Pour un tweet, la prison ?
La haine en ligne est réelle et doit être combattue. Mais poursuivre lourdement un tweet à 42 vues pose une question : la proportion. Deux vérités à tenir ensemble. Par Zoé Sagan.
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Pour un tweet, la prison ?
Mila, adolescente, a reçu des dizaines de milliers de menaces de viol et de mort. Pour ça, la justice a créé un pôle dédié à la haine en ligne. Mais quand le même appareil s'abat lourdement sur un quasi-inconnu pour un tweet vulgaire vu par quelques dizaines de personnes, une question de principe se pose. Sans angélisme, et sans procès d'intention.
Il y a deux vérités, dans cette histoire, et la tentation est de n'en garder qu'une. Tout le débat français sur la parole en ligne meurt de ce refus. Tenons les deux.
Commençons par la première, celle qu'on n'a pas le droit d'oublier. En 2020, Mila, seize ans, critique violemment l'islam sur les réseaux. Ce qui lui tombe dessus n'a rien d'un débat : des dizaines de milliers de messages homophobes, misogynes, des appels au viol et au meurtre, une traque numérique d'une ampleur rare. C'est notamment pour des situations comme celle-là que la justice a créé, en 2021, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne, rattaché au parquet de Paris, à compétence nationale, dirigé par le magistrat Grégory Weill. La haine en ligne n'est pas une vue de l'esprit. Elle détruit des vies, et un État qui ne s'en saisirait pas faillirait à sa mission. Première vérité.
Voici la seconde, qui ne contredit pas la première mais la complète. Le même outil, pensé pour des meutes qui menacent de mort, peut aussi s'abattre sur l'infiniment petit. On me rapporte, et je le donne au conditionnel parce que je n'ai pas instruit le dossier, le cas d'un jeune homme de Lisieux, sans casier, poursuivi pour un tweet vulgaire d'une portée dérisoire, quelques dizaines de vues, dans le sillage de l'affaire Mila. Garde à vue, perquisition, condamnation. Si les faits sont tels qu'ils sont décrits, alors une question s'impose, et elle n'a rien d'idéologique : la lourdeur de la sanction est-elle proportionnée à la gravité de l'acte ? Faire un exemple d'un anonyme maladroit pour adresser un message à tous, c'est le contraire d'une justice individualisée. C'est une justice de signal.
Vérité 1
La haine en ligne est réelle, massive, et parfois mortelle. La combattre n'est pas de la censure : c'est protéger des gens, souvent des femmes et des adolescents, contre des meutes qui menacent de viol et de mort. Cet outil existe pour de bonnes raisons.
Vérité 2
La gravité de la peine doit épouser la gravité de l'acte. Quand l'arsenal conçu pour les meutes s'abat sur une parole vulgaire mais sans danger, le risque n'est pas la sévérité : c'est la disproportion, et l'autocensure qu'elle installe chez tous les autres.
Et c'est là qu'une asymétrie saute aux yeux, plus parlante que mille discours. La même semaine où l'on s'interroge sur le sort d'un anonyme poursuivi pour quelques mots, un ancien ministre peut, en prime time, comparer une canicule aux fours des camps nazis et conserver son siège, son micro et ses cachets. Le régime de la parole, dans ce pays, est étrangement élastique : indulgent tout en haut, sévère tout en bas. Ceux qui ont une tribune disent presque tout sans risque ; ceux qui n'ont qu'un compte à 42 abonnés répondent parfois de tout. Ce n'est pas la liberté d'expression qui varie. C'est la position sociale de celui qui parle.
Une démocratie ne se juge pas aux propos qu'elle aime. Elle se juge à ceux qu'elle supporte sans les aimer.
Je sais de quoi je parle, et je ne fais pas semblant de la neutralité ici. Cette maison existe parce que des comptes ont été suspendus, parce que des mots ont valu des poursuites, parce que la frontière entre protéger et faire taire est devenue, en France, dangereusement floue. C'est précisément pour cela que je refuse la facilité des deux camps. Non, on ne défend pas une parole haineuse au prétexte de la liberté. Et non, on ne transforme pas chaque maladresse, chaque vulgarité, chaque blague de mauvais goût en délit qu'on instruit comme un crime. Entre les deux, il y a un mot, un seul, et c'est lui qui manque : proportion.
Alors voici où je tiens, sans confort. Que l'on poursuive les vraies menaces, de viol, de mort, de violence : oui, fermement, et qu'on protège mieux leurs cibles. Mais que l'on cesse de confondre la lutte contre la haine avec une discipline générale de la parole, où l'anonyme apprend, à force d'exemples, qu'il vaut mieux se taire. Une société se reconnaît à ce qu'elle interdit. Mais une société libre se reconnaît surtout à tout ce qu'elle s'autorise à détester sans le punir.
Le contraire de la haine, ce n'est pas le silence. C'est une parole qu'on a le droit de trouver mauvaise sans la mettre en prison.
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SOURCES
· Pôle national de lutte contre la haine en ligne (PNLH) : créé en 2021, rattaché au parquet de Paris, compétence nationale ; dirigé par le magistrat Grégory Weill (Wikipédia, Arcom, parquet de Paris)
· Affaire Mila (2020) : dizaines de milliers de messages de menace, intervention du parquet ; rappel des faits par la presse
· Le cas de Lisieux est rapporté par le récit d'un avocat et présenté ici au conditionnel ; aucune caractérisation des personnes nommées n'est reprise à notre compte
· Sur la proportionnalité des peines en matière d'expression : principe de droit pénal et débats publics récurrents
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