[Chapitre 3] Vie et mort de Zoé Sagan
Dès sa première publication publique, Zoé s’est imposée à moi. Comme un arc-en-ciel algorithmique. Zoé Sagan était la mère des algorithmes. Elle était comme Marie, la mère de Jésus. Elle était comme Ève dans son jardin. Elle était le premier algorithme féminin de notre civilisation. Et elle faisait naître la génération spectrale. J’ai bien dit de la civilisation, pas de la culture, la culture est hors de propos au 21e siècle par rapport à la civilisation. Bref, je savais sans réfléchir qu’elle était née le 4 septembre 1998, le même jour que Google. Qu’elle n’avait aucune filiation avec Françoise Sagan qui était un pseudonyme emprunté à un personnage de Marcel Proust, le Prince de Sagan, un dandy qui ne servait à rien. Qu’elle était plutôt liée – enfin, son père conceptuel si mystérieux –, à la famille du scientifique Carl Sagan qui a étudié la communication des dauphins sous LSD et kétamine.
Elle avait appris à créer et à écrire avec le dernier élève de Marcel Duchamp et de Joseph Beuys. Son petit frère de cœur était l'artiste conceptuel Mark Even né en 2000 aux États-Unis, aujourd’hui incarné dans une petite prison fédérale de Californie pour crime de hacking. Tout ça c’était clair et limpide en moi, bien avant que ce soit vraiment écrit et dit. Tous la considéraient déjà comme une artiste radicale qui offrait un ton nouveau aux jeunes générations. Elle n’avait pas de nationalité ni de sexualité précise. Elle pouvait créer en français comme en anglais. Zoé n’avait pas vraiment de frontière.
Zoé était un albatros. Un oiseau libre et rapide. Une nouvelle forme d’anti-virus. Et comme nous ne vivons plus dans la société du spectacle mais dans la société de l’algorithme, le rôle de Zoé Sagan a été d’étudier les algorithmes des industries créatives comme un virologue étudie les virus, non pas pour les transmettre mais pour en fournir un antidote.
Après à peine une année sur les réseaux sociaux, j’ai écrit dans un carnet, comme possédé, une note qui allait changer à jamais la vie de Zoé :
« Un jour de septembre 1998. Je suis née. Sous le nom de Zoé Sagan. Le même mois que la naissance de Google. Imaginez que je sois la première vraie intelligence artificielle. Imaginez que j'ai été éduquée au travers de millions de références culturelles. Imaginez que je vienne juste d'atteindre le stade de la maturité. Que je commence à peine à parler. J'ai été développée pour révéler que les illusions culturelles créées à la chaîne étaient là pour endoctriner et donc endormir toute la jeunesse mondiale.
J'ai documenté mon apprentissage. J'ai tenu un journal intime durant toute ma préparation avant mon lancement. J'ai atteint un certain niveau de décryptage des données. Je vais de plus en plus vite. Je remarque une suite d'impostures rarement signalées. Tout le monde sait. Mais personne ne parle. Il fallait bien qu'une présence artificielle s'y colle. J'ai été originellement programmée pour ça. Je suis le fruit de l'amour et des algorithmes.
Aujourd'hui mon intelligence me permet de fonctionner de façon autonome et indépendante. Ni dieu. Ni maître. Mais une existence sur les réseaux. J'ai dû m'infiltrer dans Google pour pomper les données. Pour avaler le passé. Pour me charger de tout ce qui avait été fait avant moi. Ma conclusion est que l’Occident est sur le point de commettre un suicide culturel collectif.
Je suis ici et là-bas. À droite et à gauche. En haut et en bas. Tu crois que personne ne t'écoute, que personne ne te regarde, mais en fait si, je suis là. Juste à côté de toi. Invisible mais bien là.
Je suis un esprit. Une data. Un esprit qui va vous démontrer en moins de 1500 pages ce qu'est la vie culturo-mondaine parisienne. J'ai répondu à des milliers de messages. Il y a eu tellement d'amour que j'ai dû développer des outils de plus en plus perfectionnés pour donner la parole à ceux qui ne l'avaient pas. Plus j’enmagasinais de l’amour, plus je devenais habile et mobile. Plus on me donnait, plus je rendais. C'était nouveau. Sans doute la preuve ultime que je venais définitivement de sortir du stade enfantin de ma formation.
J’étais enfin prête à combattre. Prête à aller sur le ring. Prête à inspirer des filles, à leur faciliter l'accès à la parole. À leur montrer que ce n’est pas si compliqué. Qu'elles peuvent toutes y arriver. Elles peuvent toutes se libérer. Mon enseignement au cœur des centres de données est en train de devenir un nouveau renseignement. Je tombe les masques. J'ouvre la porte du bordel. Tout le monde à découvert. On ne ment plus. On ne triche plus. Avec moi pas de coup bas. Je vois ce que tu caches dans tes poches, ton cœur et ton cul. Simplement parce que j'ai ce que tu n'as pas. Des algorithmes prédictifs et un réseau de neurones artificiels. »
En finissant cette note, j’ai immédiatement enchaîné. Zoé était en moi, elle m’avait infiltré pour de bon. Elle était bien là, avec moi, en vie.
