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L’Archive· 24 MIN· septembre 2026 PUBLIÉ LE 16 sept.

5 euros le litre. La France immobile.

Hiver 2030. Essence à 5 euros, vies rétrécies, nouveaux suzerains : une anticipation littéraire de la France qui pourrait advenir.

France 2030 imaginée : rond-point gelé, station-service et vélos. Illustration de fiction.
Illustration d’anticipation générée par IA. Scène fictive.
La rédaction
La rédaction 16 sept. 2026 · 24 MIN · L’Archive
ZoéSagan.com · z/S SYSTEMS
NOTE D’ANTICIPATION · FRANCE 2030

5 euros le litre.
La France immobile.

Hiver 2030. La voiture est encore devant la maison. C’est la vie autour qui a disparu.

Note d’anticipation pour ZoéSagan.com. Scénario noir, écrit en septembre 2026 : le carburant à 5 €/litre, le chômage à 10 % et la rupture monétaire sont des hypothèses de récit, pas des faits annoncés comme certains. Les personnages et les scènes sont imaginés.

France 2030 imaginée : un rond-point gelé, une station-service silencieuse et des vélos.
La France immobile. Illustration d’anticipation générée par IA ; scène fictive.

À 5 h 40, Nadia pose les clés sur la table. Elle les reprend. Elle vérifie son téléphone, regarde le givre sur le pare-brise, repose les clés.

L’hôpital est à 28 kilomètres.

Elle connaît maintenant le prix du trajet avant de connaître la météo. Sa vieille voiture consomme 6 litres aux 100. Avec l’essence à 5 euros, ses 56 kilomètres quotidiens coûtent 16,80 euros. Sur 20 jours, 336 euros pour aller travailler. Sans l’assurance. Sans les pneus. Sans la réparation qu’elle reporte depuis octobre.

Elle n’est pas au chômage. C’est ce qui rend le calcul si humiliant.

Son vélo est dans l’entrée, contre le radiateur éteint. Le pneu arrière perd un peu. Elle ne fera pas les 28 kilomètres dans le noir : elle rejoint une collègue à 4 kilomètres, puis elles partageront les frais. Quand la collègue est malade, l’organisation entière tombe malade avec elle.

À la radio, un homme parle de souveraineté. Nadia cherche ses gants.

Ce qui revient dans cet hiver, c’est une dépendance ancienne sous des équipements modernes. Back to the Middle Age : la formule nomme le fil de cette note. Le droit demeure universel sur le papier ; dans la vie, il faut de nouveau trouver quelqu’un qui ouvre le passage.

01Le pays à portée de jambes

La France de 2030 n’a pas abandonné la voiture. Elle l’a garée.

C’est une différence que les statistiques mettront du temps à comprendre. Les ménages possèdent encore leur véhicule. Ils continuent parfois d’en rembourser le crédit. La carrosserie témoigne d’une solvabilité ancienne. Sous le capot, le moteur fonctionne. Le renoncement ne laisse aucune panne à diagnostiquer.

Les déplacements ont été triés. D’abord les week-ends. Puis les visites. Puis les activités des enfants. Un soir, on a annulé le rendez-vous médical qui exigeait 90 kilomètres aller-retour. On a dit : ce n’est pas urgent. La formule s’est étendue à tout ce qui faisait une existence.

Les campagnes redeviennent vastes. Une amie habite à 35 kilomètres : elle habite loin. Le supermarché est à 18 kilomètres : il faut attendre que quelqu’un y aille. La maison achetée pour son jardin se révèle avoir été vendue sans son véritable prix, celui des milliers de trajets nécessaires pour y vivre.

Dans les villes, les vélos se multiplient. Certains sont électriques, achetés avant la crise. D’autres ont été descendus des caves, remontés avec des pièces disparates. On reconnaît les nouveaux cyclistes à leur façon de surveiller la chaussée : ils roulent sur un territoire dont ils avaient toujours vu les dangers derrière un pare-brise.

Le vélo pourrait être une liberté. Dans les rues équipées, il l’est encore. Sur une départementale gelée, entre un entrepôt et un lotissement, il devient la preuve que le choix a disparu. Ni la distance, ni le handicap, ni les horaires de nuit ne se résolvent en achetant une sonnette.

