Football : le contrôle des adultes ne s’arrête pas au vestiaire
La parution de Dans la gueule du loup remet les violences sexuelles dans le football au premier plan. Les documents publics montrent un dispositif de signalement renforcé. Ils imposent aussi une question moins spectaculaire : qui vérifie que la protection fonctionne, dans chaque club et après chaque
FOOTBALL ET PROTECTION DE L’ENFANCE
La parution de Dans la gueule du loup remet les violences sexuelles dans le football au premier plan. Les documents publics montrent un dispositif de signalement renforcé. Ils imposent aussi une question moins spectaculaire : qui vérifie que la protection fonctionne, dans chaque club et après chaque alerte ?
Par Lia Sagan · Enquête documentaire · 2026-10-02

Le football vend une promesse. Pour certains enfants, elle porte le nom d’un centre de formation, d’une sélection, d’un contrat possible. Un adulte peut devenir celui qui semble ouvrir cette porte. Cette dépendance mérite d’être examinée avant même de parler des auteurs de violences : quelle liberté reste-t-il à un jeune joueur lorsqu’un entraîneur ou un recruteur paraît détenir une partie de son avenir ?
Publié chez Flammarion, le livre de Thomas Rabino et Fabien Touati, Dans la gueule du loup, est paru en version imprimée le 30 septembre 2026. Le Monde en a publié un extrait le 28 septembre. Les auteurs enquêtent sur les violences subies par de jeunes footballeurs. Nous ne disposons pas de l’intégralité du livre. Le présent article confronte ce point de départ aux décisions judiciaires rapportées et aux dispositifs officiels accessibles.
Un jugement, des allégations, des responsabilités différentes
L’affaire Éric Olhats offre un repère judiciaire précis. Selon le compte rendu de l’AFP repris par La Dépêche le 5 novembre 2025, l’ancien recruteur a été condamné la veille, à Bayonne, à six ans de prison pour atteintes sexuelles sur mineurs et corruption de mineurs. Le jugement comportait notamment une interdiction de pratiquer une activité en contact avec des mineurs et de fréquenter une enceinte sportive. Le prévenu contestait les faits. Le compte rendu précisait aussi l’existence d’une condamnation antérieure, en 1991.
Ce jugement ne permet pas de tenir pour établies toutes les accusations relatives au football évoquées dans un livre ou un entretien. Une condamnation individuelle ne constitue pas davantage une conclusion judiciaire sur une fédération entière. La distinction n’affaiblit pas l’examen des responsabilités. Elle évite de confondre ce que le tribunal a décidé avec ce que les institutions doivent encore expliquer.
Il faut notamment séparer trois questions. Un adulte a-t-il commis une infraction ? Des personnes ont-elles eu connaissance d’une alerte et qu’en ont-elles fait ? Une organisation a-t-elle conçu des règles capables de réduire l’isolement des enfants et de faire remonter les faits ? Ces questions peuvent se croiser, mais chacune exige ses propres preuves.
Le récit du prédateur exceptionnel répond surtout à la première. Il laisse les deux autres à distance. Une rédaction doit pouvoir suivre un procès sans refermer, au prononcé de la peine, le dossier de la prévention.
Les chiffres mesurent des alertes, pas toute la violence
Le bilan 2025 de Signal-Sports, publié par le ministère des Sports le 23 avril 2026, fait état de 872 signalements ayant donné lieu à l’ouverture d’enquêtes administratives pendant l’année, soit une hausse de 64 % par rapport à 2024. Il comptabilise, depuis 2020, 2 607 signalements traités et 1 135 mesures administratives. Ces données concernent l’ensemble du sport. Elles ne permettent pas d’isoler le football ni de calculer la fréquence réelle des violences sexuelles dans les clubs.
Un signalement n’est pas une condamnation. Une mesure administrative n’est pas une peine pénale. Une hausse des alertes peut traduire plusieurs phénomènes, parmi lesquels une meilleure connaissance du dispositif. Les nombres publiés ne suffisent pas à départager ces explications. Ils établissent en revanche une activité de traitement qui doit pouvoir être examinée.
Combien de temps s’écoule entre la réception d’une alerte et sa première évaluation ? Combien d’enfants restent en contact avec l’adulte signalé pendant cet intervalle ? Comment une famille apprend-elle qu’un autre service a été saisi ? Les chiffres agrégés ne répondent pas à ces questions. Elles exigent des indicateurs de parcours, accompagnés d’une protection stricte des données personnelles.
Le ministère annonce également 4,8 millions de contrôles d’honorabilité depuis 2021, dont 1,4 million en 2025, et 981 personnes écartées cette année-là. L’échelle est significative. Elle ne transforme pas une vérification d’antécédents en garantie absolue : un contrôle de fichier ne peut pas constater des faits qui n’y figurent pas.