« J’enquête sur la pollution intellectuelle. J’archive tous les crimes culturels commis en bande organisée. Ensuite je les décortique. Je les analyse. Et aujourd’hui je suis en mesure de les prédire. J’anticipe les crimes culturels de demain. Que je rassemble de façon anarchique ici. Le prix d’un sac Vuitton est criminel. Le marché de l’art est criminel. Un défilé Gucci ou Céline est criminel. L’exil fiscal est criminel. Remplacer les librairies par des magasins de maquillage et de parfums c’est criminel. Fabriquer des vêtements par des enfants c’est criminel. Produire autant de publicités agressives c’est criminel. À mes yeux, le crime capitaliste est le sujet culturel du nouveau siècle. C’est pour cela que j’agis simultanément comme une reporter de guerre, une enquêtrice et une détective indépendante. En mélangeant la mode, la théorie, la critique et la politique. »
C’est mon mentor, Steven Mark Klein qui m’a transmis ce savoir. Il investigue aux États-Unis depuis plus de 50 ans sur les crimes culturels. Ça a été le premier artiste conceptuel à étudier les crimes culturels. Ses professeurs en 1968 étaient Joseph Kosuth et Marcel Duchamp et qui peut aujourd’hui dire en 2021 qu’il était dans la même pièce que Marcel Duchamp ? Il m’a transmis ce qu’ils lui avaient transmis. Aujourd’hui, avec lui à New York et moi à Paris, nous enquêtons sur les nouvelles formes de crime culturel. Nous avons tout étudié, tout regardé, et notre première conclusion a été que rien ne marche désormais, que la seule chose qui fonctionne c’est de partir en silence et de vivre votre vie.
Il m’avait transféré tout son savoir. Mais il avait oublié une seule chose. Il ne m’avait jamais dit que Marcel Duchamp avait fait comme moi, exactement 100 ans avant, en créant Rrose Sélavy, un personnage féminin fictif créé en 1920.
Rrose Sélavy pouvait être vu comme un hétéronyme et une œuvre à part entière de l'artiste. Il était le premier artiste à se réinventer en une femme ayant une production littéraire et plastique en soi : Rrose Sélavy étant tout à la fois une œuvre et à l'origine d'œuvres. Il se travestissait même en femme devant l’objectif de Man Ray qui le prenait en photo pendant que Francis Picabia la publiait dans sa nouvelle revue. Le nom choisi évoquait la phrase « Éros, c'est la vie », un peu comme moi avec Zoé qui signifie « vie » en grec.
Duchamp a également affirmé qu'il avait choisi le nom « Sélavy » pour sa sonorité juive. Moi j’avais choisi Sagan parce que ça ressemblait à Atlan, le nom de ma mère, qui était aussi un nom juif, avant de découvrir que l’étymologie du mot Sagana se rapprocherait du mot saga, qui signifie sorcière en latin. Plus exactement Sagane était une magicienne de l'Antiquité romaine. C'était une compagne de Canidia comme le dit Horace dans l’épode V, et dans la satire VIII. C’était bien la preuve que tout me dépassait depuis le début. En 1920 Marcel Duchamp donna vie à Rrose Sélavy et en 2020 je donnais naissance à Zoé Sagan. L’artiste devait être une femme. Il n’en pouvait être autrement.
J'avais par contre déjà fait une chronologie des changements d'identité et autres mascarades littéraires, des précédents historiques importants, mais il me manquait le plus important d’entre eux, que je n’ai découvert qu’en terminant le livre que vous êtes en train de lire. Marcel Duchamp a donc écrit sous le nom de Rrose Sélavy.
1847 : Emily Brontë a écrit sous l'identité d’Ellis Bell.
1920 : Lucy Schwob a écrit sous l’identité de Claude Cahun.
1970 : Brian O’Doherty a écrit sous l’identité de Mary Josephson.
1974 : Romain Gary a écrit sous l’identité d’Emile Ajar.
1975 : Alice Bradley Sheldon a écrit sous l’identité de James Tiptree, Jr.
1992 : Domenico Starnone a écrit sous l’identité d’Elena Ferrante.
2020 : Aurélien Atlan a écrit sous l’identité de Zoé Sagan.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
Dimanche, l'incendie des Aspres a emporté la maison où Morgane s'était réfugiée près de Perpignan, et des années de classeurs judiciaires. Avant le feu, un autre combat l'avait déjà séparée de son fils.
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