Le rappeur que Londres poursuivait pour terrorisme a ouvert la Fête de l’Humanité. Il doit sa liberté à un dossier déposé un jour trop tard
Kneecap a ouvert la 91e Fête de l’Humanité le 11 septembre au Plessis Pâté. Les poursuites pour infraction terroriste visant son rappeur Mo Chara ont été annulées en septembre 2025 pour un motif unique : le parquet avait dépassé d’une journée le délai légal de six mois.
Alpha Sagan.
Novembre 2024, Londres. Un concert. Un drapeau brandi sur scène, celui du Hezbollah, organisation classée terroriste au Royaume Uni.
Mai 2025. Liam O’Hanna, qui rappe sous le nom de Mo Chara dans le trio nord irlandais Kneecap, est poursuivi pour infraction terroriste.
26 septembre 2025. Un juge referme le dossier. Pas sur le fond. Sur un délai. Le parquet disposait de six mois pour engager les poursuites à compter des faits. Il a déposé un jour trop tard. La magistrate qualifie l’accusation d’illégale et nulle.
11 mars 2026. La justice britannique confirme l’abandon des poursuites.
11 septembre 2026, Base 217, Le Plessis Pâté, Essonne. Kneecap ouvre la 91e Fête de l’Humanité.
Vingt et un mois pour une journée
Voilà le trajet, remis à plat. Entre le drapeau et la scène française, il s’est écoulé vingt et un mois, une tournée américaine annulée pour cause de procédure, et exactement une journée de retard administratif.
Cette journée est tout le dossier. Sans elle, l’affaire partait au fond, et on aurait su ce que le droit britannique pense d’un drapeau brandi sur une scène de concert. Avec elle, on ne sait rien. On sait juste que quelqu’un, dans un bureau du parquet, a déposé un jeudi ce qu’il fallait déposer un mercredi.
| Date | Ce qui se passe |
|---|---|
| Novembre 2024 | Concert à Londres. Un drapeau du Hezbollah est brandi sur scène. |
| Mai 2025 | Mo Chara est poursuivi pour infraction terroriste. |
| 26 septembre 2025 | Dossier refermé pour vice de procédure. Le délai légal de six mois est dépassé d’un jour. L’accusation est déclarée illégale et nulle. |
| 11 mars 2026 | La justice britannique confirme l’abandon des poursuites. |
| 11 septembre 2026 | Kneecap ouvre la 91e Fête de l’Humanité au Plessis Pâté. |
Ce que la Fête achète quand elle programme Kneecap
La 91e édition s’est tenue du 11 au 13 septembre sur l’ancienne base aérienne 217, en Essonne. Une cinquantaine d’artistes sur trois jours. Soprano, Louane, Kery James, Oumou Sangaré, UB40, Josman, The Avener, Les Wampas, Kiddy Smile, Maureen. L’organisateur revendique 610 000 personnes pour l’édition 2025, son record. Le chiffre est celui de la maison, il n’est vérifié par personne, on le donne pour ce qu’il est.
Dans cette affiche, Kneecap n’est pas un nom de plus. C’est une signature politique. Le trio de Belfast rappe en irlandais et en anglais, il s’est fait connaître hors des îles britanniques par ses prises de position sur Gaza, et il arrive en France avec un casier vide et une réputation chargée. Programmer Kneecap, pour un festival organisé par un journal, c’est afficher une position sur la liberté de scène avant même que le groupe branche un micro.
La question intéressante n’est pas de savoir si le groupe avait raison. C’est de savoir ce que la France achète quand elle l’accueille. Elle accueille un artiste que la justice britannique n’a jamais jugé. Ni condamné, ni relaxé au fond. Classé.
Le fil de la semaine · deux hommes, deux relaxes, zéro jugement
Cette mécanique, nous la racontons pour la deuxième fois en une matinée, et ce n’est pas un hasard de calendrier.
Le même jour, en France, nous racontons la relaxe du député Sébastien Delogu dans la procédure pour injure publique lancée contre lui par le syndicat Alliance. Le tribunal ne s’est pas prononcé sur le mot employé. Il a constaté que le syndicat n’était visé qu’indirectement, à travers des représentants que le député n’avait pas nommés.
Deux hommes. Deux paroles publiques attaquées en justice. Deux issues favorables. Et dans les deux cas, la même chose : le fond n’a pas été tranché. D’un côté un destinataire mal identifié, de l’autre un délai dépassé d’une journée. Les deux dossiers repartent intacts. Rien n’a été dit sur ce qu’on a le droit de dire.
C’est la définition même d’une jurisprudence qui n’existe pas. Un vice de procédure ne protège que celui qui en bénéficie, et seulement cette fois là. Le suivant recommencera à zéro, avec un parquet qui aura appris à compter ses jours.
Ce qui se joue derrière
Nous suivons cette ligne depuis des semaines, sur d’autres terrains. L’annulation par le Conseil constitutionnel de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, suivie quinze jours plus tard d’un retour du même objectif par Bruxelles, obéit au même principe : une décision de forme ne referme pas une intention politique. La carte blanche d’Adèle Haenel dont le replay a disparu montre la version silencieuse de la chose, celle où aucun juge n’intervient et où le contenu s’efface tout seul.
Côté musique, le terrain bouge dans l’autre sens. Quand Suno lance sa version 6 « avec l’industrie musicale » après l’avoir entraînée sur tout, ce sont les mêmes années où l’on discute de ce qu’un artiste a le droit de produire, pendant qu’une machine produit sans qu’on lui demande son avis. Et sur les tribunes, la phrase laissée en suspens par la ministre chargée de la lutte contre les discriminations rappelle qu’une parole publique se calibre aussi par ce qu’elle ne finit pas. Laure Calamy défendant sur France Inter le financement des salles pour un film qui n’ira dans aucune salle complète la série : le cadre bouge plus vite que les œuvres.
Le silence des autres
Voilà ce qu’aucune rédaction française n’a écrit cette semaine, alors que l’information est publique depuis mars et que le groupe jouait à quarante minutes de Paris vendredi soir.
Que Mo Chara a été sauvé par un calendrier, pas par un principe. Que la décision britannique laisse le fond intact, donc rejouable, contre lui ou contre un autre. Que la France a accueilli comme un symbole de liberté d’expression un homme dont la liberté d’expression n’a jamais été examinée par un tribunal. Et que sur les 610 000 personnes revendiquées l’an dernier, presque aucune n’a lu la motivation de septembre 2025, qui tient en une ligne et ne parle ni de Gaza, ni de musique, ni de drapeau.
Elle parle d’un jour de retard.
▸ Sources · décisions de la justice britannique du 26 septembre 2025 et du 11 mars 2026 relatives à Liam O’Hanna. Programmation et dates de la 91e Fête de l’Humanité, du 11 au 13 septembre 2026, Base 217 du Plessis Pâté. Fréquentation 2025 : chiffre revendiqué par l’organisateur.
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