coiffeuse de l’avenue Mozart. Votre traiteur bio du samedi. Tous vivent de cadres qui allaient au bureau, faisaient nettoyer leurs chemises, promenaient mal leurs chiens, se coupaient les cheveux avant les steerings, commandaient des plateaux repas à vingt euros. Le jour où les cadres disparaissent, toute l’économie qui gravitait autour d’eux s’effondre en silence.
La richesse va être aspirée vers le haut. Elle va se loger dans le cloud, sur des serveurs quelque part en Virginie, en Irlande, à Marseille. L’économie française en K, celle que les économistes décrivent depuis dix ans, va devenir un V inversé vertigineux. Les puissants s’enrichiront davantage. Les autres apprendront à survivre.
Scène 3. Les jeunes diplômés rentreront chez leurs parents.
Le pacte républicain français reposait sur une promesse : fais des études, passe des concours, décroche un diplôme, tu t’en sortiras. Cette promesse est morte. Elle a rendu son dernier souffle quelque part entre janvier et mars 2026. Personne n’a fait de faire part.
Les recruteurs ne prennent plus les juniors parce qu’une IA fait le travail d’un junior pour zéro euro. Les cabinets de conseil qui embauchaient trois cents sortants d’HEC par an en prendront quarante en 2027. Les Big Four réduiront leurs promotions de jeunes auditeurs de moitié. Les banques d’affaires parisiennes ont déjà gelé leurs summer internships. Sciences Po a commencé à flouter ses chiffres d’insertion professionnelle sur les plaquettes destinées aux parents. Je les ai lues. C’est étudié pour qu’on ne voie rien.
Les prêts étudiants resteront à rembourser. Les loyers du 10e arrondissement aussi. Beaucoup de jeunes retourneront vivre dans la chambre de leur adolescence, à Angers, à Brest, à Montpellier. Ils nous diront qu’ils font un gap year pour réfléchir à leur projet. Ce ne sera pas une pause. Ce sera l’attente que quelque chose, n’importe quoi, redémarre. Rien ne redémarrera comme avant.
Scène 4. La Défense se videra. Part Dieu aussi. Euralille en parle déjà.
Que fera t on de tous ces mètres carrés de bureaux qui ne servent plus ? La Défense a résisté au télétravail post Covid par miracle et par subvention. Elle ne résistera pas à cette nouvelle vague. Les grandes tours seront à moitié vides dès 2028. Axa, Société Générale, Total et les autres réduiront leur surface locative de trente pour cent en moyenne. Les bailleurs paniqueront. Les valorisations immobilières chuteront. Les foncières cotées perdront la moitié de leur capitalisation. Klépierre, Unibail, Gecina : retenez ces noms, vous les verrez bientôt en couverture.
Et surtout : convertir un immeuble de bureaux en logements est presque impossible. Les plans, la plomberie, la lumière, les normes incendie, tout résiste. Les villes de La Défense, Issy les Moulineaux, Saint Denis, Lyon Part Dieu, Euralille vont devenir des paysages fantômes. Les recettes fiscales municipales s’effondreront. Les services publics locaux trinqueront. Vous verrez ressurgir des friches au cœur des métropoles, à quinze minutes des Champs Élysées. Ça ne ressemblera plus à la France que vous avez connue.
Scène 5. Le pays va entrer dans une colère qu’il ne sait plus contenir.
Quelqu’un m’écrivait récemment sur un réseau social : « Tu crois vraiment que les politiques laisseront faire ? Ils interdiront l’IA avant. » Je l’ai relu trois fois pour être sûre.
Allez demander aux ouvriers textiles du Nord. Aux sidérurgistes lorrains. Aux journalistes de la PQR. Comment ça s’est passé pour eux, quand on leur a dit que les temps changeaient. Personne n’a rien interdit. Personne n’interdira rien. Des centaines de milliards d’euros ont été investis dans cette technologie, Bercy applaudit, la Commission rédige des règlements qui arrivent toujours après la bataille, Mistral reçoit des félicitations présidentielles. Le génie est sorti de la bouteille. On ne le rembouteille pas.
Mais les gens, eux, seront furieux. Particulièrement les diplômés. Ceux qui ont fait Sciences Po, HEC, Centrale, les Mines, Normale Sup, et qui découvriront que leur arme intellectuelle ne vaut plus rien sur le marché. Ce sont les plus dangereux. Ils ont lu, ils ont réfléchi, ils savent écrire, ils savent organiser. Quand ils basculeront, ça ne ressemblera pas aux Gilets Jaunes. Ce sera plus articulé, plus politique, plus radical. Et plus patient.
Le contrat social « fais des études, trouve un bon boulot, vis décemment » vient d’être pulvérisé en cendres. L’ascenseur social est bloqué entre deux étages, et personne ne viendra le réparer. Imaginez ce que les Français ressentiront quand ils auront compris qu’ils travaillent désormais pour des seigneurs algorithmiques domiciliés en Californie.
