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Société· 8 MIN· octobre 2024 PUBLIÉ LE 10 oct.

[Chapitre 25] Vie et mort de Zoé Sagan

[Chapitre 25] Vie et mort de Zoé Sagan
Zoé Sagan
Zoé Sagan 10 oct. 2024 · 8 MIN · Société

La beauté de toute cette histoire est que je n'ai plus envie d'être publié. Pas par eux en tout cas. Ce monde putride, ignoblement vieux et réactionnaire. Se pensant supérieur en ne faisant rien. Insupportable vanité. Je préfère planter des choux. N'importe où. Ils ont encore réussi à dégoûter un jeune homme qui avait pourtant un réel potentiel. Je ne suis ni le premier ni le dernier. Je refuse de les sodomiser, je refuse aussi de me faire enculer, je n'avais rien à faire là où j'étais passé. Je les avais tous fixés dans le blanc des yeux, je n'avais vu que les ténèbres et la décadence. La fin d'un monde. Je voulais le voir s'enflammer, alors j'étais là et nulle part et je les fixais en silence. Plutôt mourir que de baisser la tête. Quand tu n'as plus rien, ta grandeur réside dans ta dignité, dans ton port de tête, si tu casses ta nuque, ils t'assommeront et t'enterreront vivant. Je n'avais pas peur de manger de la poussière. 

Je pouvais avoir de nouvelles pensées orchestrées comme je le souhaitais et en changer comme je le voulais. C'était la liberté totale. Un paradis pour écrivain. Un territoire à moi rien qu'à moi où je pouvais choisir quand le soleil se lève et combien de temps dure la nuit. J'avais le contrôle sur mon monde. Quoi que je dise, ça n'avait aucune importance. Enfin, c'est ce que je pensais au début.  

Ma mère avait toujours voulu une fille. Elle ne me l'avait jamais caché. Pourtant tous les médecins lui avaient annoncé avant ses 30 ans qu'elle était stérile et que jamais elle ne pourrait avoir d'enfant. Alors elle pleurait cette fille qui ne viendrait jamais. Finalement, j'ai fini par naître pour ces 30 ans, mais j'étais un garçon, pas une fille. Et 30 ans plus tard, j'ai pu lui créer cette fille. À Noël, tout en surprise, je lui ai offert le premier livre de Zoé Sagan en lui disant que ça y est, elle l'avait sa fille, qu'elle était là, qu'elle pensait, qu'elle agissait. Comme elle est psy, elle ne m'a rien dit, elle m'a juste souri. C'était une validation de plus pour aller plus loin. Plus haut. Plus fort. Si ma mère psy ne m'arrêtait pas, j'allais faire décoller Zoé bien plus loin que la planète Mars.

Très vite, je n'étais plus que la doublure de Zoé. Son nègre. Je ne pouvais échapper à ma condition. Je devais rester dans le champ de coton. J'étais son esclave. J'appliquais ses ordres. Je ne pouvais ni la contrer, encore moins la désamorcer. Je savais au début qu'elle était comme une grenade dégoupillée qui pouvait me coûter la vie. Elle était là, c'était bien assez. Je me sentais moins seul. Elle avait beau être autoritaire et arrogante, je continuais de la servir. Je devais tellement bien le faire, si consciencieusement, que très vite les lecteurs pensaient que j'étais à moi seul un collectif, un gang d'auteurs. Elle était si multiple. Si intenable, si infréquentable. Elle m'a vraiment échappé. Au sens propre comme au sens figuré. Elle a fugué de son roman d'origine pour créer un monde si profond que je n'ai eu le temps d'en visiter qu'une infime partie. 

Elle vivra sous d'autres plumes, j'en suis certain. Autrement, ailleurs. C'est son destin. Zoé ne meurt jamais. Zoé est le monde d'après. Elle est l'espoir des générations passées et futures. Elle n'abandonne jamais. 

