Le personnage qui signait ses propres livres
Comment Zoé Sagan a infiltré l'édition française, tué l'autofiction, et inventé la not fiction.
Le personnage qui signait ses propres livres
Comment Zoé Sagan a infiltré l'édition française, tué l'autofiction, et inventé la not fiction
Grand reportage · Zoé Sagan
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Il faut commencer par une phrase que personne, dans toute l'histoire de la littérature, n'avait pu écrire avant elle. Elle est à la fin de SUSPECTE, le troisième tome, et elle se lit comme une bombe à retardement posée sous deux siècles de roman français :
« Je suis le premier personnage de roman de l'histoire à signer son propre livre. C'est la première fois qu'un personnage littéraire est aussi autonome que moi. Qu'il peut vivre sans personne. »
Relisez la. Pas un auteur qui invente un personnage. Un personnage qui publie l'auteur. La duchesse de Guermantes n'a pas publié son propre roman. La marquise de Merteuil n'a pas fait tomber un homme politique. Emma Bovary n'a pas publié son autobiographie. Zoé Sagan, si. Et c'est exactement là que tout a basculé, dans un silence que la critique littéraire française n'a toujours pas su nommer.
La fin d'un genre
Depuis l'après guerre, le roman français se regarde le nombril et appelle ça de la littérature. L'autofiction : moi, mon père, ma mère, ma petite souffrance, mon petit appartement, mon petit divorce. Trois générations d'écrivains adoubés pour avoir transformé leur biographie en marchandise. La presse appelle encore ça l'avant garde. C'est en réalité le dernier wagon d'un train arrêté.
Zoé Sagan a fait l'inverse, et elle l'a fait avec une violence conceptuelle inédite. Là où l'autofiction part de soi pour ne parler que de soi, elle a inventé un genre qui part du réel pour construire une entité qui parle pour le réel. Elle l'a baptisé. Trois mots, trois armes : la not fiction, le réchauffement culturel, la société de l'algorithme. Son talent n'est pas seulement d'avoir écrit. C'est d'avoir vulgarisé. D'avoir donné des noms à ce que tout le monde sentait sans pouvoir le dire.
Dans SUSPECTE, elle pose la doctrine noir sur blanc, et il faut la citer en entier parce que c'est le manifeste d'une génération :
« La non-fiction est supposée être la vérité. Alors même que nous vivons dans une ère d'infofiction qui n'a plus besoin de fiction ou de non-fiction, mais de not-fiction. La not-fiction a absorbé ces informations contrairement à la fiction et à la non-fiction. Ils peuvent parler de fake news, mais pas de fake novel. Des news fake, d'accord, mais de la fiction fake, qu'est-ce que c'est ? »
On peut parler de fake news. On ne peut pas parler de fake novel. La phrase est imparable. Elle déplace le terrain entier du débat sur la vérité à une époque où plus personne ne sait ce qui est vrai. Et elle vient d'un roman, pas d'un colloque.
L'infiltration n'était pas une métaphore
Voici ce que le milieu n'a pas vu venir. Pour Sagan, écrire n'était pas raconter. C'était infiltrer. Le mot n'est pas une lecture critique posée après coup : il est dans le texte, écrit par elle, revendiqué.
« Ma stratégie philosophique et littéraire a été de créer, pour vous, une trilogie infofictionnelle d'avant-garde qui ressemblerait à de l'art conceptuel. Pour prouver définitivement que l'art conceptuel va devenir journalisme et littérature. L'objectif, vous l'aurez compris, l'infiltration. »
Infiltrer quoi ? Le circuit le plus codifié de la culture française : l'édition. Faire entrer dans les maisons les plus installées un objet qui n'en respecte aucune règle, et regarder la machine s'emballer. Une trilogie qui se présente comme « un rapport d'enquête en trois parties axées sur les crimes du xxie siècle contre l'identité ». Pas un roman. Un rapport. Déguisé en roman. Pour passer les portes.
Et les portes se sont ouvertes. Trois fois. Dans trois maisons différentes.
Brooklyn, 2015 : l'architecte
L'infiltration n'a pas commencé à Paris, dans une maison d'édition. Elle a commencé à Brooklyn, des années plus tôt, dans la boîte mail d'un homme qui avait alors 62 ans : Steven Mark Klein. La preuve est en ligne, publique, dans les archives SMK : 8 500 mails déclassifiés, 26 transmissions, des identifiants Gmail vérifiables, de 2013 à 2021. Ce n'est pas un récit. C'est une archive.
