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L’Archive· 6 MIN· octobre 2026 PUBLIÉ LE 17 oct.

Matrice ou asymptote : le procès de Libres d’obéir

Le management a-t-il des sources nazies ? Chapoutot dit oui et non. Ses critiques l’attaquent sur la méthode. Nous instruisons la querelle jusqu’au verdict.

Courbe qui tend vers une ligne pointillée « le mépris de l’homme », sous une phrase de Johann Chapoutot
Visuel composé par z/S SYSTEMS d’après Libres d’obéir (p. 19) et la critique de François Valérian
La rédaction
La rédaction 17 oct. 2026 · 6 MIN · L’Archive
  1. Le sous-titre de Libres d’obéir, « du nazisme à aujourd’hui », a fait le succès du livre de Johann Chapoutot et concentré ses critiques.
  2. L’historien écrit lui-même que le management a une histoire antérieure au nazisme et qu’il ne s’agit pas de lui prêter des origines nazies. Ses contradicteurs lui reprochent de dire l’inverse dans le reste du livre.
  3. Entre « matrice » et « asymptote », la querelle porte sur une question de méthode décisive : une parenté de mots prouve-t-elle une filiation de pratiques ? Notre verdict est en bas de page.

Une thèse qui ne supporte pas ses objections ne mérite pas d’être défendue. Nous tenons celle de Chapoutot pour l’une des plus fécondes de la décennie, et c’est pour cette raison que nous lui faisons son procès. On ne met pas en avant un livre dans des archives pour le statufier, mais pour qu’il travaille.

Si vous arrivez ici directement, le livre est exposé dans l’article précédent : Libres d’obéir, de la SS à Bad Harzburg.

I · Ce que dit exactement le livre

Le prologue formule la thèse sans détour : le IIIe Reich fut un « moment managérial », mais aussi une « matrice » de la théorie et de la pratique du management pour l’après-guerre (p. 16). Dans les mêmes pages, l’historien pose ses garde-fous. Le management a une histoire qui commence bien avant le nazisme (p. 16). Le livre n’est pas un réquisitoire contre le management (p. 18). Il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies, ni qu’il est une activité criminelle par essence (p. 19). Plus loin, Chapoutot reconnaît des influences américaines sans rapport avec le nazisme sur le management ouest-allemand, celle de Peter Drucker notamment (pp. 121-122).

Vers la fin, il élargit encore le cadre. Le management, ce qu’on appelait jadis l’organisation, s’est épanoui dans des contextes libéraux, avec Fayol en France et Taylor aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle, comme dans la Russie bolchevique ou l’Allemagne nazie. Il serait, comme la science, un instrument neutre, ajoute-t-il, avant de glisser entre parenthèses un doute : la science l’est-elle vraiment ? Toute la querelle tient dans cette parenthèse.

II · Les deux écritures

La critique la plus fine est venue d’un lieu inattendu : les Annales des Mines, la revue des ingénieurs d’État, héritière intellectuelle de Fayol. En juin 2021, son rédacteur en chef, François Valérian, professeur au Conservatoire national des arts et métiers, salue un essai « brillant et stimulant » et y distingue deux écritures entremêlées.

La première est historienne : la critique de l’État par les juristes nazis, l’itinéraire de Höhn entre Reich et République fédérale, une vulgarisation synthétique des acquis de l’historiographie. La seconde est polémique : elle permet de faire sentir des similitudes de mots sans avoir à démontrer, par une vaste étude des sources, une généalogie précise entre les pratiques d’hier et celles d’aujourd’hui. Pour Valérian, la thèse de la matrice relève davantage de l’intuition ou de la conviction que de la démonstration. Chapoutot ne décrit pas une théorie nazie du management, écrit-il, et ne montre pas d’origine nazie dans le management d’après-guerre.

Il ne s’agit pas de dire que le management a des origines nazies. Johann Chapoutot, Libres d’obéir, p. 19.

Mais Valérian ne s’arrête pas à la réfutation. Il propose de remplacer la matrice par une autre figure, mathématique : l’asymptote. Les écrits des juristes nazis ne seraient pas l’origine du management moderne, mais la limite vers laquelle tendent tous les systèmes de direction des hommes qui visent l’efficacité au mépris de l’homme. Il rappelle que le droit allemand d’après 1945 a forgé un concept pour cela, que Chapoutot n’emploie pas : la Menschenverachtung, le mépris de l’homme, qui caractérise en droit les mouvements hostiles à la démocratie. Tous ces systèmes ne sont pas nazis, conclut-il, mais chez Aldi comme chez France Télécom, la performance ne peut tout justifier.

III · La double généralisation

Plus sévère, l’économiste Hervé Charmettant, du Centre de recherche en économie de Grenoble, publie en 2021 dans la revue Œconomia une note de lecture qui relève de nombreuses approximations et attribue la conclusion du livre à une double généralisation abusive. On peut la reconstituer ainsi : d’un homme, Höhn, à la doctrine nazie tout entière ; puis d’une école, Bad Harzburg, au management contemporain tout entier.

Charmettant propose une autre lecture du cas, fondée sur la distinction entre autorité et pouvoir. Le dispositif de Höhn n’abolit pas le commandement, il le déplace : l’autorité qui s’exposait dans l’ordre explicite se dissout dans l’objectif, pendant que le pouvoir, lui, reste entier au sommet. Ce n’est plus une thèse sur les origines, c’est une thèse sur la forme de la domination. Et elle rejoint, par un autre chemin, l’intuition de Chapoutot : la liberté d’exécution comme mode de gouvernement.