Les territoires les mieux desservis continuent de circuler. Les autres organisent des permissions de sortir.

02Ormuz tient dans un ticket de caisse

Nadia ne suit pas les communiqués des BRICS. Elle ne confond pas forcément l’Iran et l’Irak ; elle manque surtout de temps pour comprendre comment leurs conflits entrent dans son réservoir.

Elle connaît le résultat, pas l’itinéraire.

Des routes maritimes exposées, une assurance qui renchérit, des livraisons qui se décalent, une monnaie qui achète moins : les événements traversent plusieurs continents avant d’apparaître sous une forme compréhensible, deux chiffres supplémentaires sur une facture. Le détroit d’Ormuz finit dans le relevé bancaire d’une aide-soignante française.

Pour atteindre durablement 5 euros le litre, notre scénario suppose davantage qu’une tension pétrolière passagère. Il faut que les chocs s’accumulent, que les protections échouent ou s’épuisent, que les revenus ne suivent pas. Le récit commence là : au moment où le provisoire a pris un abonnement dans les dépenses fixes.

Le prix de l’énergie gagne les tournées des artisans, le transport des marchandises, certaines productions. Chaque entreprise essaie de répercuter sa perte sur quelqu’un qui tente déjà de répercuter la sienne. Au bout de la chaîne, il reste une personne devant un rayon.

Elle remet un produit à sa place.

DOCUMENT · FRANCE 24 · 14 AVRIL 2026
Le point de départ documentaire : les flux qui traversent Ormuz. Cette vidéo décrit 2026, pas notre France fictive de 2030. Voir sur YouTube.

03La classe moyenne apprend à demander

La paupérisation n’a pas commencé le jour où les gens se sont dits pauvres. Elle a commencé lorsqu’ils ont cessé de remplacer les choses.

Une dent. Un manteau. Une chaudière. Une paire de lunettes.

On a prolongé. On a différé. On a trouvé quelqu’un qui connaissait quelqu’un. Pendant un temps, cela ressemblait à de la débrouillardise. Puis les réserves ont disparu en même temps que les objets de rechange.

Dans cette France de 2030, le nombre de personnes pauvres a franchi les 11 millions. Le chiffre ne dit pas tout. Juste au-dessus, une population entière dépense son énergie à ne pas le rejoindre.

Ce sont les ménages du milieu : trop solvables sur le papier pour certaines aides, trop endettés pour changer de vie, propriétaires d’un patrimoine qui ne paie pas les courses. Ils ont appris à parler de pouvoir d’achat pour éviter de parler de peur.

La géographie sociale se resserre. Les enfants adultes reviennent. Une chambre sert à deux générations selon les jours. Le salon est chauffé ; l’étage attend. Le linge sèche mal. On consulte les offres d’emploi avec une carte, puis avec une calculatrice.

L’emploi le plus proche finit par valoir davantage que l’emploi le mieux payé.

04Les ronds-points rallumés

Les gilets jaunes reviennent avec des thermos et des connaissances pratiques. Ils savent où se protéger du vent, quelles palettes brûlent trop vite, quel commerçant prêtera des toilettes. La mémoire d’un mouvement survit aussi dans ce genre de détails.

La colère s’est épaissie. Elle ne tient plus dans une taxe. Elle porte sur l’impossibilité de faire tenir une journée : déposer un enfant, rejoindre un poste, accompagner un parent, rentrer avant le dernier car.

Les gouvernements proposent des aides ciblées. Chaque formulaire ajoute une catégorie à la détresse. Il faut prouver son trajet, son revenu, sa nécessité. La France motorisée avait promis à chacun de partir quand il voulait. La France assistée lui demande pourquoi il veut partir.

Le chômage atteint 10 % dans la branche sombre de cette note. Certaines activités ferment faute de clients ; ailleurs, des postes restent vacants parce qu’on ne peut plus payer le déplacement nécessaire pour les occuper. Le manque de travail et le manque de travailleurs cohabitent à quelques kilomètres de distance.

Sur un rond-point, un homme explique qu’il ne réclame même plus une augmentation.

