Eva Ionesco veut récupérer son enfance. Il y a encore un avocat au milieu.
Eva Ionesco accuse Emmanuel Pierrat de conserver et faire circuler des clichés sexuels pris d’elle enfant. Sa nouvelle plainte ramène le milieu de l’art à une question simple : qui peut encore disposer de ces images ?
Il y a les négatifs, les tirages, les droits, les successions. Et il y a la personne photographiée. Dans l’affaire Eva Ionesco, tout le vocabulaire du patrimoine semble avoir eu le temps de prospérer pendant qu’elle demandait qu’on lui rende ce qui lui était arrivé.
Le 25 août 2026, l’AFP a annoncé, après Libération, qu’Eva Ionesco avait adressé une plainte avec constitution de partie civile au parquet de Paris contre Emmanuel Pierrat. L’autrice accuse l’avocat, exécuteur testamentaire d’Irina Ionesco, de détenir et receler des photographies à caractère pornographique prises par sa mère durant son enfance. La dépêche publiée par Le Parisien précise que l’AFP a consulté la plainte. Aucune condamnation dans cette affaire n’est annoncée.

Eva Ionesco lui reproche de conserver des clichés malgré les décisions judiciaires antérieures, de les exposer dans son cabinet, de les diffuser sans son accord et de chercher à en vendre. Sollicité par l’AFP, Emmanuel Pierrat n’a pas répondu. Une première plainte avait été classée sans suite début mai, faute d’éléments suffisants ; Eva Ionesco déplore l’absence de perquisition. Ses avocats, Lisa Gordet et Benjamin Chouai, veulent obtenir la saisie des images. Leur formule, rapportée par l’agence, tient en six mots : « Une enfant n’est pas une œuvre. »
Une interdiction obtenue en 2015
La bataille ne commence pas avec cette plainte. ActuaLitté retrace ses étapes : en décembre 2012, le tribunal de grande instance de Paris condamne Irina Ionesco à verser 10 000 euros à sa fille pour atteinte à sa vie privée et à son image, tout en ordonnant la restitution de négatifs. Eva n’obtient alors pas l’interdiction générale d’exploitation qu’elle demandait.
Le 27 mai 2015, la cour d’appel de Paris interdit à la photographe d’exposer, vendre ou diffuser les photographies de sa fille sans son consentement et porte les dommages-intérêts à 70 000 euros. Plus de dix ans plus tard, la nouvelle plainte affirme que certaines images circuleraient encore. La justice devra déterminer ce que possède l’avocat, dans quelles conditions, et quels faits peuvent être caractérisés.
Le consentement a ceci de gênant pour un marché : il permet à quelqu’un de dire non à une transaction que d’autres trouvent intéressante. Une signature, une provenance, une cote, même une vitrine très éclairée, n’épuisent pas la question. La photographie ne cesse pas de représenter une personne parce qu’elle est entrée dans un catalogue.
La vie privée, très chère quand elle change de camp
En 2015, Emmanuel Pierrat intervenait déjà dans un autre conflit de cette famille. Il défendait Irina Ionesco contre le roman Eva de Simon Liberati, compagnon de sa fille. L’objet du litige était alors la vie privée de la mère, que le livre aurait exposée. ActuaLitté avait interrogé les avocats des deux parties et rapporté leurs arguments, avant la décision.
Pierrat expliquait que des passages concernaient l’état civil, la santé ou la vie amoureuse de sa cliente. Il revendiquait pour une personnalité publique la protection de son intimité. La même publication rappelait l’interdiction prononcée quelques mois plus tôt concernant les photographies d’Eva et indiquait que la mère souhaitait se pourvoir en cassation. Deux procédures, deux objets. Mais un contraste qui résiste au temps : la vie privée de l’adulte avait trouvé très vite son avocat ; l’enfant photographiée, devenue adulte, demandait toujours à maîtriser la circulation de son propre corps.
La page professionnelle d’Emmanuel Pierrat décrit un cabinet spécialisé notamment dans la propriété intellectuelle et le marché de l’art. Il ne s’agit donc pas d’un conflit tombé par hasard sur un juriste étranger à ces sujets. Les distinctions entre support matériel, exploitation et droits de la personne se trouvent au cœur même de ce qu’affiche sa pratique. Sa responsabilité dans les faits dénoncés reste à établir ; cette compétence revendiquée explique l’attention portée à la plainte.
Une voix, pas un objet de collection
Eva Ionesco est aussi réalisatrice et écrivaine. My Little Princess, présenté à Cannes en 2011, transposait au cinéma le rapport d’une fille à sa mère photographe. Avec Grand amour, paru chez Robert Laffont en 2025, elle raconte l’adolescence qui a suivi : les placements, la nuit, la recherche d’une protection. Dans son entretien avec la librairie Mollat, elle présente ce travail avec ses propres mots. L’entretien est antérieur à la plainte et ne constitue pas un témoignage sur les faits imputés à Pierrat.
Ce déplacement compte. Longtemps, on a parlé d’elle à travers des images produites par quelqu’un d’autre. Elle a choisi le cinéma, puis les livres, pour reprendre la narration. Le droit de raconter n’efface pas celui de refuser. Une femme peut publier son histoire sans offrir un laissez-passer éternel à tous ceux qui détiennent les images de son enfance.
Pierrat attend par ailleurs un jugement dans une affaire de harcèlement moral, annoncé pour le 9 septembre. Cette procédure est distincte de celle engagée par Eva Ionesco. Le sujet, ici, tient à sa demande de saisie et à la longue résistance qu’elle oppose à la circulation des clichés. Un milieu qui aime tant parler de liberté devrait parvenir à entendre celle de ne plus être disponible.
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