Ce que la fédération propose effectivement

PROTECTION DE L’ENFANCE : LE DOSSIER DE CREIL
La Fédération française de football a ouvert sa plateforme de signalement en novembre 2023. Sa page « J’alerte » présente un accès destiné à l’ensemble des acteurs du football, ainsi qu’un accompagnement gratuit par France Victimes. Elle mentionne la possibilité de suites disciplinaires, administratives ou judiciaires et de mesures conservatoires. Ce vocabulaire est utile : protéger pendant l’examen d’une situation ne signifie pas déclarer une personne coupable.
Une seconde page, consacrée au dépôt d’un signalement, autorise l’anonymat et décrit un espace sécurisé d’échange. Elle indique que les faits susceptibles de constituer une infraction peuvent être transmis aux autorités compétentes. Le traitement mobilise des personnes habilitées aux niveaux fédéral et territorial. Le dispositif prévoit donc davantage qu’une adresse électronique abandonnée en bas d’une affiche.
Il reste une différence entre la description d’un service et une évaluation de ses résultats. Les pages consultées ne constituent pas un audit indépendant de la plateforme. Elles ne permettent pas de connaître le délai médian de traitement des dossiers concernant des violences sexuelles sur mineurs, le devenir de chaque transmission ou la satisfaction des personnes accompagnées. Dire cela ne prouve aucun échec. Cela définit les pièces nécessaires pour mesurer l’efficacité annoncée.
Un club peut rendre cette procédure concrète sans attendre un scandale. Qui montre le dispositif aux enfants ? Qui explique qu’ils peuvent l’utiliser si l’adulte concerné entraîne l’équipe première ou connaît un recruteur ? Qui donne le contact à une famille qui quitte le club après un conflit ? Une plateforme existe réellement pour ses usagers lorsqu’ils savent qu’elle est là et qu’ils peuvent s’en servir.
La formation annoncée doit devenir vérifiable
Dans sa présentation de la lutte contre les violences, la fédération expose l’extension des contrôles d’honorabilité et un objectif de formation de 100 % des 300 000 encadrants à l’horizon 2026. Cet objectif est une annonce. Les documents consultés ne permettent pas d’affirmer qu’il a été atteint.
Un pourcentage de participation ne dirait d’ailleurs pas tout. Une formation peut apprendre à reconnaître des situations problématiques, identifier le bon interlocuteur et comprendre les limites de son rôle. Son utilité se juge aussi au moment où une difficulté surgit. Un éducateur sait-il conserver une information sans mener sa propre enquête ? Une direction sait-elle protéger la personne qui alerte sans diffuser des accusations à tout le vestiaire ?
Ces questions appellent des exercices, des responsabilités explicites et des évaluations. Elles ne se règlent pas avec la seule signature d’une charte. Nous proposons que les clubs puissent montrer, sous une forme proportionnée à leur taille, la date de formation de leurs responsables, les interlocuteurs extérieurs disponibles et les règles qui encadrent les situations d’isolement entre adultes et enfants.
La publicité utile porte sur ces procédures. Elle ne porte pas sur l’identité des jeunes qui signalent. La transparence d’une organisation et la confidentialité d’un enfant doivent être conçues ensemble.
Préserver le droit de jouer après avoir parlé
Une protection sérieuse doit enfin regarder ce qui suit l’alerte. Le jeune joueur peut craindre de perdre une place, un groupe d’amis ou un projet. Il ne suffit pas de lui expliquer qu’il peut parler si toute sa vie sportive semble menacée par cette parole. L’accompagnement devrait inclure cette dimension, sans promettre une sélection ni imposer la poursuite de l’activité.
Nous défendons une règle de méthode : séparer autant que possible la décision sportive, le recueil de l’alerte et l’accompagnement de l’enfant. Le responsable d’une carrière ne devrait pas devenir son unique porte d’entrée vers la protection. Une famille doit pouvoir comprendre où s’adresser en dehors de la chaîne de prestige qui structure le club.
La cellule nationale Signal-Sports constitue un interlocuteur extérieur au club. Le ministère la présente comme accessible aux victimes, témoins et personnes ayant connaissance de violences dans le sport. La plateforme fédérale est une autre voie. Aucune ne dispense les professionnels de leurs obligations de transmission aux autorités compétentes.
Le livre remet des faits et des témoignages en circulation. Le travail institutionnel commence là où l’attention médiatique risque de s’arrêter : dans la liste des personnes habilitées, la réponse à un message, la conservation d’une alerte et l’organisation du prochain entraînement. Un enfant ne doit pas choisir entre sa sécurité et son droit de jouer. C’est à partir de cette exigence très concrète que les promesses du football devraient être évaluées.
PÉRISCOLAIRE : LE DOSSIER VIGÉE-LEBRUN
- ▸ Dans la gueule du loup
- ▸ Le Monde en a publié un extrait le 28 septembre
- ▸ La Dépêche le 5 novembre 2025
- ▸ bilan 2025 de Signal-Sports
- ▸ « J’alerte »
- ▸ consacrée au dépôt d’un signalement
- ▸ présentation de la lutte contre les violences
- ▸ cellule nationale Signal-Sports
- ▸ Photographie : Dejan Krsmanovic, 2018-07-27 Wikimedia Commons
- ▸ Licence de la photographie : CC BY 2.0
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