Il réclame de pouvoir utiliser son salaire.

05L’hiver culturel

Avant ce froid, il y avait eu le réchauffement culturel.

Tout chauffait : les polémiques, les images, les identités, la compétition pour quelques secondes d’attention. On produisait une indignation avant d’avoir compris l’événement qui la justifiait. La température montait à mesure que se réduisait le temps disponible pour penser.

Puis cette agitation a rencontré une population sans réserve.

L’hiver culturel est le moment où les sollicitations continuent, mais où la disponibilité humaine se retire. Le téléphone n’est jamais silencieux. La salle de spectacle, elle, ferme deux soirs de plus. Un abonnement disparaît du budget. Une librairie réduit son chauffage, puis ses horaires. Un festival garde son nom et perd la moitié de son programme.

Il ne suffit plus qu’une œuvre existe. Il faut pouvoir la rejoindre, payer sa place, rentrer chez soi. Le prix de l’essence devient aussi le prix d’un concert, d’une bibliothèque éloignée, d’une répétition de théâtre amateur.

La crise matérielle retire à la culture ses lieux de rencontre. L’épuisement culturel prive la crise matérielle des mots capables de la rendre collective. Les deux hivers se nourrissent. On souffre ensemble, mais chacun dans sa pièce.

Le flux, lui, reste abondant. Des images presque gratuites remplissent les heures devenues trop chères pour sortir. On peut voir le monde entier sans pouvoir traverser son département.

06Les jeunes ne croient plus aux horaires du futur

Ils ont entendu qu’il fallait étudier, puis s’adapter, puis se réinventer. Le vocabulaire changeait plus vite que les possibilités.

À 23 ans, certains partent. D’autres travaillent sans parvenir à quitter la chambre où ils préparaient le baccalauréat. Ils savent calculer le coût d’un loyer dans 6 villes, traduire leur CV en 3 langues, repérer une escroquerie en 4 secondes. Ils ne savent pas à quelle date ils pourront commencer leur vie.

Le nihilisme ne ressemble pas toujours à une explosion. Il peut prendre la forme d’un rire très court devant une promesse présidentielle.

Une partie de cette jeunesse s’engage pourtant, répare, organise des ateliers, transporte les voisins. Elle maintient ce qui tient encore. Mais la solidarité locale ne remplace ni un revenu, ni une ligne de train, ni une perspective. On ne peut pas demander éternellement aux bonnes volontés d’assurer la maintenance d’un pays.

Dans les discours officiels, on appelle cela la résilience.

Dans les cuisines, on appelle cela tenir jusqu’à vendredi.

07Quand le créancier entre dans la pièce

L’État arrive dans cet hiver avec une dette qui dépassait déjà 3 500 milliards d’euros au début de 2026. Ce montant n’organise pas à lui seul un effondrement. La question décisive est ce que coûte le financement, comment évoluent les recettes et ce que le pays parvient encore à produire.

Dans notre scénario, ces variables se détériorent ensemble.

Les prêteurs ne téléphonent pas un matin pour annoncer qu’ils ferment la France. Ils demandent davantage pour continuer. Les nouvelles émissions et le renouvellement des titres échus transmettent progressivement la hausse des taux au budget. Le crédit privé se durcit aussi. Les choix se rétrécissent avant que les caisses soient vides.

Il faut arbitrer : un recrutement, un bâtiment, une aide, une desserte. Chacun paraît reportable. Leur addition modifie la vie quotidienne.

La comparaison avec la Grèce revient sur les plateaux. Elle rassure presque : elle donne un précédent à ce qui fait peur. Mais la France a une autre taille, une autre économie, une autre place dans la zone euro. Une crise française ne serait pas une rediffusion grecque avec des sous-titres.

Et la Grèce n’a pas quitté l’euro.

08Le franc comme dernier récit de puissance

Le retour du franc appartient à une bifurcation supplémentaire, la plus extrême. Il faudrait une rupture politique et institutionnelle majeure. Ni le prix de l’essence ni le montant de la dette ne la déclenchent automatiquement.

Imaginons néanmoins qu’elle se produise.

