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L’Archive· 7 MIN· octobre 2026 PUBLIÉ LE 27 oct.

A-pop. Juin 2018 : le jour où l’on a nommé la pop des algorithmes.

Après le Pop Art, après la pop culture, après la K-pop : l’algorithmique pop. Le dossier complet de juin 2018, recomposé à partir de quarante courriels de Steve Oklyn.

Phrase de Steve Oklyn, « Les vues remplacent les idées », à côté d’une lentille de verre traversée de lumière spectrale, sur fond noir
Visuel z/S SYSTEMS, direction SPECTRE · d’après la définition de l’A-pop de Steve Oklyn, 20 juin 2018
La rédaction
La rédaction 27 oct. 2026 · 7 MIN · L’Archive
  1. Le 17 juin 2018, Steve Oklyn, nom de plume de Steven Mark Klein, et APAR.TV donnent un nom à ce qui vient après le Pop Art, après la pop culture et après la K-pop : l’A-pop, l’algorithmique pop.
  2. La définition tient en deux phrases, écrites le 20 juin 2018 : l’esthétique est fabriquée par et pour les plateformes, et les vues remplacent les idées.
  3. L’essai fondateur paraît en anglais et en français le 26 juin 2018. Huit ans plus tard, il se lit comme un bulletin météo du présent.

Steven Mark Klein est mort le 25 octobre 2021, à New York. Il y a cinq ans et deux jours. Il laissait derrière lui des milliers de courriels envoyés de Brooklyn à Paris, signés s/O, souvent rédigés à l’aube, toujours corrigés trois fois. Parmi eux, un dossier que personne n’a jamais lu en entier, parce qu’il n’existait qu’en morceaux : celui de l’A-pop.

On l’a recomposé. Quarante courriels, du 17 juin au 22 octobre 2018. Une définition, un essai, une carte du monde, un logo, une conférence. Et une idée qui, à l’époque, faisait sourire les gens sérieux.

L’idée est simple. La culture n’est plus produite par des artistes pour un public. Elle est produite par des plateformes pour des métriques. Le public n’est plus la destination de l’œuvre. Il en est le carburant.

I · Le nom, 17 juin 2018

Le dimanche 17 juin 2018 à 14 h 45, Aurélien écrit à Steven depuis Paris. Le titre algorithmic-pop est, dit-il, « plus direct, plus frontal et en même temps plus mystérieux ». Ce n’est pas un simple essai conceptuel : c’est « le résumé des virus culturels du XXe siècle avec le décryptage des virus du XXIe siècle ». Un cahier de tendances à lui seul. « Le premier cahier de tendances de demain. »

Quatorze minutes plus tard, Brooklyn répond. Steven veut en faire un livre, et il en donne la généalogie en trois lignes :

Pop Art : Warhol. Post-Pop Art : Koons. A-pop, l’Algorithmic Pop Art : Murakami X Abloh.

Le même après-midi, il envoie les pièces à conviction. La première : le clip de Beyoncé et Jay-Z tourné au Louvre, sorti la veille, que la presse d’art décortique tableau par tableau. La Joconde comme décor, le musée comme fond d’écran. Puis deux publications Instagram. Puis l’annonce de l’album Everything Is Love. Le virus n’est pas une hypothèse. Il est déjà dans les vitrines.

II · La définition, 20 juin 2018

Trois jours plus tard, Steven envoie la définition. Elle tient tout entière dans l’objet du courriel, comme une inscription sur un t-shirt :

A-pop [Algorithmic pop]. Le processus esthétique et le produit sont créés par et pour les plateformes de réseaux sociaux. Les vues remplacent les idées pour déterminer l’influence culturelle, sans aucun besoin de signification.

Relisez la dernière proposition. Sans aucun besoin de signification. En 2018, on parlait encore d’influenceurs comme d’une curiosité. Lui décrivait déjà un monde où le sens n’est plus un défaut, ni une qualité : c’est une option qu’on a retirée du produit.

