Ottawa dit que Washington a voulu toucher au français. Washington répond que c’est une histoire drôle
Deux gouvernements, deux versions incompatibles, le même jour, sur le même point. Et au milieu, un mot de technocrate qui décide de tout : la découvrabilité, c’est à dire le rang auquel une langue apparaît dans une liste.
Ottawa dit que Washington a voulu toucher au français. Washington répond que c’est une histoire drôle
Reprenons la chronologie, parce que tout se joue en soixante douze heures. Dans la nuit du vendredi 21 au samedi 22 août 2026, le Canada se retire des négociations commerciales avec les États Unis. Samedi, en conférence de presse sur la Colline du Parlement à Ottawa, le Premier ministre Mark Carney explique pourquoi. Les Américains, dit il, ont demandé des changements concernant « les subventions et le soutien pour notre culture, et la langue française », ainsi que sur l’étiquetage bilingue des produits vendus au Canada. Il ajoute qu’il y a eu des « suggestions » de Washington pour « changer la découvrabilité » du contenu canadien sur des plateformes américaines comme Netflix et Amazon Prime (ONFR, Le Devoir).
Lundi 24 août, sur CNBC, le représentant américain au commerce Jamieson Greer, responsable des pourparlers qui ont échoué, dément tout en bloc et qualifie l’affaire de fausse histoire assez drôle.
Le même jour, Mark Carney maintient sa version. « Ici, au Québec, ici, au Canada, ce sont des droits fondamentaux », déclare-t-il. Nous avons donc, publiquement, à visage découvert, deux chefs de délégation qui donnent deux comptes rendus inconciliables d’une négociation qu’ils ont menée ensemble. Cette rubrique n’a aucun moyen de trancher et ne tranchera pas. Ce qui est intéressant est ailleurs : dans ce que Greer concède au moment même où il dément.
Car il ne s’arrête pas au démenti. Il explique aussitôt sur quoi portaient réellement ses revendications, et c’est très précis. En vertu de la Loi sur la radiodiffusion, les géants numériques comme Netflix et Amazon Prime doivent promouvoir le contenu canadien, notamment francophone, et verser une partie de leurs revenus à son financement. Greer conteste ce mécanisme dans des termes qui méritent d’être lus deux fois : « Ce que nous n’aimons pas, c’est une situation où le Canada, le gouvernement fédéral, force les entreprises technologiques américaines à prendre leurs revenus et à en donner un pourcentage à leurs concurrents au Canada. » Et de conclure : « Nous croyons que c’est une taxe discriminatoire. »
Mettons les deux versions côte à côte. Ottawa dit : vous avez attaqué le français. Washington dit : nous n’avons pas parlé du français, nous avons parlé des obligations imposées aux diffuseurs en ligne de financer et de mettre en avant du contenu canadien, notamment francophone. Ce sont les mêmes obligations. Le désaccord ne porte pas sur les faits, il porte sur la manière de les nommer. L’un appelle cela une langue, l’autre appelle cela une taxe. Les deux décrivent la même clause.
Et c’est là que le mot le plus important de toute l’affaire apparaît. Découvrabilité. Il désigne la probabilité qu’un contenu soit proposé à un utilisateur par un système de recommandation. Ce n’est pas de la censure, ce n’est même pas de la diffusion : c’est du classement. Quand une puissance demande à une autre de « changer la découvrabilité » d’un corpus, elle ne demande pas d’interdire quoi que ce soit. Elle demande de modifier un rang dans une liste ordonnée par une machine. C’est la forme la plus moderne, la plus indolore et la plus efficace d’une politique linguistique, et elle ne laisse aucune trace visible pour celui qui la subit. Une langue qu’on ne vous propose plus n’a pas été interdite. Elle a simplement cessé d’être remontée.
Le contexte juridique est déjà mouvant. Le gouvernement Carney a officiellement abandonné en juin dernier son plan demandant des contributions aux diffuseurs en ligne, après avoir reporté ses exigences de découvrabilité. Le Québec, lui, a adopté en 2025 une loi affirmant sa souveraineté culturelle, conçue pour imposer une part de contenu en français sur les grandes plateformes. Interrogée par Le Devoir, Geneviève Dufour, professeure de droit à l’Université d’Ottawa, rappelle l’évidence que la guerre commerciale a rendue disputable : « Tous les pays du monde ont des exigences réglementaires, les États Unis aussi. Et donc, quand on veut exporter, il faut toujours respecter les exigences de l’autre pays. » Elle ajoute que les Américains considèrent comme du protectionnisme le fait de mettre en avant les films et la musique du pays, interprétation qu’elle ne partage pas.
Pendant ce temps, la partie visible du conflit continue. Lundi, sur son réseau Truth Social, Donald Trump a annoncé qu’à partir du 1er janvier 2027 « toutes les voitures, les camions, grands et petits, les pièces détachées automobiles et l’acier » canadiens verraient leurs taxes portées à 50 %, en accusant le Canada de « dépouiller les États Unis d’Amérique depuis des années » (Boursorama, AFP). Carney a répondu que son pays n’accepterait pas d’accord « à n’importe quel prix » ni « dans n’importe quel délai ». Nous racontions samedi les contre tarifs canadiens et la mécanique de la concession unilatérale (notre article).
L’acier et les crosses de hockey font les gros titres. La ligne qui compte est ailleurs, et elle tient en un mot que personne ne prononce à la télévision : le rang. Le vrai enjeu de cette négociation n’était pas de savoir si l’on parle français au Canada. C’était de savoir qui paie pour que le français y reste proposé.
Nous rapportons deux versions contradictoires et n’en validons aucune : ni le contenu exact des demandes américaines, ni le démenti de Jamieson Greer n’ont pu être vérifiés auprès d’un document de négociation. Aucune des deux parties n’a rendu public le texte des propositions échangées. Les citations de Mark Carney, de Jamieson Greer et de Geneviève Dufour proviennent des comptes rendus d’ONFR et du Devoir, non d’un enregistrement consulté par nos soins ; celle de Greer est traduite de l’anglais par les rédactions citées. Une déclaration plus vive attribuée à Mark Carney et circulant en traduction n’a pas été reprise ici faute de verbatim français sourcé.
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