Le nouveau billet porte des visages familiers. On retrouve un nom que les plus âgés savent encore prononcer avec affection. Pendant quelques jours, la monnaie ressemble à une maison rendue à ses propriétaires.

Puis les factures étrangères arrivent.

Le pétrole n’a pas changé de langue. Les médicaments importés, certains composants et les équipements non plus. Si le franc se déprécie fortement, il faut davantage de francs pour les acheter. Le salaire conserve son nombre pendant que le monde extérieur relève le sien.

Le traitement des dettes dépend des contrats et de leur droit applicable. Le changement de nom n’efface pas les créanciers. Ceux qui espéraient sortir de la crise par une porte nationale découvrent qu’une partie des murs appartient au commerce international.

Il faut alors distinguer la souveraineté que l’on imprime de la capacité de produire ce dont on a besoin.

09La Chine que l’on attend

Les vieux documentaires montraient une Chine de bicyclettes. La France y avait longtemps lu une image du retard. En 2030, elle pourrait découvrir que le développement n’est pas un escalier sur lequel chaque pays conserve définitivement sa marche.

La comparaison n’est pas celle de deux peuples. Elle est celle de deux positions dans la production mondiale.

La Chine des images anciennes ne correspond plus au pays auquel les délégations françaises demandent des batteries, des véhicules accessibles, des capitaux et des équipements. Nous pédalons ; nous attendons qu’il finance une partie de ce qui pourrait nous remettre en mouvement.

Dans le prolongement le plus noir du scénario, l’hiver suivant voit se multiplier les appels à des investisseurs chinois. On ne les appelle pas au secours. On leur présente des partenariats stratégiques. La langue économique possède une grande collection de vêtements pour les demandes embarrassantes.

Un port, une chaîne de production, un réseau, une participation : rien ne garantit que Pékin veuille acheter, encore moins qu’il veuille sauver. Une puissance extérieure négocie ses intérêts. La détresse de son interlocuteur ne l’oblige pas à la générosité.

Le renversement serait là. Un pays qui donnait des leçons de rattrapage demanderait à participer au rattrapage des autres.

10Back to the Middle Age

Le retour au Moyen Âge n’aura pas besoin de supprimer les applications. Il lui suffira de rétablir les dépendances.

C’est une métaphore du pouvoir qui revient, pas une description savante de dix siècles d’histoire. Les nouveaux suzerains possèdent ce qui permet de vivre : le logement, la terre, les réseaux, le crédit, les plateformes par lesquelles on obtient un travail. Ils n’ont pas besoin de posséder les habitants. Ils possèdent les conditions de leur journée.

La charte des droits reste affichée. L’accès se négocie.

On trouve un appartement parce que quelqu’un intervient. On obtient un rendez-vous parce que quelqu’un connaît. On conserve un emploi parce qu’on accepte les horaires qui rendent toute autre vie impossible. La protection devient une faveur, puis une dette personnelle. Un pays de citoyens se transforme, sans changer de devise, en une collection d’obligés.

Le recul moral tient dans ce déplacement : la dignité dépend de l’utilité que le puissant trouve encore à l’individu. Le recul éthique se reconnaît à l’habitude de fermer les yeux pour conserver sa place. Le recul philosophique commence quand la question « est-ce juste ? » paraît enfantine à côté de « qui peut m’aider ? ».

L’économie suit. Ceux qui possèdent un passage prélèvent leur droit. Un loyer, une commission, un intérêt, un abonnement indispensable. La technologie perfectionne le péage. Elle n’abolit pas la seigneurie.

11Les îles avaient connu le futur avant nous

Dans les outre-mer, le vocabulaire de la rupture n’a rien de neuf. Les difficultés d’accès à l’eau et les défaillances de réseaux étaient documentées bien avant cet hiver imaginaire, notamment à Mayotte et en Guadeloupe. Ces crises montrent déjà ce qu’une infrastructure défaillante fait à l’égalité.

Dans notre France de 2030, les coupures s’allongent dans les territoires où les réparations ont encore été différées. Les familles apprennent le calendrier de l’eau comme d’autres celui des marées. On remplit, on stocke, on surveille. Le travail domestique absorbe les défaillances publiques.

