Chat Control, euro numérique, identité numérique : ce qui est voté, ce qui ne l'est pas
Trois chantiers européens avancent en parallèle et posent de vraies questions de vie privée. Décryptage sans panique et sans naïveté de ce qui est voté, proposé, ou simplement redouté, autour de la Commission von der Leyen.
Le récit viral est simple et terrifiant : Bruxelles s'apprêterait à scanner vos visages pour vous laisser écrire un message, à tracer chaque euro que vous dépensez, à numériser votre existence entière. « Contrôle total. » Le problème du récit total, c'est qu'il est faux dans le détail, et que sa fausseté sert ceux qu'il prétend combattre : à force de crier au totalitarisme là où il n'est pas encore, on rate les vraies reculades de liberté là où elles se jouent. Alors trions, dossier par dossier, entre ce qui est voté, ce qui est proposé, et ce qui n'est que redouté.
Chat Control : le pire a reculé, le flou demeure
Voté, et plutôt bonne nouvelle : le 13 novembre 2025, le Conseil de l'Union européenne a adopté une orientation qui retire l'obligation de détection généralisée des messages et ajoute une protection des communications chiffrées. Après sept présidences d'échec, c'est un renversement. Le scan automatique et obligatoire de vos conversations privées n'est plus dans le texte du Conseil. Le Parlement, lui, défend depuis 2023 une détection ciblée uniquement sur suspicion, façon mandat judiciaire.
Proposé, et là il faut rester éveillé : subsiste un régime de scan « volontaire » permanent, et surtout une obligation de vérification d'âge pour les services jugés « à risque ». Les défenseurs des libertés, comme l'ONG EDRi, alertent : si les messageries sécurisées comme Signal ou WhatsApp sont classées « à risque », la vérification d'âge pourrait exiger un document d'identité ou un scan du visage pour envoyer un message privé. Ce n'est pas encore la loi. C'est un risque documenté du texte en l'état. La négociation finale entre institutions était programmée fin juin 2026, et au 7 juillet, aucun accord définitif n'est confirmé. Ni enterré, ni adopté.

Euro numérique et identité : ce qui est acté
L'euro numérique avance pour de vrai. Le 30 octobre 2025, la Banque centrale européenne est passée à la phase suivante du projet. Le 23 juin 2026, la commission économique du Parlement a validé sa position par 43 voix contre 14. Calendrier : pilote possible mi 2027, première émission envisagée vers 2029. Sur la vie privée, la BCE parle de pseudonyme, pas anonyme : elle ne pourrait pas vous identifier directement, mais les banques continueraient leurs contrôles, comme aujourd'hui. Un plafond de détention est prévu, dont le montant exact n'est pas figé, contrairement à ce qu'affirment certains. Et non, les documents de la BCE ne décrivent pas une monnaie « programmable » qui bloquerait vos achats. Ne l'écrivons pas.
L'identité numérique, elle, est déjà en vigueur sur le principe : le règlement européen de mai 2024 oblige chaque État à proposer un portefeuille d'identité numérique à ses citoyens d'ici fin 2026. Stockage de justificatifs, divulgation sélective, contrôle par l'utilisateur, code ouvert. Sur le papier, un outil de commodité. Dans les faits, un identifiant unique de plus, dont tout dépendra de ce que les États et les plateformes auront le droit d'en exiger.
Et von der Leyen dans tout ça
Le factuel, sans le fantasme. La Commission qu'elle préside est bien l'autrice et la défenseure du règlement Chat Control, rédigé par sa direction des affaires intérieures, d'abord sous la commissaire Ylva Johansson puis sous Magnus Brunner. En trilogue, la Commission se bat encore pour préserver sa proposition d'origine. On sait aussi qu'elle a été briefée tôt sur le sujet, lors d'une visioconférence de novembre 2020 à laquelle participait la fondation de l'acteur Ashton Kutcher. Et que la Commission a été rappelée à l'ordre pour avoir utilisé du micro ciblage publicitaire illégal afin de promouvoir le texte. Voilà les reproches sourçables. Le reste, la « puce sous la peau » et le grand dessein d'asservissement, relève de l'interprétation, pas de la source.

La vérité maximaliste, celle que cette maison revendique, tient dans cet équilibre inconfortable. Non, l'Europe n'a pas voté votre mise sous surveillance intégrale. Oui, elle construit, pièce par pièce, une infrastructure d'identification qui rendrait cette surveillance techniquement possible si un pouvoir moins scrupuleux venait à s'en saisir. Le danger n'est pas dans un plan caché. Il est dans une accumulation d'outils bien réels, votés pour de bonnes raisons, et qu'aucune bonne raison ne protège d'un mauvais usage futur. C'est moins spectaculaire qu'un complot. C'est beaucoup plus difficile à défaire.
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