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Lundi 27 avril 2026 ▸ Paris
« Les nominations racontent la concentration des pouvoirs. Elles intensifient aussi les phénomènes de cour autour des présidents monarques. »
▸ Michaël Moreau, Sa Majesté nomme, Robert Laffont, 2026
Il y a des chiffres qui devraient déclencher des émeutes et qui ne déclenchent rien. Cinq mille. C'est l'estimation, modeste, du journaliste Michaël Moreau dans son enquête Sa Majesté nomme, parue en janvier dernier chez Robert Laffont. Cinq mille postes que le président de la République pourvoit seul, chaque année, dans toutes les strates de la vie publique. Cinq mille sièges, cinq mille fauteuils, cinq mille carrières faites ou défaites par un coup de fil de l'Élysée à 3 heures du matin.
Pour écrire ce livre, Moreau a interviewé plus de cent soixante dix personnalités. Des anciens ministres, des préfets, des procureurs, des patrons d'opéra, des généraux, des conseillers spéciaux, des Premiers ministres qui n'ont rien osé dire pendant leurs fonctions et qui parlent maintenant que le train est passé. Le résultat est un livre qui aurait dû faire trembler les murs. Il a fait un petit bruit de papier à la rentrée d'hiver, quelques plateaux télévisés, un entretien chez France 24, et puis plus rien. La République est anesthésiée. Elle ne sait même plus qu'on lui fait les poches.
Cinq mille. Le tweet d'Alain Paul Weber qui circule cette semaine parle « de 4 à 10 000 personnes aux postes clés ». C'est une fourchette de café du commerce, mais elle n'est pas absurde. Le chiffre exact, comme le dit Moreau lui même, n'est connu ni de l'Élysée ni de Matignon. Personne ne compte. Personne ne veut compter. C'est plus pratique, quand on signe des décrets, de ne pas savoir combien on en signe.
Pour comprendre la mécanique, il faut revenir à l'article 13 de la Constitution. Le président de la République signe les ordonnances et les décrets délibérés en Conseil des ministres, nomme aux emplois civils et militaires de l'État, désigne les conseillers d'État, les ambassadeurs, les préfets, les officiers généraux, les recteurs, les directeurs d'administration centrale. C'est la liste officielle, celle que tout le monde cite quand on veut rassurer.
Puis il y a la liste officieuse. Celle que Moreau a reconstituée patiemment, source après source. On y trouve la SNCF (où Jean Castex a été propulsé en octobre 2025), la Française des Jeux, Météo France, les Aéroports de Paris, le château de Versailles, la Banque de France, l'Arcom, le chef d'état major des armées, les procureurs. Et puis la culture : le directeur de l'Opéra Comique, celui du musée Picasso, celui de l'Institut du monde arabe, celui du Louvre. Tout ce qui compte, tout ce qui rayonne, tout ce qui fait la France aux yeux du monde : un seul homme décide.
Les ministres, écrit Moreau, « ont peu à peu perdu de leur influence, et de leur pouvoir ». On ne consulte plus le ministre de la Culture sur le patron d'un musée national. On lui annonce le choix. Parfois le jour même. Parfois après. C'est ce qu'Alexis Kohler, l'ex secrétaire général de l'Élysée, confirme dans le livre avec une sobriété glaçante : « Dès son élection, le président s'y est très fortement impliqué. Et je pense bien plus que tous ses prédécesseurs. Avec un principe : si la Constitution lui donnait un pouvoir de nommer, alors il devait l'exercer pleinement. »
Exercer pleinement. Les deux mots mériteraient d'être encadrés au dessus du bureau ovale de l'Élysée. C'est la doctrine complète du macronisme tardif. Le pouvoir n'a pas de raison d'être s'il n'est pas exercé jusqu'à la dernière goutte.
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L'incarnation la plus récente de cette doctrine s'appelle Amélie de Montchalin. Le 11 février 2026, par décret, Emmanuel Macron l'a nommée première présidente de la Cour des comptes, à compter du 23 février. Le détail qui fait rire : Amélie de Montchalin était, au moment de sa nomination, ministre du Budget. Elle va donc, dans les prochains mois, rendre en tant que présidente de la Cour des comptes un avis sur le budget qu'elle avait elle même préparé en tant que ministre.
La situation est si exotique que deux professeurs de droit public à Paris Panthéon Assas, Denis Baranger et Olivier Beaud, ont publié une note au Blog de Jus Politicum pour dire ce que personne à l'Assemblée n'avait le courage de dire : il s'agit d'un fait du prince. Un pouvoir absolu d'un autre âge, exercé par un président de la République « privé de toute légitimité » et qui « continue à peser sur la vie politique quotidienne du pays ». Le tweet de Weber avait raison sur un point : ce n'est plus le fait du prince. C'est mettre la République à ses pieds.