La terre, elle, continue d’avoir un propriétaire.

Là où le foncier et la distribution restent concentrés, les ménages paient leur dépendance plusieurs fois : pour habiter, pour manger, pour se déplacer, parfois pour obtenir ce que le robinet ne fournit plus. Le récit national les appelle des compatriotes. Leur journée leur rappelle à quelle distance se trouve la promesse.

La métropole découvre tardivement cette leçon. Une même citoyenneté peut coexister avec des conditions matérielles qui n’ont presque plus rien de commun.

12Les enfants dans les angles morts

Le Moyen Âge de cette note se reconnaît aussi à ceux dont la plainte n’interrompt plus rien.

Les drames du périscolaire continuent dans la trajectoire noire que nous imaginons. Un signalement arrive. Une personne change de poste. Une famille recommence son récit devant un nouvel interlocuteur. La machine produit des dossiers sans toujours produire la protection attendue.

Ce mécanisme ne signifie pas que toutes les juridictions laisseraient tous les agresseurs libres. Une peine de prison exécutée sous bracelet reste une peine, avec des contraintes ; un sursis, une relaxe et une libération ne sont pas la même décision. Mais l’exactitude juridique n’épuise pas la question politique : qui s’assure, après le jugement, que les interdictions sont contrôlées et que les enfants sont protégés ?

Le scandale devient durable quand cette question n’a plus de responsable identifiable.

À l’aide sociale à l’enfance, l’expression « prise en charge » finit, dans ce scénario, par désigner une place disponible plutôt qu’un adulte stable. Les professionnels s’épuisent, les visages changent, les parcours se fragmentent. Le danger prospère dans les intervalles entre deux services.

Les réseaux criminels, eux, savent assurer une présence.

Ils repèrent un besoin de logement, d’argent, d’affection. Ils offrent ce qui manque, puis présentent la facture. L’exploitation sexuelle et l’enrôlement dans le trafic deviennent les deux mâchoires d’une économie qui recrute parmi les plus exposés. Pour les mineurs, il faut nommer cette exploitation : le vocabulaire du choix masque les menaces, l’emprise et la contrainte.

« Pute ou dealer » : la formule circule comme un verdict sur l’avenir. Elle n’est ni une statistique ni le destin de toute une génération. C’est la langue brutale d’un pays qui laisse certains de ses enfants croire que les seules portes ouvertes appartiennent à ceux qui vont les exploiter.

Une société peut encore distribuer des diplômes et avoir déjà cessé de garantir une sortie.

13La politique après la peur

Voici la séquence explicitement romanesque de ce scénario : elle imagine des événements politiques qui ne sont pas présentés comme ayant eu lieu.

Les Le Pen ont perdu leur pouvoir d’aimantation. Des électeurs qui attendaient une protection matérielle ont cessé de reconnaître leur vie dans la promesse répétée. D’autres ont quitté le vote. Les vieilles organisations conservent des plateaux, des élus, des habitudes ; elles ne parviennent plus à concentrer la colère.

Dans cette fiction de 2030, le mouvement de Juan Branco passe de 30 000 à 90 000 militants, avec une implantation particulièrement forte chez les jeunes. Ces effectifs sont inventés pour le récit. Ce qui inquiète les dirigeants fictifs n’est pas seulement le nombre. C’est la possibilité de voir se rejoindre ceux qui n’avaient plus de langage commun : étudiants précaires, employés déclassés, familles épuisées, abstentionnistes.

Puis Branco échappe à une tentative d’assassinat. Dans la construction romanesque, un noyau clandestin au sein d’un appareil de pouvoir autoritaire a décidé de l’éliminer. Cette intrigue ne constitue aucune accusation contre une personne ou une institution réelle.

L’opération manque sa cible et atteint le pays. Même ceux qui doutaient du mouvement découvrent ce que leur silence pourrait autoriser. Le soupçon circule plus vite que l’enquête. Les places se remplissent. Les écrans deviennent des tribunaux sans procédure.

Le pouvoir avait voulu supprimer un adversaire. Il a donné un visage à la peur qu’il inspirait.