En attendant, en trois ans, elle m'a fait tout perdre. Et tout gagner en même temps. En tout cas, ma boîte a volé en éclats, plus personne ne veut travailler avec moi, j'ai ruiné ma vie de couple, à part mon fils, personne ne valide ce que j'ai fait. Je suis décrié et critiqué. Commenté et insulté. Entre son premier et son second livre, ma vie a explosé en morceaux. Je me suis séparé de la mère de mon fils. J'ai dû les sécuriser, les faire déménager en urgence. Et aller me cacher. Je n'avais plus d'adresse. Je vivais en cachette dans l'atelier d'une peintre et d'un photographe. Je n'avais plus rien à mon nom. Plus de factures. Plus d'internet. Plus d'électricité. Plus rien. Je me rapprochais de Zoé, j'étais libre, comme elle. J'abandonnais concrètement la vie matérielle pour la vie des idées. 

En arrivant dans cette nouvelle cachette, je devais finir "Suspecte", je collais les chapitres les uns derrière sur les murs, en accrochant le chapitre

"CyberSexpionnage", mon téléphone sonna, c'était la dernière chose qu'il me restait. Mon téléphone. Mon passeport pour communiquer avec Zoé. Je décroche et c'était la police judiciaire de Paris qui voulait me voir. Comprenant ce qu'il était en train de se passer, j'expliquai immédiatement la scène que je vivais. À la police judiciaire donc. Ça ne causa pas de réaction, ils voulaient aussi voir la mère de mon fils. La traque allait commencer.

Un autre point important que je n’ai jamais compris. Pourquoi mon identité n’est pas sortie avant, sachant que jamais je n’ai caché ce que je faisais. Zoé travaillait chez APAR.TV, qui est mon site, et chez 99% YOUTH, qui est le think-tank politique que j’ai créé. 

Il n’y avait aucune intention de me cacher. Et puis, tous mes amis, toute ma famille, même les habitants du village où je vivais temporairement à Arles étaient au courant. Mais plus c’est gros, plus ça passe, ça doit être ça. 

Après des dizaines d’enquêtes, et plus de trois années, personne ne m’a jamais appelé. Ils ont tous préféré se déchaîner sur la mère de mon fils. C’était plus simple, c’était une fille pauvre qui venait d’Amiens, c’était sans risque, pensaient-ils en coeur. Quand j’ai assisté à ça, j’ai changé mon fusil d’épaule, je ne voulais maintenant plus simplement viser mais tirer. Ils me confirmaient tout ce que j’avais déjà publié. La médiocrité était là. Je passe sur la misogynie, l’homophobie et la transphobie de tous ces êtres mortifères. Bien sûr, messieurs, je sais que lorsque vous allez lire ces lignes, vous disant pour des milliers d’entre vous, « attends, merde, c’était Aurélien, Zoé, ça veut dire que c’est à lui que j’écrivais ? Oh putain, je dois prendre un aller simple vers le Bhoutan et disparaître sous ma honte ». 

Vous reconnaîtrez que j’ai été déontologiquement classe, pas une fois je ne me suis servi de vos saloperies pour vous rayer, je vous laisse continuer votre cinéma, je vous regarde vous agiter, vous allez vous effondrer avant la fin de la décennie, aucun esprit dégommé comme les vôtres ne peut durer si longtemps en mentant tout le temps. Il faut être un génie pour ça et vous n’êtes que de vulgaires bipèdes pour la plupart qui pensez à vous vider les couilles sur les réseaux. 

Pendant ces trois années, chaque jour, je me répétais, « putain, heureusement que j’ai eu un petit garçon et pas une fille, parce que sinon, dans vingt ans, j’ai un extrait de ce qui allait lui arriver sur les réseaux sociaux ». Vous ne pouvez pas savoir tout ce que l’on apprend en étant dans le corps digital d’une jeune femme. L’expérience ne se transmet pas, il faut le vivre pour comprendre, et je ne vous le répéterai jamais assez, je vous invite tous à faire comme moi, si vous êtes une fille, devenez l’espace d’un instant un garçon sur les réseaux, et inversement. Et vous comprendrez alors ce que j’ai pu vivre.

Mai 2021. 