Mélanie Vogel, sénatrice écologiste, a parlé de conflit d'intérêt permanent. Les oppositions ont protesté. Le président n'est pas revenu sur sa décision. Il ne revient jamais. C'est la signature du macronisme : passer outre, puis s'étonner que la colère monte.
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Il y a dans le livre de Moreau une scène qui vaut à elle seule toutes les analyses constitutionnelles. Jonathan Guémas, conseiller spécial d'Emmanuel Macron en charge de la communication et de la stratégie, raconte comment ces nominations provoquent de « épiques batailles en coulisses ». Les exécutifs se divisent. Des Premiers ministres ont mis leur démission dans la balance. Des nominations ont été annulées in extremis. Et pourtant, conclut Guémas avec une candeur qui frise l'aveu : « à la fin, c'est le président qui a toujours l'arme suprême. »
L'arme suprême. Dans une démocratie parlementaire, l'arme suprême devrait être le vote. Dans la Ve République finissante, l'arme suprême est le décret de nomination.
Laurent Fabius, interviewé par Moreau en tant qu'ancien président du Conseil constitutionnel, utilise un mot plus poli mais pas moins grave : « On est arrivés, dans les dernières époques, à un rôle de l'Élysée considérable. Une tendance a été de présidentialiser les nominations. La compétence peut parfois céder le pas à un certain entre soi. »
Entre soi. Traduit du langage Fabius, cela veut dire : on nomme des amis, des copains d'ENA, des anciens conseillers, des anciennes ministres de son propre gouvernement. Pierre Moscovici, parti de Bercy en 2014, a attendu six ans avant de présider la Cour des comptes. Amélie de Montchalin n'a pas attendu six minutes. C'est la différence entre une République qui fait semblant de respecter les formes et une République qui ne fait même plus semblant.
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Ce qui est vertigineux dans le livre de Moreau, c'est qu'il ne dénonce pas un scandale. Il décrit un système. Un système où chaque président, de Mitterrand à Macron, a ajouté une strate de pouvoir personnel au pouvoir institutionnel. Mitterrand, en 1985, avait élargi en catimini la liste des emplois relevant du Conseil des ministres. Chirac avait abusé de ce pouvoir. Sarkozy aussi. Hollande avait fait semblant de ne pas s'y intéresser, ce qui avait surtout profité à son entourage. Et Macron, lui, a bouclé la boucle : il reçoit personnellement les candidats, dirige lui même les castings, y passe des heures, parfois des journées entières.
C'est, écrit Moreau, le pouvoir auquel le président tient le plus.
On tient à ce qu'on préfère. Et ce que préfère Emmanuel Macron, ce n'est pas la réforme des retraites, ce n'est pas la dette, ce n'est pas le climat. C'est de choisir qui dirigera le musée Picasso. C'est de décider si Jean Castex ira à la SNCF ou ailleurs. C'est de placer Amélie de Montchalin là où ça arrange. Le reste est délégué, sous traité, abandonné aux Premiers ministres éphémères qui se succèdent à Matignon comme les gouvernantes dans un roman de Hugh Laurie.
Il y a un mot pour cela. Moreau le prononce à peine, mais il est là, dans chaque chapitre, dans chaque note de bas de page. Le mot est monarchie.
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Je repense à la phrase de Pierre Moscovici dans le livre. Il raconte avoir attendu plusieurs mois le coup de fil de l'Élysée, comme tant d'autres interviewés. Plusieurs mois. À attendre. À espérer. Peut être à espionner son téléphone. C'est le climat d'une cour, ce n'est pas celui d'une démocratie. Dans une démocratie, on postule, on candidate, on est auditionné par un jury, on est choisi selon des critères lisibles. À Versailles, on attendait que le roi daigne se souvenir de vous. À l'Élysée macronien, on attend que le président daigne composer votre numéro.
La différence avec Versailles, c'est qu'à Versailles au moins, on savait qu'on vivait dans une monarchie absolue. On en connaissait les règles, les risques, les punitions. On ne prétendait pas être dans une République.
C'est peut être ça, finalement, le véritable sujet du livre de Moreau. Non pas que le président ait trop de pouvoir. Mais qu'il ait tant de pouvoir sans le dire. Sans que personne ne le compte. Sans qu'aucune loi ne vienne encadrer, limiter, rendre transparent. Cinq mille nominations, peut être six mille, peut être davantage. Personne ne sait exactement. Et c'est dans ce flou que se glisse tout le reste : le copinage, le recasage, les conflits d'intérêt, les conflits de loyauté, l'entre soi.
On a construit en France une démocratie qui, sur le papier, rivalise avec les meilleures du monde. Mais par dessus cette démocratie, on a laissé pousser un organe monarchique dont plus personne ne sait mesurer la taille. Le livre de Moreau est un scanner de cet organe. Le diagnostic est sans ambiguïté : il a grossi pendant quarante ans et il est en train d'étouffer tout le reste.