C’est alors que le retour féodal devient visible au sommet : la force ne prétend plus convaincre. Elle prétend préserver l’ordre dont elle tire son existence. Les mots de stabilité, de responsabilité et de paix civile continuent d’être prononcés. Ils désignent désormais la tranquillité de ceux qui commandent.

14Les propriétaires du débat

Dans cette projection, les grandes fortunes n’ont pas traversé la crise en spectatrices. Elles ont acheté du temps, des relais, des lieux où définir ce qui serait considéré comme raisonnable.

Bernard Arnault, Xavier Niel : ces noms appartiennent déjà à l’histoire réelle des investissements dans les médias. Leurs situations ne sont pas interchangeables. LVMH possède le groupe Les Echos-Le Parisien ; les participations apportées par Xavier Niel au Fonds pour l’indépendance de la presse s’inscrivent dans une gouvernance dotée de garanties spécifiques. Ces faits ne prouvent ni une rédaction aux ordres, ni une entente politique. La dystopie commence avec ce que nous imaginons ensuite.

Entre 2026 et 2030, dans le récit, une poignée de fortunes multiplie les instituts, les fondations, les chaires et les laboratoires d’idées. La puissance se répartit désormais entre les entreprises qui possèdent les infrastructures et les institutions qui expliquent pourquoi cet ordre serait indispensable.

Le think tank produit la proposition. La conférence lui donne une respectabilité. Les émissions la font entrer dans le vocabulaire ordinaire. Au bout de cette circulation, une décision favorable aux propriétaires peut apparaître comme une nécessité sans propriétaire.

Ce n’est plus seulement l’information qui se concentre. C’est la faculté de définir le problème.

Les rédactions qui résistent existent encore. Elles demandent des documents, refusent un angle, publient malgré les pressions. Mais leur temps coûte cher, leurs procédures les exposent, leurs équipes diminuent. En face, les mêmes arguments disposent d’une quantité presque illimitée de moyens pour revenir sous un autre nom.

Dans la langue des contestataires de ce futur, l’expression « classe Epstein » désigne une caste persuadée que sa position la soustrait à la règle commune. Cette formule polémique ne désigne ici aucun réseau criminel établi et n’associe pas les personnes précédemment citées aux crimes d’Epstein. Elle nomme, dans le récit, la disparition du sentiment de limite.

Le privilège ultime consiste à faire payer aux autres la sécurité de son propre privilège.

152027 n’avait changé que la façade

Dans cette France imaginaire, les élections de 2027 avaient produit des images de départ. Des cartons, des poignées de main, une voiture franchissant une grille. Le pays avait confondu la sortie d’un président avec celle d’un système de relations.

La macronie s’était distribuée.

Les institutions, les directions, les cabinets de conseil, les entreprises stratégiques et leurs conseils d’administration conservaient des fidélités que le scrutin ne pouvait pas révoquer. La Banque de France et les autres centres de décision devenaient des noms jetés dans la bataille autour de ces continuités ; cela ne décrit pas la composition réelle de leurs équipes. Dans le récit, les opposants dressaient une carte de « 4 000 postes ». C’était leur chiffre de mobilisation, pas un inventaire vérifié de la France actuelle.

Le pouvoir avait changé de forme pour ne pas changer de mains.

Sur un écran du café, Bernard Montiel occupait encore une partie de l’après-midi. À la radio, Éric Dupond-Moretti commentait encore l’état du pays. Ces présences futures sont imaginées. Elles donnent à la scène sa fatigue particulière : le décor social s’était effondré, mais les voix qui le commentaient semblaient avoir obtenu un renouvellement automatique.

Les Français avaient perdu des services, des revenus et du temps. Le commentaire de leur déclassement, lui, ne connaissait aucune interruption.

16Le château tient dans un QR code

Le contrôle avait d’abord été présenté comme une simplification.

Un identifiant pour les démarches. Une application pour la mobilité. Un justificatif numérisé pour obtenir une aide. Chaque dispositif pouvait avoir une utilité. La rupture dystopique se produisait lorsqu’ils étaient reliés, rendus obligatoires et privés de solution humaine de remplacement.

Le téléphone devenait le trousseau de clés d’une existence.