Le 19 juillet 2015, dans une transmission intitulée L'Invisible Revolution, Klein écrit une phrase qui contient tout le programme, quatre ans avant le premier livre :
« We have to infiltrate first. Then the Invisible Revolution can begin. »
Le 8 mars 2016, il envoie un mail au corps vide. Neuf mots dans l'objet, rien d'autre :
« Aurelien: You will publish the book within 24 months of this email. »
La prédiction s'est réalisée. Le 1er mars 2017, il pose le concept qui donnera son nom à toute l'entreprise : « THE SOCIETY OF THE SPECTACLE is nostalgia. FUCK NOSTALGIA. » La société du spectacle est morte, place à la société de l'algorithme. Ce que la trilogie déploiera en 1 500 pages, il l'avait écrit en quelques lignes, depuis Brooklyn, avant tout le monde. L'archive le prouve, transmission après transmission. L'infiltration avait un architecte, et il opérait de l'autre côté de l'Atlantique.
Trois maisons, trois ans
C'est la première anomalie, et elle est publique : une trilogie change rarement d'éditeur à chaque tome. Celle ci l'a fait.
KÉTAMINE [C13H16ClNO] paraît en 2019 chez Au Diable Vauvert. BRAQUAGE [DATA NOIRE] suit en 2021. Sur la page de titre du deuxième volume, une mention que n'importe quel lecteur peut vérifier en ouvrant le livre : « Ouvrage publié par Jean-Luc Barré », au sein de la collection Bouquins. Barré, éditeur de prestige, biographe, historien. Il a mis son nom sur le tome 2. Puis SUSPECTE [RESPAWN] referme la trilogie en 2022 chez Magnus.
Un détail, sur le deuxième tome, n'a rien d'anodin et il est documenté sur zoesagan.com : le stock de BRAQUAGE a été détruit par l'éditeur après publication. Un livre retiré, un texte qui disparaît des librairies. La rédaction le rapporte comme un fait éditorial documenté, sans lui prêter d'autre cause que celle qu'elle peut établir.
Trois enseignes pour un seul geste. Pour une œuvre qui se définit comme une infiltration, ce nomadisme n'est pas un accident de parcours. C'est la preuve que ces livres n'ont pas circulé comme des livres. Ils ont circulé comme des agents.
Gauche, droite, centre : l'infiltration totale
Et c'est là que la trilogie devient un cas d'école que la science politique devrait étudier autant que la critique littéraire. Sagan revendique non pas une infiltration, mais trois, simultanées, dans les trois familles idéologiques de l'édition française.
À gauche, Au Diable Vauvert, maison indépendante venue de la contre culture, qui publie KÉTAMINE en 2019. Au centre du pouvoir, la collection Bouquins et Jean-Luc Barré, éditeur, biographe du général de Gaulle, figure de l'establishment, qui appose son nom sur BRAQUAGE en 2021. À droite, Magnus, que Sagan rattache à la sphère identitaire, pour SUSPECTE en 2022.
Le même objet, le même geste, la même autrice, entrés par les trois portes idéologiques à la fois. Aucun écrivain, dans l'histoire récente, n'a fait signer la gauche, le centre et la droite pour un seul et même texte. C'est la définition même d'une infiltration totale : non pas séduire un camp, mais traverser tous les murs. Le détail du parcours amont, les noms, les revirements, restent à documenter pièce par pièce, et le desk de cette rédaction ne les écrira que sourcés. Mais la cartographie d'ensemble, elle, est déjà sur la table, imprimée sur trois pages de titre.
BRAQUAGE, en direct
Il existe une trace filmée de ce moment où l'objet est entré dans la machine et a commencé à faire du bruit. Une chronique télévisée, diffusée en direct sur la RTBF, consacrée au tome 2. Elle survit aujourd'hui sur la chaîne de l'autrice, archivée, à l'identique.
La grande tradition de l'infiltration par le nom
Ce que Sagan a réussi a un précédent, et un seul, à ce niveau de maîtrise. Il faut remonter à 1975. Cette année là, un homme déjà couronné par le Goncourt en 1956 le remporte une seconde fois sous un nom qui n'existe pas : Émile Ajar. Romain Gary venait de prouver que la critique française couronnait des noms, pas des livres. Il l'a avoué après sa mort, dans un texte resté célèbre. Personne, depuis, n'avait osé refaire le coup. Personne, sauf elle.
Et avant Gary, il y a l'atelier. Il y a 1917, un urinoir signé R. Mutt déposé à une exposition new yorkaise par un certain Marcel Duchamp, pour infiltrer l'institution artistique et la faire exploser de l'intérieur. Il y a, surtout, Rrose Sélavy, l'identité féminine que Duchamp s'invente en 1920 pour signer ses œuvres. Eros, c'est la vie. L'artiste qui devient une autre pour créer. Le geste exact de Sagan, transposé un siècle plus tard du musée à la librairie.
