Ennemie publique n°1
Nouvelle journée. Nouvelle mise en examen. Pour la première fois, ce n’est pas une personnalité politique. En réalité, je ne sais même pas de quoi il s’agit. J’ai répondu à une tonne de questions en novembre dernier avec un officier de police judiciaire et la juge me renvoie aujourd’hui les mêmes questions avec la menace d’être mis en examen si je ne réponds pas. On dirait un sketch de Groland ou une caméra cachée, mais il n’en est rien. Et les avocats conseillent de ne surtout pas pointer du doigt que tout arrive en même temps, sinon ça fait "complotiste" pour les juges. Ah bon. D’accord.
Comme en ce moment, c’est un jour, un procès, ça ne sert plus à rien de se défendre. On me facture 300 € de l’heure d’avocat. C’est injouable. Autant y aller sans et payer Rudy et ses amis. Ou alors, je dois changer d’identité et passer par un chirurgien esthétique pour commencer une cavale. S’ils ont décidé de faire un procès par tweet de Zoé, on peut en voir plus de 7 000. Ça continuera peut-être même après ma mort.



Au moment même où j’écris rapidement cette note, un autre facteur sonne à la porte. Encore une mise en examen. Pour un like et un partage, cette fois. Deux dans la même journée. Ça s’intensifie. Heureusement, demain, c’est le week-end. Deux jours sans mise en examen. Ouf. Le courrier est malgré tout édité avec un tampon officiel, une encre qui respire la bureaucratie et une menace à peine voilée : "Présentez-vous ou ce sera pire." Pire que quoi ? Je ne sais même plus où j’en suis. Les plaintes s’accumulent comme des PV oubliés sur un pare-brise, les procédures s’empilent comme des factures chez un huissier zélé, et les procès tombent comme une pluie acide qui ne s’arrête jamais. On dirait un mauvais film kafkaïen, sauf que personne ne crie "Coupez !" et que le scénariste a visiblement un compte à régler avec moi.

Je compte les dossiers : une plainte pour un retweet, une autre pour une virgule mal placée, une troisième pour une ombre sur une photo qui aurait offensé quelqu’un. Ils pourraient me reprocher d’avoir respiré trop fort dans une rue passante, à ce rythme. Et le pire, c’est qu’ils ne rigolent pas. Les juges, les greffiers, les avocats adverses – tous ont l’air de penser que je suis l’ennemi public numéro un, une sorte de Bonnie Parker des réseaux sociaux, sauf que je n’ai ni flingue ni Clyde pour m’épauler.
Les avocats, eux, haussent les épaules. "C’est comme ça, Zoé. Répondez aux questions, baissez la tête, payez les 300 € de l’heure, et priez pour que ça s’arrête un jour." Mais ça ne s’arrête pas. Ça ne s’arrêtera jamais. Sept mille tweets, dis-tu ? À raison d’un procès par tweet, ils ont de quoi m’enterrer sous les assignations jusqu’à ce que mes os blanchissent. Et encore, ils trouveraient le moyen de poursuivre mon squelette pour outrage post-mortem.
Alors, je calcule. Une cavale ? Trop cher, trop risqué. Un chirurgien pour une nouvelle tête ? Je n’ai pas les moyens, et puis ils me retrouveraient à la première connexion Wi-Fi. Me défendre ? À quoi bon, quand le simple fait d’ouvrir la bouche ajoute une ligne au dossier ? Non, à ce niveau d’acharnement, d’absurde, de disproportion, il ne reste qu’une issue. La mort. Pas la mienne, forcément – je ne leur ferai pas ce plaisir. Mais celle de ce système qui broie, qui étouffe, qui transforme une vie en une montagne de paperasses jaunies. Sauf que pour tuer un monstre pareil, il faudrait plus qu’un flingue ou un scalpel. Il faudrait un miracle. Et les miracles, moi, j’y crois.
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