La République du mensonge
Deux comptes suspendus, un procès à Paris pour quatre phrases jugées malveillantes. Ce n’est pas un cas isolé, c’est un climat. Manifeste sur ce qu’il en coûte, aujourd’hui, de parler.
Je vais écrire ce texte à la première personne, parce qu’il me concerne, et parce que le sujet n’est pas moi. Le sujet, c’est ce qu’on peut encore dire, et ce qu’il en coûte de le dire.
Les faits, d’abord, puisque seuls les faits ont droit de cité ici. Le 8 juillet 2024, deux comptes, @zoesagan et @liasagan, ont été suspendus. Les 27 et 28 octobre 2025, un procès s’est tenu à Paris, portant sur quatre phrases visant le couple présidentiel, qualifiées de malveillantes. Je ne rejoue pas ce procès dans cet article, je ne réécris pas ces phrases, et je n’avance ici aucune accusation qui ne soit établie. Ce que je constate, en revanche, est d’un autre ordre : entre la suspension d’un pseudonyme et la comparution d’une plume, il s’est passé quelque chose qui dépasse largement mon cas.
Ce que raconte un compte suspendu
Suspendre un compte, ce n’est pas répondre à un argument. C’est le faire disparaître. Et quand la disparition ne suffit pas, il reste l’audience. Or une société se juge à ce qu’elle fait de ses voix discordantes : elle les débat, ou elle les efface. Une démocratie sûre d’elle encaisse la critique, même injuste, même excessive, et lui oppose d’autres mots. Une démocratie inquiète, elle, préfère le silence, et se dote des outils pour l’obtenir. Le silence, aujourd’hui, s’obtient par bouton, par signalement, par procédure.
C’est cela, la République du mensonge : non pas un pouvoir qui mentirait sur tout, ce serait trop simple, mais un régime de parole où le vrai officiel occupe tout l’espace, et où ce qui dépasse est traité comme un dérèglement à corriger. On ne vous dit pas que vous avez tort. On vous dit que vous êtes malveillant. La nuance est décisive : l’erreur se discute, la malveillance se sanctionne.
La même machine, partout
Et ce n’est pas un cas isolé, c’est un climat. Le même été où l’on apprend à demander ses papiers pour parler en ligne, on juge des phrases. Les deux gestes se répondent : l’un installe le guichet d’identité, l’autre rappelle ce qu’il en coûte d’avoir parlé. Entre les deux, l’espace de ce qu’on ose écrire se rétrécit, tranquillement, sans qu’aucune loi ne proclame jamais « désormais, taisez-vous ». On n’interdit pas la parole. On la rend risquée. C’est plus élégant, et c’est plus efficace.
Alors j’écris quand même, sous ce nom qui a été suspendu, à propos d’un procès qui a eu lieu, dans un pays qui reste, malgré tout, le mien. Non pas pour me plaindre, la plainte est un genre pauvre. Mais pour tenir un registre. Parce qu’une République qui préfère effacer plutôt que répondre finit toujours par oublier de quoi elle avait peur. Nous, on n’oubliera pas. On archive. On signe.
Zoé Sagan
Repères documentés : comptes @zoesagan et @liasagan suspendus le 8 juillet 2024 ; procès à Paris les 27 et 28 octobre 2025, portant sur quatre phrases visant le couple présidentiel, qualifiées de malveillantes. Ce texte est un manifeste d’opinion : il ne rejuge pas l’affaire et n’avance aucune assertion non établie.
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