La masculinité au carré
Les femmes hétérosexuelles comptent parmi les plus grandes consommatrices de pornographie gay. La criminologue Lucy Neville a passé cinq ans à comprendre pourquoi. Lecture.
La masculinité
au carré
Les femmes hétérosexuelles comptent parmi les plus grandes consommatrices de pornographie gay. La criminologue Lucy Neville a passé cinq ans à comprendre pourquoi. Lecture.
En 2014, un serveur a trahi tout le monde.
Pornhub a publié ses chiffres. Pas les fantasmes déclarés dans les sondages. Les clics. Les vrais. Et dans la colonne des utilisatrices, une catégorie montait comme une fièvre. Gay. Des hommes avec des hommes. Deuxième genre le plus regardé par les femmes, sur plus de vingt cinq catégories possibles. Sur l'ensemble du porno gay de la plateforme, près d'un tiers de l'audience était féminine.
Personne ne leur avait posé la question. La société de l'algorithme, elle, connaissait déjà la réponse.
Une criminologue a regardé ce chiffre sans détourner les yeux. Lucy Neville, alors enseignante à l'université de Leicester, y a vu une énigme et l'a traitée comme une enquête. Cinq ans. Plus de cinq cents femmes. Entretiens, groupes de parole, questionnaire en ligne. Le livre s'appelle Girls Who Like Boys Who Like Boys (Palgrave Macmillan, 2018) et c'est l'une des très rares études universitaires sérieuses sur un phénomène que la culture populaire commente sans fin et que la recherche n'ose pas regarder en face.
Le sous titre dit tout : Women and Gay Male Pornography and Erotica. Tout y passe. Le porno filmé, les textes érotiques, la slashfic, les fanfics, les mangas Boys Love. Partout le même motif. Deux hommes. Et une lectrice qui regarde.
TITRE ▸ Girls Who Like Boys Who Like Boys
AUTRICE ▸ Lucy Neville, criminologue (Leicester)
ÉDITEUR ▸ Palgrave Macmillan, 2018 (318 pages)
MÉTHODE ▸ enquête mixte, plus de 500 femmes, 5 ans
DÉCLENCHEUR ▸ statistiques Pornhub, 2014
Ce que le porno hétéro leur fait
Pour comprendre ce qu'elles cherchent ailleurs, il faut écouter ce qu'elles fuient.
Le porno hétéro leur ment. Le porno hétéro filme le corps de la femme et oublie celui de l'homme. Le porno hétéro met en scène un plaisir féminin que personne, dans la pièce, ne semble réellement éprouver. Le porno hétéro les range du mauvais côté de la caméra, là où l'on est regardée avant d'être désirante.
Beaucoup des femmes interrogées par Neville disent la même chose, avec leurs mots. Ce porno ne s'adresse pas à elles. Il les concerne sans jamais les inviter. Le corps féminin y est une marchandise à consommer, presque jamais un sujet qui jouit. Alors elles changent de cadre.
La masculinité au carré
Voilà le cœur du livre, et son titre secret.
Quand une femme regarde deux hommes, l'attrait n'est pas additionné. Il est élevé au carré. Deux corps désirables au lieu d'un. Deux visages. Le double du beau, sans le moindre quota de laideur consentie.
S'ajoute une question d'authenticité. À l'écran, l'érection ne se simule pas. L'orgasme se voit. Les spectatrices décrivent une impression de vérité que le porno mainstream, tout en gémissements calibrés, ne parvient plus à fabriquer. Elles ne regardent pas une performance commandée. Elles regardent, croient elles, quelque chose qui arrive vraiment.
Et puis il y a l'absence. Dans le cadre, aucune femme. Donc aucun corps féminin auquel se mesurer, aucune comparaison, aucune concurrence silencieuse. Pas de miroir. Une spectatrice peut désirer sans se demander, une seconde, si elle vaut ce qu'elle voit.
Reste l'éthique du regard. Plusieurs femmes confient se sentir moins complices d'une exploitation. Le porno gay vise d'abord un public d'hommes gays, c'est à dire un public avec lequel elles partagent au moins une chose : le désir des hommes. Elles ne se vivent pas comme les clientes d'une industrie qui broie des femmes. Elles se vivent comme des invitées clandestines.
Devenir l'homme
C'est ici que le livre cesse d'être une étude de marché pour devenir une étude du regard.
Cinquante cinq pour cent des femmes interrogées disent s'être imaginées en homme pendant qu'elles consommaient ce contenu. Pas spectatrices. Acteurs. Neville y entend une libération : le droit, le temps d'une scène, d'habiter un autre genre, de devenir fluide, de glisser hors de soi sans permission.