III · L’essai, 26 juin 2018

Le 25 juin, Steven envoie l’essai depuis son adresse conceptuelle, le 433 Institute de Thimphu, au Bhoutan. Consigne : « Ne publie pas encore. Dis-moi ce que tu en penses, puis traduis en français. » Le 26 juin à 13 h 12, la réponse part : « J’aime ce texte conceptuel cent millions de fois. Il est très clair, même pour un lecteur qui ne suit ni la mode ni l’art. Ce texte entre dans l’histoire culte de l’art. 26 juin 2018. Date importante. » Le soir même, l’essai est en ligne, en anglais et en français : A-pop [Algorithmic pop], Steve Oklyn.

Le texte dit ceci. L’A-pop est un virus culturel qui infecte en temps réel, et simultanément, le système culturel et ceux qui le portent. C’est une simulation d’environnement culturel : elle ressemble à un phénomène culturel, elle est perçue comme un phénomène culturel. Son code fait performer les données mortes exactement comme des données authentiques. Et son public n’a jamais eu la moindre implication réelle dans les codes et les récits qu’on lui sert comme références.

Les codes ont remplacé les « ismes ». Les virus ont remplacé les mouvements. Les algorithmes ont remplacé l’authenticité.

Puis viennent les noms, rangés comme des souches. Première génération : Prince, Koons, Murakami, sous le double parrainage LVMH et Gagosian. Deuxième génération : Virgil Abloh, KAWS, Daniel Arsham. Le super virus annoncé : Murakami X Louis Vuitton X Virgil Abloh X Gagosian. Kim Jones, chez Dior Homme, désigné comme le nœud de propagation, « à commencer par Supreme ». Et une phrase qui coupe court à tout débat : « Il n’y a pas de différence entre la K-pop et l’A-pop. Elles sont faites pour une seule chose : créer un système de contrôle et de surveillance des jeunes du monde entier. »

L’essai finit sur deux lignes de presse qui ont depuis cessé d’être une provocation : « HYPEBEAST a remplacé Artforum. DAZED Media a remplacé ARTnews. » Et sur une dédicace : à Mark Lombardi, l’artiste qui dessinait à la main les réseaux du pouvoir. Le soir de la publication, Steven n’a demandé qu’une chose : que son nom soit bien orthographié.

IV · La carte, 3 juillet 2018

Une semaine plus tard, le deuxième texte arrive : l’Algorithmic Pop Universe. Ce n’est plus une thèse. C’est un relevé de terrain. Un rapport numéroté, « Rapport n° 1 · Objectif : cartographier l’APU · Statut : en cours », qui conduit le lecteur de lien en lien à travers les lieux où la pop algorithmique se fabrique : le centre commercial d’art K11 en Asie, 032c à Berlin, Slam Jam et son « bureau de propagande » à Milan, le flagship SSENSE de Montréal dessiné par David Chipperfield, The Store X à Londres, AllRightsReserved à Hong Kong, les bureaux de Yeezy à Calabasas. Et pour finir, ce qu’il appelle sa « victoire stratégique » : le New Museum de New York associé à The Store X. Le musée et la boutique, dans le même communiqué.

« Ce n’est pas une théorie. Ce n’est pas de la spéculation. Cela advient. Cela s’étend. » Le jour même, réponse de Paris : « Frère, cette recherche est unique au monde. Tu voyages dans le monde depuis un appartement. Tu sais tout. Tu vois tout. Tu devines tout. Dire la vérité aujourd’hui, c’est se suicider socialement. C’est aussi ce que veut l’A-pop. »

Le 28 juin, entre les deux textes, Steven avait glissé une note d’une ligne, avec un lien vers l’exposition KAWS:HOLIDAY à Séoul : « L’Asie est le point zéro de cette épidémie culturelle. » Retenez cette phrase. Elle a sept ans d’avance.

V · Le symbole, juillet 2018

En juillet, le concept prend un corps. Un logo animé, dessiné par Oscar Salguero, des couleurs plus vives, puis une bande-son. Le 17 juillet, Steven tranche : la version « commerciale » s’écrira A-pop!, avec son point d’exclamation, « élément définitif ». Le 25 juillet, il commande l’essai suivant, sur une trilogie de symboles : NOGUCCISYMBOL, BEZOSIAN et A-pop!. Le Bezosian, ce cercle dans le cercle, est aujourd’hui l’icône de l’Oracle z/S. La lignée tient par des fils qu’on ne voit qu’après coup.