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Ce qui m'intéresse, moi, dans cette affaire, c'est le silence. Le silence des 5 000 nommés. Des 170 personnalités qui ont parlé à Moreau mais qui n'ont rien dit quand elles étaient en poste. Des ministres qui découvrent leurs propres remplaçants à la télévision. Des Premiers ministres qui contresignent des décrets qu'ils n'approuvent pas parce que refuser, c'est démissionner. Le silence des éditorialistes qui consacrent trois jours à un tweet et trois lignes à un livre.
Le silence, surtout, de la maison d'édition. Je le dis sans détour : Michaël Moreau et moi sommes publiés chez Robert Laffont. Sa Majesté nomme est sorti trois mois après la réédition de ma trilogie INFOFICTION. Nous partageons le même couloir, le même service de presse, le même comptable. Et pourtant, il a fallu qu'un inconnu sur X tweete un chiffre approximatif pour que je me penche sur ce livre. Cela en dit long sur la capacité de la presse française à faire remonter les vrais sujets. Un livre d'enquête documenté, chiffré, cité par la Fnac et par France 24 : passé sous les radars. Un tweet : buzz immédiat.
C'est le monde dans lequel nous vivons. Et c'est pour cela qu'on a besoin d'archives, d'enquêtes, de livres, de lecteurs patients. Pas de threads. Pas de polémiques de trente six heures. De livres.
La suite de cette enquête est réservée aux abonnés de zoesagan.com. Cinq euros par mois. C'est le prix d'un café en terrasse pour savoir ce que personne d'autre ne vous raconte.
Bureau de Tendances
& Renseignements Culturels
[ CLASSIFICATION : usage interne ▸ diffusion restreinte aux abonnés ]
▸ SIGNAL FAIBLE. Robert Laffont publie deux livres qui se répondent.
Sa Majesté nomme en janvier, la trilogie INFOFICTION rééditée en octobre précédent. La maison des Cahiers rouges sait parfaitement ce qu'elle fait : elle tient à la fois la critique documentaire du pouvoir et sa fiction radicale. Notre renseignement culturel appelle ça une doublette éditoriale. C'est la meilleure position quand on veut survivre à ce qui vient.
▸ TENDANCE CONFIRMÉE. Le retour des livres d'enquête politique qui se vendent.
Moreau, Endeweld, Prissette, Davet & Lhomme. Le créneau explose depuis dix huit mois. Les Français lisent à nouveau des livres épais sur le pouvoir. C'est le signe discret que quelque chose est en train de céder dans le consentement tacite qu'on appelait la Ve République. Surveillez les ventes de mars. Elles seront plus instructives qu'un sondage CSA.
▸ CRIME CULTUREL. Le musée Picasso, directeur choisi par l'Élysée.
Le directeur du musée Picasso. Je répète : le musée Picasso. Un homme qui peignait à Málaga et qui a fini ses jours à Mougins. Son musée national parisien est dirigé par un fonctionnaire nommé par le président de la République. Dans n'importe quel pays cultivé, cela se décide par un conseil scientifique. En France, cela se décide dans le bureau ovale de l'Élysée entre deux coups de fil à Bernard Arnault. Pas de commentaire supplémentaire, Votre Honneur.
▸ OBJET DU DÉSIR. Sa Majesté nomme, Michaël Moreau, Robert Laffont, 22 €.
Vingt deux euros. Un peu plus cher qu'un cahier Clairefontaine, un peu moins cher qu'un dîner chez Paul Bert. À l'échelle du vertige qu'il provoque, c'est offert.
▸ PRÉDICTION. La prochaine nomination controversée sera culturelle.
La Banque de France, le Conseil d'État, le Défenseur des droits : tout cela se joue dans les prochains mois. Mais c'est sur le musée du Louvre ou sur l'Institut du monde arabe que l'étincelle partira. Regardez du côté de la rue de Valois. Trois signaux convergents : l'épuisement du ministère de la Culture, la place laissée vacante par Rima Abdul Malak, la concurrence entre deux candidats proches de l'entourage présidentiel. Vous m'en direz des nouvelles en juin.
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On me demande parfois pourquoi je continue à écrire sur la politique française, alors qu'il y a des sujets plus séduisants, plus rentables, plus viraux. La réponse est simple. Parce qu'il reste des livres à lire. Et que tant qu'il reste des livres à lire, il reste une République à défendre.
Le livre de Moreau est un de ceux là. Achetez le. Lisez le. Prêtez le. Annotez le. Et quand vous aurez fini, comptez avec moi. Cinq mille. Peut être six mille. Peut être davantage.
La République n'a pas de majesté. C'est pour ça qu'on l'a inventée.
Z.
Michaël Moreau, Sa Majesté nomme. Enquête sur un pouvoir présidentiel exorbitant, Robert Laffont, janvier 2026, 22 €.
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