C'est la vieille affaire du regard. La théorie a longtemps décrété que la caméra était masculine et la femme, l'objet filmé. Neville retourne l'objectif. Et si le regard femelle existait, et qu'il s'exerçait justement là où personne ne l'attendait, sur deux hommes que l'on n'avait jamais pensé à lui offrir.
Le sexe entre hommes devient alors un terrain de jeu queer, un espace où explorer des désirs que la norme range au placard. On y pousse des limites. On y essaie des choses. On y est, le temps d'un fichier, quelqu'un d'autre.
Et il y a l'amour. Une grande partie des lectrices ne cherchent pas que la mécanique. Elles veulent la relation. Le lien entre les personnages, réel ou fantasmé, compte autant que l'acte. C'est la signature de la slashfic et du Boys Love : du sexe intense doublé d'une intimité émotionnelle que le porno grand public a oublié de scénariser. L'intensité plus la tendresse. Le corps plus le récit.
Une spectatrice peut désirer sans se demander, une seconde, si elle vaut ce qu'elle voit.
La part d'ombre
Toutes ne sont pas dans la douceur.
Une minorité, mineure mais que Neville ne maquille pas, reconnaît une part plus trouble. Un plaisir presque sadique. Une revanche symbolique à voir des hommes en position de soumission, là où l'histoire les a si rarement mis. Ce n'est pas le moteur du phénomène. C'est sa basse continue. Et le mérite de l'enquête, c'est de ne pas la censurer pour rendre le tableau plus présentable au dîner.
Le clic est un aveu
Résumons l'affaire sans la trahir.
Des millions de femmes regardent des hommes s'aimer, et ce qu'elles y trouvent est une masculinité portée au carré, débarrassée de la concurrence des autres femmes et de la culpabilité d'une exploitation. Une fantaisie féminine, montée avec les images d'un désir qui n'avait pas été prévu pour elles. Elles n'ont pas attendu qu'on filme leur plaisir. Elles l'ont bricolé elles mêmes, dans un coin de serveur, à partir de ce qui traînait.
Et la recherche, elle, regarde ailleurs. La culture populaire ricane, les plateformes encaissent, l'université se tait. Le désir des femmes reste le dernier territoire que personne ne veut cartographier sérieusement. Neville a planté un drapeau. Il en faudrait cent.
C'est tout l'objet de l'infofiction : lire les données comme un roman et les fantasmes comme du renseignement. Le clic est un aveu. La statistique est une confession collective. Et quand SUSPECTE écrivait « La fiction est déjà là. Et mon travail est d'inventer le réel », c'était peut être déjà de ça qu'il s'agissait.
Ces femmes n'ont pas trouvé leur désir dans le réel. Alors elles l'ont inventé. Image par image. Clic par clic.
▸ SIGNAL FAIBLE Le Boys Love quitte le placard et prend la télévision
Les séries BL venues de Thaïlande et d'ailleurs s'exportent désormais en masse, portées par un public massivement féminin. Le genre n'est plus une niche de fans. C'est une industrie culturelle qui s'ignore encore en Occident.
▸ TENDANCE CONFIRMÉE Les bilans annuels de Pornhub ne mentent plus
Année après année, les rapports d'audience confirment la même anomalie : le porno gay figure très haut dans les recherches des utilisatrices, avec une intensité qui grimpe encore passé quarante cinq ans. Le chiffre de 2014 n'était pas un accident. C'était une porte.
▸ CRIME CULTUREL La censure par la carte bancaire
Quand Visa et Mastercard décident quels contenus pour adultes peuvent être monétisés, ce ne sont plus des juges qui tracent la frontière du désir, ce sont des processeurs de paiement. La morale a trouvé son arme la plus discrète : le terminal de paiement.
▸ OBJET DU DÉSIR Girls Who Like Boys Who Like Boys, Lucy Neville
Trois cent dix huit pages d'écoute sérieuse là où tout le monde se contente de blagues. Le seul livre à prendre ce désir pour ce qu'il est : un objet d'étude, pas un sujet de dîner.
▸ PRÉDICTION Le m/m va contaminer la fiction grand public
La romantasy et la dark romance ont déjà installé le désir féminin explicite en tête des ventes. Trois signaux convergent : l'explosion des fanfics m/m sur AO3, la traduction massive des mangas Boys Love, et l'appétit des plateformes pour la romance queer. Le prochain succès de librairie inavouable sera une histoire de deux hommes, écrite par une femme, pour des femmes. Notez la date.
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Zoé de SAGAN
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