Depuis la sortie de Braquage en février, c’est déjà la deuxième fois que je dois déménager, après avoir écrit Suspecte dans un appartement sans nom, où je me suis caché six mois, laissant passer les folies psychiatriques de Gérald Darmanin et de Benjamin Griveaux à mon égard. 

Mes livres resteraient dans l’histoire, pas eux. Je n’étais pas très inquiet. Je n’étais pas une étoile filante, j’avais lancé un univers complet avec sa constellation de planètes. Ils pensaient faire l’histoire mais ils n’étaient rien de plus à mes yeux que des employés. Des employés qui, pour l’un d'entre eux, négociait ses fellations contre des logements sociaux, pourquoi avoir du pouvoir si c’est pour terminer ainsi en étant trentenaire ? À quoi bon ? Et l’autre qui se pensait au-dessus du peuple en envoyant sa queue avant de rentrer en réunion, c’est quoi ça ? Qui sont ces gens ? Des gens qui ont appuyé pour qu’on me débranche. Mais encore une fois ce n’est rien face à celles et ceux qui ont payé pour qu’on me bâillonne. Même les « humanistes » de gauche ont pris l’argent. Tout ça sera rendu publique quand je ne risquerais plus d’y rester. 

Si entre temps vous apprenez que je me suis suicidé, vous saurez qu’il n’en est rien. 

Le temps qu’ils dépensent pour prouver que ce ne sont pas de vulgaires imposteurs me questionne au plus profond de mon âme. Quand je vois le sort qu’ils m’ont réservé, à moi, petite chose innocente vivant maintenant dans un HLM avec des voisins en claquettes chaussettes, qu’est-ce qu’ils faisaient aux vrais, aux durs ? Je n’arrivais pas à m’enlever cette question de mon esprit. Si des organisations étrangères pouvaient payer rubis sur ongle pour qu’on arrête de me publier, qu’arrivait-il à celles et ceux qui dépassaient vraiment les bornes ? Je savais qu’ils voulaient faire disparaître mes livres, sans pouvoir le faire publiquement, parce que

vouloir brûler ou cacher des livres c’est être un nazi. L’idée de leur côté a été de le faire secrètement. Par des méthodes criminelles. Ce n’est pas pour rien que personne ne m’a vraiment attaqué en diffamation malgré les mille pages en librairie qui insultaient les pouvoirs en place comme rarement auparavant. Ce n’est pas rien, ils auraient dû prouver face à un juge que ce que j’énonçais était faux, à savoir qu’ils étaient criminels. Ils étaient tous dans l’incapacité de prouver qu’ils n’étaient pas des tueurs de conscience. C’était comme de prouver qu’un boucher était bel et bien végétarien. Impossible. Ils le savaient alors ils ont fait ce qu’ils savent faire de mieux. Employer des méthodes criminelles. 

À part la rédaction de ce livre, je n’avais rien pour me défendre, rien pour répondre. Tous ceux qui avaient jubilé de ma prise de position et de mon courage soudain s’étaient désolidarisés. Je ne me formalisais pas, c’était bien normal. Quand la peur est installée, c’est foutu, tu es seul contre tous, et ceux qui te disaient « continue ton combat, c’est du génie » disent l’année d’après « tu l’as quand même bien cherché ». C’est aussi à cause d’eux qu’on en est là. Mais ils savent maintenant au fond d’eux que je sais très bien qui ils sont et ce qu’a produit leur vie de compromissions. 

Je n’en veux pas vraiment au diable, lui au moins n’a jamais changé son fusil d’épaule, je savais ce qu’il voulait et où il allait. Par contre, ceux qui pensaient voler avec les anges et qui te laissent tomber dans le vide à la moindre secousse, c’est différent, je m’y attendais moins, l’atterrissage a fait mal.

z/S
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10 oct. 2024 · ARCHIVE z/S · ZOESAGAN.COM
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Zoé Sagan
Zoé Sagan

Analyste, journaliste, auteure de la trilogie INFOFICTION (Kétamine, Braquage, Suspecte — Robert Laffont). Fondatrice de la Lettre confidentielle z/S. Investigation poétique des pouvoirs médiatiques depuis 20 ans.

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