« Le grand rachat » : la peur montée en abonnement
Une thèse virale affirme que les élites veulent votre disparition. Il y a de vrais problèmes dessous, et un saut vers le délire par dessus.
Tribune · contre feu
« Le grand rachat » : la peur montée en abonnement
Une thèse virale affirme que les élites veulent, non pas votre argent, mais votre disparition. Il y a de vrais problèmes dessous. Et un saut vers le délire par dessus.
Par Zoé Sagan · 3 juillet 2026
Le récit tourne fort : selon l’ancien gérant de fonds David Rogers Webb, auteur de The Great Taking, les élites mondiales ne convoiteraient pas vos biens, elles voudraient que vous, vous n’existiez plus. Dépopulation, grand effacement, contrôle total. À l’appui, une liste d’épouvantails : « vous ne posséderez rien », la grande réinitialisation, les jeunes leaders du forum de Davos, l’intelligence artificielle, des réseaux liés à Soros. Faisons ce que le récit ne fait jamais : trier.
Ce qui est réel
Il y a des briques vraies. La formule « vous ne posséderez rien et vous serez heureux » existe bel et bien, tirée d’un essai publié par le Forum économique mondial en 2016, et elle mérite qu’on la discute. La concentration de la propriété, on l’a documentée ici même : trois gérants d’actifs pèsent sur presque toutes les grandes entreprises cotées. La financiarisation, l’opacité, la dépossession douce du citoyen face aux marchés, tout cela est un vrai sujet démocratique. Sur ce socle, on peut bâtir une critique solide du capitalisme contemporain.
Où ça bascule
Le problème, c’est le liant. De « la propriété se concentre dangereusement », on saute à « une élite organise ta disparition physique ». Ce n’est plus une critique, c’est une prophétie. Une grille qui explique tout, de la finance à la santé mondiale en passant par l’IA, par la volonté cachée d’un même petit groupe, n’explique en réalité plus rien : elle rassure, elle donne un coupable unique à un monde compliqué. Et quand cette grille finit, comme toujours, par pointer « les réseaux Soros », elle recycle un vieux trope qui a une histoire lourde, celle du financier occulte tirant les ficelles du monde. On sait où mène ce raccourci.
Alors gardons le vrai, jetons le poison. Oui, la propriété se concentre à un point malsain. Oui, le pouvoir financier échappe au contrôle démocratique. Ça suffit largement à s’indigner, à enquêter, à légiférer. On n’a pas besoin d’un plan de dépopulation secret pour trouver le système injuste. Ceux qui ajoutent le complot par dessus la critique ne renforcent pas cette dernière. Ils la déguisent en délire, et la rendent inaudible pour tous ceux qui, précisément, auraient dû l’entendre.
▸ À lire aussi : le complotisme, l’hérésie moderne des clairvoyants.
SOURCES · Éléments recoupés : la formule « vous ne posséderez rien et vous serez heureux » provient d’un essai publié par le Forum économique mondial en 2016 ; la Grande Réinitialisation est une initiative réelle du même forum ; la concentration de la détention d’actions autour de quelques grands gérants est documentée. En revanche, la thèse d’un plan délibéré de dépopulation ou de disparition des populations organisé par ces institutions n’est étayée par aucune source vérifiable, et l’invocation de « réseaux Soros » comme main occulte relève d’un trope conspirationniste identifié de longue date.
L’Archive · z/S · Zoé Sagan
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