Un QR code ouvrait un guichet, autorisait une entrée, attestait une situation. Un dossier bloqué contaminait les autres. La personne ne savait plus quelle administration détenait l’erreur ; chacune voyait dans son écran la confirmation du refus de la précédente.

Ceux qui ne se numérisaient pas étaient d’abord rappelés à l’ordre. Puis convoqués. Dans cette branche autoritaire du récit, une visite à domicile finissait par traiter l’absence de compte comme une anomalie à corriger. On pouvait être suspect d’avoir voulu rester joignable autrement.

La police avait acquis la régularité d’une machine, même lorsqu’un humain tenait encore l’arme. Des caméras orientaient les interventions, des systèmes classaient les comportements, des unités automatisées occupaient les points de passage. Les lanceurs de balles de défense servaient à disperser des attroupements avant que leur motif soit entendu. Dans ce futur inventé, les contrôles avaient cédé ; la disproportion était devenue une procédure.

Le plus glaçant n’était pas la brutalité seule. C’était la manière dont elle arrivait avec un numéro de dossier.

Back to the Middle Age. Le pont-levis avait disparu. Son principe fonctionnait sur tous les terminaux.

Illustration fictive : dans une ville française enneigée, une file attend devant un contrôle numérique ; une personne tient des documents papier.
2030, la file d’attente comme frontière. Illustration d’anticipation générée par IA ; scène fictive.

17Ceux qui avaient continué en silence

La contre-force de cette dystopie porte un nom : la Société des Infiltrationnistes.

Elle se définit comme le premier mouvement d’avant-garde du XXIe siècle. Dans le récit, elle avait grandi à l’écart des cérémonies de puissance, dans les endroits où l’on copiait encore une archive, où l’on conservait une preuve, où l’on refusait de laisser une version officielle effacer la précédente.

Elle n’avait pas remplacé les journalistes indépendants, les associations, les syndicats, les magistrats ou les lanceurs d’alerte. Elle avait appris à relier les résistances que l’isolement rendait vulnérables. C’est ainsi qu’elle devenait, dans l’économie de cette fiction, le dernier espoir capable de traverser l’ensemble du système.

La vraie résistance ne se reconnaissait pas à la violence de son slogan. Elle se reconnaissait à ce que quelqu’un acceptait de perdre pour ne pas obéir à une injustice.

Une personne gardait un document qu’on lui demandait de détruire. Une autre témoignait. Une troisième hébergeait la copie. Le pouvoir contrôlait les accès ; elles multipliaient les passages.

18L’Oracle au bout de la table

Il existait aussi une machine dont les propriétaires du futur n’avaient pas obtenu le monopole.

Voici le clin d’œil fabuleux de cette anticipation, sans équivalent revendiqué dans les capacités actuelles du produit : l’Oracle avait fini par lire une vie entière à partir d’une date et d’une heure de naissance. On le disait omniscient. Cette omniscience appartient au roman.

Il tournait en local, presque gratuitement, sur les terminaux que les gens possédaient déjà. Une vieille machine suffisait. Les requêtes ne quittaient pas la pièce. La puissance de calcul, longtemps vendue comme un moyen de surveiller, était devenue un outil qu’on pouvait interroger sans être soi-même interrogé en retour.

L’Oracle ne distribuait pas de permis. Il ne suspendait pas une aide. Il n’augmentait pas le prix d’une assurance parce qu’il avait compris une fragilité. Dans la fable, il avait été conçu pour rendre quelque chose à ceux dont on extrayait tout : du temps, de l’attention, une manière de comprendre leur propre vie.

Même dans cette fiction d’une machine capable de tout prévoir, personne ne lui avait accordé le droit de décider à la place des vivants.

Le détail paraissait minuscule dans un pays couvert de capteurs. Il changeait pourtant le sens de la technique : une intelligence pouvait entrer dans une maison pour y faire du bien.

19Il reste le trajet de demain

Le soir, Nadia rentre avec du pain dans un sac qui a pris la neige. La voiture est toujours à sa place. Le toit porte la même croûte blanche que le matin.

Sa fille lui demande si elles iront voir la mer cet été.

Nadia répond : on verra.