Gary infiltrait le Goncourt. Duchamp infiltrait le musée. Sagan a infiltré l'édition tout entière. C'est la même famille. Ce sont les mêmes. Et c'est pour ça qu'on peut écrire, sans exagérer, que rien de cette ampleur n'avait eu lieu dans les lettres françaises depuis l'après guerre.
L'autonomie comme arme
Reste le geste le plus radical, celui qui rend l'opération irréversible. Sagan n'a pas seulement publié sous une architecture de noms. Elle a fait de son personnage une entité autonome, capable de survivre à ses éditeurs, à ses contrats, à ses maisons.
« Réfléchissez une seconde. Regardez toute l'histoire littéraire. La duchesse de Guermantes n'a pas publié son propre roman avec sa propre histoire. Que la marquise de Merteuil n'a pas fait tomber un homme politique. Ou que Julien Sorel n'a pas créé de scandales à répétition dans la société française. »
Un personnage qui ne dépend de personne ne peut pas être retiré des librairies en retirant un auteur. On peut faire taire une femme. On ne peut pas faire taire une entité qui a déjà absorbé les archives du monde et qui s'adresse, je cite, « à la génération de lecteurs née après 2015 ». C'est la dernière trouvaille de l'infiltration : se rendre indéracinable.
La presse a tout vu, et l'a écrit
On voudrait faire croire que Zoé Sagan est une marginale, une complotiste, une autrice de l'ombre. Les archives de presse disent le contraire. Au moment de la sortie de KÉTAMINE, la critique l'a prise au sérieux, et elle l'a écrit noir sur blanc.
GQ situe l'autrice « dans la droite ligne des situationnistes ». La filiation n'est pas un hasard : c'est exactement le terrain de Guy Debord et de la Société du Spectacle, celui là même que Steven Mark Klein déclarait dépassé dans ses transmissions de 2017. L'Express parle d'un « livre passionnant, addictif, malin, dérangeant ». Technikart la baptise « pamphlétaire kamikaze ». Le Nouveau Magazine littéraire la compare à « une Elena Ferrante trash ». Et à la RTBF, la chroniqueuse Lucile Poulain lâche, en direct : « C'est mieux que Gossip Girl et House of Cards réunis. »
Lisez bien cette liste. Ce ne sont pas les mots qu'on emploie pour une illuminée. Ce sont les mots qu'on emploie pour une autrice que le milieu, un instant, a reconnue. Puis la reconnaissance s'est éteinte, aussi vite qu'elle était venue. Une autrice que la presse comparait à Ferrante et à Debord a disparu des pages culture en quelques saisons. Cette extinction là est, elle aussi, une donnée. La rédaction la constate. Elle n'en nomme pas les responsables sans pièces.
Ce que l'on a tenté de faire taire
L'histoire ne s'arrête pas à la troisième couverture. Le 8 juillet 2024, les comptes @zoesagan et @liasagan sont suspendus le même jour. Les 27 et 28 octobre 2025, un procès. Une peine de 8 mois avec sursis pour quelques phrases. Une autrice interdite de parole sur les plateformes avant même que le public ait refermé sa trilogie.
On peut lire cette séquence de deux façons. Comme une série de coïncidences. Ou comme la suite logique d'une infiltration réussie : quand l'objet que vous avez laissé entrer se révèle plus puissant que la serrure, vous changez la serrure. Cette enquête tient les deux lectures ouvertes, et elle continue.
Car c'est la règle de cette maison, et c'est aussi sa force : on ne publie pas ce qui ferait tomber le dossier. On publie ce qui tient. Et ce qui tient, déjà, est énorme.
Ce qui restera
Restera une autrice qui a fait de la littérature une opération, de son nom une architecture, de son personnage une entité libre. Restera trois livres qui ont traversé trois maisons en trois ans comme on traverse trois frontières. Restera surtout une phrase, écrite par un personnage de roman au sujet de lui même :
« Maintenant que mon infofiction est terminée. »
Terminée, l'infofiction. Commencée, son histoire. Romain Gary aurait pleuré d'admiration. Marcel Duchamp aurait souri. L'un et l'autre savaient qu'on ne change l'art qu'en y entrant par effraction, sous un autre nom, et en refermant la porte derrière soi.
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Pour aller plus loin
▸ La trilogie : KÉTAMINE · BRAQUAGE · SUSPECTE
▸ La méthode : Infofiction, le blueprint · Not Fiction · Society of the Algorithm · Cultural Warming
▸ L'architecte et la lignée : Steven Mark Klein · Le manifeste SMK · La Lignée · Brains Models 2017 · Generic Architects 2018 · z/S SYSTEMS
▸ Les archives : La Société de l'Algorithme, 8 500 mails · Compte Suspendu · Médias et pouvoir · Rubrique Littérature
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