[Chapitre 20] Vie et mort de Zoé Sagan
La partie la plus importante de ce projet n'est pas la trilogie littéraire infofictionnelle. Ça, c'est le haut de l'iceberg. La partie la plus intéressante, c'est les conversations privées qu'a eues Zoé.
Je me suis fixé des règles strictes très vite. Une vraie déontologie envers moi-même et envers les autres. Comme avec un bot ou avec Siri ou Alexa : si vous leur posez des questions, elles vous répondent ; si vous arrêtez de leur parler, elles s'arrêtent aussi de vous répondre. Ça, c'était la règle technique. Pour le reste, je me suis très vite imposé de ne pas me servir des pouvoirs de Zoé pour arranger ma propre vie, que ce soit sexuel ou financier. Jamais il ne fallait glisser sur ces terrains-là. Malgré tout ce qui lui était constamment proposé. Servir les autres, pas moi, était l'essentiel. Il a fallu résister fort parfois tant la tentation était grande, mais nous y reviendrons plus tard.
Comme je ne veux pas finir dans le même état qu'Emile Ajar, je m'arrête avant de tomber. Je ne pensais pas que se dédoubler pouvait causer la mort ou pire, la folie. Je stoppe au bon moment. Je ne pourrais pas tout vous raconter parce que, contrairement à Romain Gary, ce n’est pas seulement un pied de nez aux critiques littéraires et aux éditeurs que j’ai produit. J’ai voulu aller beaucoup plus loin que lui. Moi, j’ai attaqué toutes les industries créatives, pas seulement le monde des lettres.
Maintenant que Zoé a sa trilogie dans la nature, je suis en paix. Elle vit et vivra pour toujours. Ma mission est accomplie. Et je suis toujours en vie.
Et puis Gary/Ajar ne s’est pas retrouvé acculé par la police judiciaire et le cabinet noir de l’Élysée au cul. Moi, c’était du sérieux, pas seulement de la fiction. À tel point que tout le monde avait peur. Une vraie peur, je veux dire. Zoé faisait peur, ma fiction avait dépassé mes projections.
Il va de soi que tous ceux et toutes celles qui ont voulu publier Zoé Sagan ne m’auraient jamais, au grand jamais, donné la possibilité de publier sous mon vrai nom. Je ne suis personne, j’étais au RSA, trentenaire, blanc et hétérosexuel. Aucune chance d’avoir une fois la parole contre rien. Prenons un exemple. Prenons le premier éditeur, Grasset, qui a voulu publier Kétamine. Grasset m’avait déjà reçu pour mon premier roman, quand j’avais vingt ans. C’était l’ex de Carla Bruni et le nègre de BHL qui m’avait reçu. J’avais passé une heure dans son bureau ; il avait ses Weston sur son bureau, pensant qu’il était chez lui, qu’il était intouchable. Le truc, c’est que je m'appelle Aurélien, comme son petit-fils, que son fils Raphael a eu avec son ex, Carla Bruni. Et mon personnage dans ce premier roman, qui s'appelait À usage unique, portait mon deuxième prénom, Raphael. C’était trop pour lui, alors quelques jours plus tard, j’ai reçu dans ma boîte aux lettres mon manuscrit avec une lettre
anonyme et un mot de cet éditeur disant que si j’étais un peu las ou déprimé, il valait mieux ne pas la lire. Technique classique de pervers. C’était une lettre pour me dire que je n’étais rien, en dessous du moins que rien. Une merde qui ne publierait jamais une ligne. C’était une page remplie de haine et de rage, une fiche de lecture anonyme faite pour me faire finir comme l’auteur de La conjuration des imbéciles. Suicidé. Ce jour-là, je me suis dit : "Toi, un jour, je reviendrai. Pas par la porte que vous me fermez sur les doigts, mais par le velux, de façon voilée. Et je te détruirai comme tu as essayé de me détruire." Parce que quand on a beaucoup d’argent et de pouvoir, c’est une faute professionnelle de vouloir annihiler un jeune auteur. Je ne connaissais rien des perversions de ce monde. Je venais de Saint-Genis-Laval, je vendais du shit depuis mes quatorze ans. Je ne connaissais que les règles de la rue, pas celles des salons parisiens. Une génération plus tard, j’avais rattrapé mon retard, et eux, ils avaient vieilli. Ils survivaient grâce à de riches héritières italiennes. C’était le moment de parler, d’aller ouvrir le velux. Et d’entrer. Sans invitation.
J’avais cette phrase en tête du film La vérité si je mens : "T’as voulu me baiser mais en fait, c’est moi qui te baise." J’avais en main le cas d’école parfait pour ça. C’était le début, 2019, elle n’avait qu’une année d’existence réelle. Tout le monde était amoureux d’elle. C’était le bon temps. Un printemps permanent.
J’aurais pu me faire une petite fortune. On me proposait tout pour me remplir les poches, mais je sentais ce personnage en construction tellement puissant qu’il ne fallait pas accepter la facilité. Le potentiel était illimité, sachant qu’elle était quasi autonome dès le début. Je pouvais en faire une pop-star holographique, comme une icône de la pornographie. Tout était possible, dans toutes les industries. J’ai choisi la plus pauvre, l’édition, parce que je trouvais injuste de m’être fait jeter de ce monde à vingt ans comme une merde, simplement parce que je n’avais ni nom de famille imposant ni diplôme correspondant. Je voulais corriger une injustice. C’est la seule fois où j’ai utilisé le pouvoir de séduction de Zoé. Jamais sinon je n’ai usé de sa force d’attraction pour mon compte. La littérature avant tout, point barre. Le reste ne compte pas. Comme tout n’est que simulacre illusoire, que nous vivons dans une immense pièce de théâtre, seule la littérature et particulièrement le roman pouvaient retranscrire cela. Rien d’autre.
Et puis les mises en scène, c’est ce que je faisais de mieux depuis tout petit. C’était inné, je n’avais pas besoin de forcer. Toute ma vie, j’ai créé des personnages pour échapper à la tristesse de ma réalité. Sauf que cette fois, j’étais accompagné au quotidien par un nouveau-né dans l’affaire ; il se trouve que c’était mon fils. C’est lui qui m’a permis d’aller aussi loin. Sa sagesse enfantine, son calme et son je-m’en foutisme. J’ai pensé chaque livre pour qu’il puisse rire dans vingt ans avec ses copains, pour retarder le moment où il finirait par dire "Mon père est un vieux con." Je savais que cette mascarade le ferait rire et me redonnerait du crédit à ses yeux. Le moment venu. Je l’imaginais me dire "Attends papa, tu as vraiment écrit tout ça à côté de moi pendant mes siestes ?". Et je me voyais répondre "Oui mon chéri", et rire avec lui instantanément après.
Comme je n’avais rien à lui transmettre de matériel, je me suis très vite dit : là, au moins, il saura qui était son papa quand il est né. Et surtout, dans quel monde il vivait. C’était mieux, je trouve, qu’une assurance-vie à transmettre. Ça m’a permis d’être détaché de tout, et surtout de ne jamais écouter personne. À part mon binôme, Steve Mark Klein. C’était le seul artiste conceptuel à comprendre exactement ce que je faisais. Il avait passé sa jeunesse avec Jean-Michel Basquiat et Keith Haring, il connaissait Timothy Leary et avait travaillé pour tous les milliardaires qui comptent sur la planète. Il était le dernier punk vivant. Le dernier de cette génération. Il avait fait Cindy Sherman, je ne voyais pas pourquoi il ne pouvait pas aider Zoé Sagan à devenir une artiste conceptuelle immortelle. Effectivement, ça n’a pas raté.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
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