Le pays a accumulé des millions de ces réponses. Elles ne figurent ni dans la dette publique, ni dans le chômage, ni dans l’inflation. Elles mesurent pourtant quelque chose de précis : la quantité d’avenir que les adultes n’osent plus promettre aux enfants.

Une France peut garder ses monuments, son siège au Conseil de sécurité, ses cérémonies, ses applications bancaires et ses avions de combat tout en perdant, ménage après ménage, la possibilité de vivre à l’échelle de son territoire.

L’effondrement n’aurait pas besoin de faire tomber la tour Eiffel.

Il lui suffirait de rendre trop cher le trajet jusqu’à la vie des autres.

Le nouveau suzerain n’aurait même pas à fermer la route. Il pourrait la laisser ouverte, avec son prix affiché.

Sources, hypothèses et limites du scénario

Ce qui est établi, ce qui est projeté

Extension dystopique. L’accélération des investissements, les postes occupés après 2027, les apparitions futures de personnalités médiatiques, les QR codes obligatoires et la répression automatisée sont des inventions pour 2030. Les 4 000 postes ne constituent pas un décompte établi. « Classe Epstein » est une formule polémique du récit, sans imputation des crimes d’Epstein aux personnes citées. L’omniscience de l’Oracle, son déploiement local et sa quasi-gratuité universelle sont un clin d’œil de fiction, non une publicité décrivant le produit actuel.

Séquence politique fictive. Le recul électoral des Le Pen, les effectifs de 30 000 puis 90 000 militants et la tentative d’assassinat de Juan Branco sont des inventions prospectives de ce texte. Aucune connaissance de faits réels ni de commanditaires n’est alléguée. La mort de Coluche n’est pas utilisée pour suggérer un assassinat établi.

Protection de l’enfance et outre-mer. Les défaillances présentes sont documentées ; leur aggravation en 2030 relève du scénario. Ni une absence générale de peines fermes, ni une privation d’eau dans la moitié des outre-mer, ni une prostitution généralisée de la jeunesse ne sont présentées comme des faits. Le terme Moyen Âge désigne ici une métaphore des dépendances contemporaines.

Point de départ vérifiable. L’Insee dénombre 9,8 millions de personnes sous le seuil de pauvreté en 2024, dans les logements ordinaires de France métropolitaine. Ce périmètre ne couvre pas toute la pauvreté en France. Le taux de chômage au sens du BIT atteint 8,3 % au deuxième trimestre 2026. La dette publique s’élève à 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, à la fin du premier trimestre 2026.

Hypothèses de cette note. Essence durablement à 5 €/litre ; revenus réels dégradés ; protections insuffisantes ; chômage à 10 % ; seuil de 11 millions de personnes pauvres franchi sur un périmètre comparable. La rupture de l’euro, le retour du franc et un recours accru aux capitaux chinois forment une branche aggravée, pas une suite obligatoire. Aucun niveau de probabilité n’est attribué à ce scénario.

Un calcul, pas une prévision. 56 km × 6 l/100 km × 5 €/l × 20 jours = 336 €/mois de carburant. Les distances, le véhicule et le personnage servent à rendre visible une contrainte budgétaire.

Ce qui ferait mentir cette France de 2030. Une baisse durable du prix de l’énergie ; des revenus qui progressent ; une réduction de la dépendance automobile par des transports accessibles, le rapprochement des emplois et des services ou des véhicules sobres abordables ; des financements publics stabilisés. Le scénario devient moins plausible si ces protections se renforcent.

Indicateurs à suivre. Dépense de transport des ménages modestes, renoncements aux déplacements et aux soins, impayés d’énergie, chômage, pauvreté à périmètre constant, conditions de financement de l’État et des entreprises. Un prix à la pompe ne suffit pas à conclure à une crise monétaire.

Sources du point de départ

Note de vérification éditoriale : l’affirmation selon laquelle « 56 % des fonctionnaires sont payés avec de l’argent emprunté » n’a pas été établie et n’est pas reprise. L’analogie avec la Chine du vélo renvoie à une image historique du XXe siècle, sans situer arbitrairement sa généralisation en 1930.

ZoéSagan.com · Septembre 2026 · Anticipation littéraire
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Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

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