Pour revoir cette mécanique en images, dans un bureau de Limoges en 1942 : Notre Salut, ou les crimes de papier.

IV · Le contrepoint de Londres

À la London School of Economics, l’historienne de la comptabilité Nadia Matringe lit le livre autrement. Elle y voit une contribution à la fois à l’histoire du management et à une tradition critique de la modernité bien établie, et souligne un fait que les polémiques oublient : l’approche de Höhn fut la seule alternative allemande aux théories du Français Henri Fayol et de l’Américain Peter Drucker. Elle rappelle aussi que l’obsession nazie de la productivité fait écho à Frederick Taylor et à Henry Ford.

Cet écho est l’argument le plus dangereux pour les deux camps. Pour les défenseurs du management, il dilue la singularité nazie dans une modernité industrielle commune. Pour ses critiques, il fait pire : il suggère que le nazisme n’a pas inventé une logique, mais qu’il a poussé jusqu’au bout une logique déjà là. C’était la thèse de Zygmunt Bauman en 1989, qui voyait dans la Shoah non une régression barbare mais un produit possible de la rationalité bureaucratique moderne.

V · Ce qui résiste

Faisons l’inventaire de ce que personne ne conteste. Reinhard Höhn a été général SS, adjoint de Heydrich, théoricien de la conduite des hommes contre l’État de droit. Il a fondé en 1956 une académie qui a formé environ 600 000 cadres ouest-allemands à la délégation de responsabilité. Son passé a été tu pendant quinze ans. Une grande enseigne se réclamait encore récemment de sa méthode. L’historien Norbert Frei, à Iéna, a documenté plus largement la continuité des élites allemandes après 1945. Le noyau empirique du livre tient.

Ce qui est discuté, c’est le passage du cas à la loi. Ici, deux traditions intellectuelles s’opposent sans le dire. L’une, celle de Victor Klemperer et de LTI, tient que les mots portent les régimes qui les ont forgés et les transportent au-delà de leur chute : une langue est une mémoire active. L’autre, celle de l’histoire des concepts de Reinhart Koselleck, exige qu’on distingue les couches de sens d’un même mot selon les époques : « délégation » en 1960 n’est pas « délégation » en 1940, même si le mot est identique. Chapoutot écrit en klempérien. Ses critiques lui répondent en koselleckiens. Les deux ont raison sur leur terrain.

VI · Le verdict de la maison

Nous ne choisissons pas entre la matrice et l’asymptote. Nous les gardons toutes les deux, parce qu’elles ne répondent pas à la même question.

La matrice est une hypothèse de travail sur l’origine. Elle est démontrée pour un homme et une école, plausible pour une partie du management ouest-allemand, non démontrée pour le management mondial d’aujourd’hui. Elle mérite d’être poursuivie aux archives, et le sera : un projet de recherche sur Bad Harzburg et une biographie de Höhn sont déjà en cours, selon Chapoutot lui-même.

L’asymptote est un instrument de mesure sur la limite. Elle ne demande pas d’où vient une méthode, mais vers quoi elle tend quand plus rien ne la freine. C’est la question la plus utile, et c’est celle du film d’Emmanuel Marre. Le fonctionnaire qui calcule l’essence d’un convoi n’a pas besoin d’un ancêtre nazi dans sa méthode pour servir le pire : il lui suffit d’une méthode qui ne se demande jamais à quoi elle sert.

D’où notre proposition, qui est aussi notre méthode depuis l’infofiction : on juge un système d’organisation non à ce qu’il promet, mais à ce qu’il s’interdit. Une organisation qui ne s’interdit rien au nom du résultat est sur l’asymptote, quelle que soit sa généalogie. Une organisation qui sait où elle freine en est sortie, quel que soit son vocabulaire. Swann Arlaud a résumé la matrice en une phrase de comptoir. Emmanuel Marre a filmé l’asymptote. Johann Chapoutot a écrit le livre qui permet de distinguer les deux. Voilà pourquoi il entre dans L’Archive.

La série complète : Notre Salut, les crimes de papier · « La start-up nation, c’est les nazis qui l’ont inventée » · Libres d’obéir, l’homme de Bad Harzburg. Pour recevoir la suite : la Lettre z/S, gratuite. Et pour mesurer où votre propre organisation se situe sur la courbe : L’Oracle z/S.

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  1. Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, NRF Essais, 2020 (pages citées d’après François Valérian).
  2. François Valérian, « Le nazisme comme asymptote d’un management criminel ? », Gérer et comprendre, Annales des Mines, n° 144, juin 2021
  3. Hervé Charmettant, « Quand le management rencontre l’Histoire », Œconomia, 2021
  4. Nadia Matringe, LSE Review of Books, 24 juin 2020
  5. Nazism and management, entretien avec Johann Chapoutot, Maize
  6. Extraits de Libres d’obéir, pp. 128-132
  7. Victor Klemperer, LTI, 1947 ; Reinhart Koselleck, Le Futur passé, 1979 ; Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, 1989 ; Norbert Frei, Hitlers Eliten nach 1945, 2001.
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