La ministre chargée de la lutte contre les discriminations a laissé sa phrase en suspens, 16 jours avant que le Sénat qui votera sa loi se renouvelle par moitié
Sur CNews mercredi, pressée de dire si la théorie du grand remplacement est raciste, la ministre chargée de la lutte contre les discriminations a laissé sa phrase en suspens. Quatre voix lui répondent. Et son projet de loi contre le racisme arrive au Sénat, qui se renouvelle le 27 septembre.
« Non, je ne pense pas que ce soit une théorie… » La ministre chargée de la lutte contre les discriminations a laissé sa phrase en suspens, 16 jours avant que le Sénat qui votera sa loi se renouvelle par moitié
Voilà l’état du dossier, et il n’y a rien à interpréter : tout a été dit en public, sur des ondes publiques, devant témoins.
Mercredi, sur CNews, la ministre est pressée par les chroniqueurs de qualifier la théorie du grand remplacement, concept conceptualisé par l’essayiste d’extrême droite Renaud Camus. Elle élude à plusieurs reprises. Puis elle lance la phrase ci dessus et la laisse en l’air. Elle qualifie tout de même la théorie de « fausse, factuellement », puis de « même mensongère, parce que cherchant à créer un terreau de peur dans notre pays ».
Jeudi, sur franceinfo, elle précise : le débat sur ce sujet fait « partie de la liberté d’expression ». Et : « Et donc je crois que le ranger sur le caractère raciste voudrait dire qu’on n’a pas le droit d’en débattre. Moi, je préfère combattre. »
La première à la reprendre n’est pas de l’opposition. C’est Prisca Thévenot, députée Renaissance, son propre parti, sur X : « Hein ? Aurore Bergé, tu expliques qu’une théorie raciste, ça se débat comme une opinion politique ? Le racisme est un DÉLIT ». Puis : « Le grand remplacement n’est pas un débat : c’est une théorie complotiste, qui a motivé des attentats terroristes. »
Viennent les historiens, et ils ne sont pas d’accord entre eux sur la paternité du concept, ce qui rend leur accord sur le reste plus lourd encore.
Yvan Gastaut, maître de conférences à l’Université Côte d’Azur, rappelle que Renaud Camus a conceptualisé la chose à la fin des années 2000 mais qu’on en trouve le motif dans « La France juive » d’Édouard Drumont, en 1886. Valérie Igounet, directrice adjointe de Conspiracy Watch et docteure en histoire, tranche autrement : « C’est une théorie qui, sans aucune ambiguïté, est xénophobe et complotiste. Elle a conduit à des attentats terroristes. L’auteur des attentats de Christchurch, en Nouvelle Zélande, avait intitulé son manifeste ‘le grand remplacement’. »
Maintenant le calendrier, parce que c’est lui l’information et que personne ne l’a mis sur la table.
Aurore Bergé a un projet de loi pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme. Il arrive en examen au Sénat dans quelques semaines. Le 27 septembre, ce même Sénat renouvelle 178 de ses 348 sièges, dans 63 départements, devant 162 000 grands électeurs. Et les sénateurs se préparent à l’arrivée possible d’un premier groupe du Rassemblement national, qui aurait besoin de 10 élus pour l’obtenir.
Refaites la chronologie dans cet ordre. Une ministre doit faire voter un texte contre le racisme par une chambre qui, dans 16 jours, comptera peut être pour la première fois un groupe RN. Deux semaines avant ce renouvellement, elle va sur un plateau et refuse de ranger dans la catégorie raciste la théorie que l’auteur de Christchurch a prise pour titre de manifeste. Ce n’est pas une maladresse de direct. C’est un arbitrage, et il a une date.
Sur le choix du plateau, les historiens ne s’embarrassent pas. « C’est une femme politique qui intervient sur CNews. Ce n’est pas un média neutre », note Valérie Igounet. Nicolas Bancel va plus loin : « Elle a dû se dire que les téléspectateurs étaient des adeptes du grand remplacement. » Nous avons déjà décrit ce mécanisme, quand une question de plateau voyage plus vite que la réponse. Le plateau n’est pas un lieu neutre où l’on va dire ce qu’on pense. C’est un lieu où l’on va dire ce que la salle supporte.
Le contexte parlementaire n’a rien d’abstrait. La même chambre a déjà vu un texte censé protéger les mineurs en ligne tomber sur un article 1er inconstitutionnel, et l’extrême droite européenne y travaille son maillage international en mémorandums signés. Quant à ce que coûte concrètement une institution qui ne qualifie pas, nous l’avons raconté ailleurs, dans un gymnase.
Elle a dit fausse. Elle a dit mensongère. Elle a dit qu’elle préférait combattre. Elle n’a pas dit le mot, et le mot fait 7 lettres. Sa phrase, elle, n’a jamais été terminée : à ce stade, c’est encore la chose la plus honnête du dossier.
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