VI · La presse, août à octobre 2018

Le 2 août 2018, la boutique londonienne LN-CC publie un long entretien avec Steve Oklyn pour le lancement de O K L Y N. À la question de l’état de la mode, il répond : « J’ai créé un terme pour cela, qui est : A-pop. Le “A” désigne la programmation [algorithmique]. » Dans le même entretien, il résume la nomination de Virgil Abloh à la tête de Louis Vuitton Homme en trois mots : « COOL = CASH. »

En septembre 2018, Stratégies, la revue historique de la publicité française, écrit sur le concept. Le 22 octobre, Steven demande qu’on envoie à la journaliste l’annonce de sa première conférence au 433 Institute. Le sujet de la série : le doute.

VII · D’où cela vient : l’art conceptuel

L’A-pop n’est pas tombé du ciel. Steven a été, selon ses propres mots, l’élève de Joseph Kosuth à la School of Visual Arts de New York, en 1969 et 1970. Toute sa méthode vient de là : l’idée est l’œuvre, et le texte, la date, la liste, le t-shirt sont ses supports. Il le rappelait dans l’entretien de LN-CC : Seth Siegelaub, le marchand de l’art conceptuel, a été le premier à imaginer que ses principes pourraient changer la définition même du journalisme. C’est ce que Steven appelait le journalisme conceptuel, ou prédictif. C’est ce qu’on a appelé ensuite l’infofiction.

Le 14 décembre 2020, dix mois avant sa mort, il envoie une liste marquée d’une étoile : les textes primaires du 433 Institute. Sept jalons, chacun avec son lien et son essai d’accompagnement. C’est la bibliothèque d’où sort l’A-pop, et on la publie telle qu’il l’a ordonnée :

  1. Le Xerox Book de Seth Siegelaub, 1969, une exposition qui tient dans un livre photocopié (essai du MoMA).
  2. L’exposition Information, MoMA, 1970 (essai).
  3. Live in Your Head: When Attitudes Become Form, Harald Szeemann, Berne, 1969.
  4. L’exposition Software, Jewish Museum, New York, 1970 (essai de la fondation Langlois).
  5. Le livre Arte Povera de Germano Celant, 1969.
  6. Six Years: The Dematerialization of the Art Object, Lucy Lippard (essai de Frieze).
  7. La revue Avalanche, 1970 à 1976.

Et une note en tête de liste, sur le passage de Duchamp à Rauschenberg : la surface de l’œuvre devient une table de travail où se tient l’esprit lui-même. Remplacez la table par un fil d’actualité. Vous avez l’A-pop.

En 2018, on nous demandait si c’était de l’art. C’était un relevé. Les relevés ne demandent pas qu’on y croie. Ils attendent qu’on vérifie.

Ce qu’est devenue chacune de ces prédictions, vérifiée source par source, se lit dans le second volet : Huit ans après, l’A-pop a gagné. Le reste du fonds Steve Oklyn est ouvert : KILL THE MOOD, ALGORITHMS, DEAD DATA, la Société de l’Algorithme et l’héritage de Mark Lombardi. Pour recevoir la suite : la Lettre z/S, gratuite.

Méthode : quarante courriels de l’archive z/S, du 17 juin au 22 octobre 2018, relus en entier ; citations traduites de l’anglais par la rédaction ; les courriels marqués « privé, pas pour publication » par leur auteur ne sont ni cités ni montrés.

  1. Archive z/S, correspondance Steve Oklyn et APAR.TV : « algorithmic-pop » (17 juin 2018), définition de l’A-pop (20 juin 2018), « Official launch of the A-pop cultural virus » (25 et 26 juin 2018), « Asia is ground zero » (28 juin 2018), APU (3 juillet 2018), A-pop! (17 et 25 juillet 2018), annonce de la 433 Lecture n° 1 (22 octobre 2018), textes primaires du 433 Institute (14 décembre 2020).
  2. A-pop [Algorithmic pop], Steve Oklyn, APAR.TV, 26 juin 2018 ; APU, Steve Oklyn, 3 juillet 2018.
  3. Entretien LN-CC × Steve Oklyn, « Introducing O K L Y N », version validée le 2 août 2018.
  4. Stratégies, septembre 2018, article sur le concept A-pop, coupure transmise le 6 septembre 2018.
  5. The New York Times, Penelope Green, « Steven Mark Klein, Fashion Archivist and Gadfly, Dies at 70 », 11 novembre 2021.
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