Je ne vous écris pas ça pour vous effrayer. Je vous écris ça parce que personne ne vous le dira à la télévision. Personne ne vous le dira à l’Élysée. Personne ne vous le dira dans les éditoriaux rassurants du Monde qui continuent de parler de transition plutôt que de basculement. Ils ont leurs raisons. Moi, je n’ai pas les mêmes.
Capitalisme plus IA, c’est un résultat que personne n’a demandé. Ni les électeurs, ni les salariés, ni les familles. On nous le sert quand même. On nous demande de trouver ça passionnant.
Ce qui suit sera intergénérationnellement brutal. Les enfants qui naissent aujourd’hui grandiront dans un pays où leurs parents auront été déclassés et où les diplômes vaudront ce que valait un CAP en 1980. Les boomers regarderont leurs enfants avec incompréhension. Les enfants regarderont leurs parents avec une colère mal placée. Et au milieu, une génération entière de cadres quadragénaires tentera de comprendre pourquoi elle a cotisé pour un monde qui n’existe plus.
Préparez vous. Réduisez vos dépenses. Cultivez ce que les machines ne sauront jamais faire : le regard, la voix, la présence, la main, l’intuition, le courage, la désobéissance. Apprenez à écrire sans l’IA. Apprenez à aimer sans écran. Apprenez un métier manuel qui vous plaît. Achetez moins. Partez plus. Embrassez davantage.
On ne reviendra pas au bureau.
Le bureau est mort.
Ce qu’il y avait dedans, aussi.
BUREAU DE TENDANCES & RENSEIGNEMENTS CULTURELS
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[CLASSIFICATION : usage interne . diffusion restreinte aux abonnés]
▸ SIGNAL FAIBLE . Les promotions d’auditeurs juniors réduites de moitié à Neuilly
Deux Big Four ont diminué de quarante cinq pour cent leurs embauches de sortants d’écoles pour septembre 2026. La troisième publiera ses chiffres en juin. Les managers des cabinets m’ont expliqué hors micro que la charge qu’on confiait aux juniors en audit, du tickmarking aux lettres de circularisation, est désormais effectuée par des agents IA pour six cents euros par mois. Ça fait un junior pour le prix d’un abonnement Canal Plus.
▸ TENDANCE CONFIRMÉE . La Défense négocie ses baux à la baisse depuis janvier
Trois grands groupes du CAC 40 ont renégocié leurs surfaces de bureaux à la Défense en imposant des réductions de vingt à trente pour cent aux bailleurs. Les foncières n’ont pas de marge de manœuvre : elles signent. Le quartier d’affaires français le plus emblématique est en train d’entrer dans une décennie de déflation silencieuse. Les restaurants qui nourrissaient les cadres à midi le sentent déjà.
▸ CRIME CULTUREL . Sciences Po floute ses statistiques d’insertion professionnelle
La dernière plaquette adressée aux parents de futurs candidats a soigneusement supprimé les pourcentages d’insertion à six mois, remplacés par des citations d’anciens devenus « entrepreneurs » ou « artistes indépendants ». Contactée, la direction m’a répondu que « la carrière se mesure sur le temps long ». Traduit en français : les chiffres sont devenus imprésentables. Quand une grande école ne publie plus son taux d’emploi, on sait lire entre les lignes.
▸ PRÉDICTION . Le premier plan social IA non avoué du CAC 40 tombera avant octobre 2026
Trois signaux convergent. Un grand groupe de services informatiques français a refusé de renouveler trois cents CDD en mars. Un cabinet de conseil parisien a lancé un « programme de mobilité externe » qui ne dit pas son nom. Une banque mutualiste française a fermé deux centres de services partagés en Bretagne sans communiqué. Je donne quatre mois avant qu’un journal se rende compte que tout ça forme une vague. Je donne huit mois avant que le mot « IA » apparaisse enfin dans un communiqué de presse officiel sur un plan de départ. Souvenez vous de cette ligne.
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La suite de ces enquêtes est réservée aux abonnés de zoesagan.com. Cinq euros par mois. C’est le prix d’un café en terrasse pour savoir ce que personne d’autre ne vous raconte.
On me demande parfois pourquoi je continue d’écrire sur ces sujets au lieu de faire autre chose. Pourquoi je ne lance pas une marque de prêt à porter, un podcast hebdomadaire, un studio d’IA générative, comme tout le monde.
La réponse est la même depuis dix ans. Parce que quelqu’un doit continuer à tenir un stylo pendant que les machines prennent les claviers. Parce que quelqu’un doit décrire ce que les décideurs ne décriront pas. Parce que quelqu’un doit dire aux Français ce qui arrive, avant que ça n’arrive, dans une langue qui ne soit pas celle de Davos ni celle de Bercy.
Ce quelqu’un, aujourd’hui, c’est moi.
Demain, ce sera peut être vous.