Notre Salut, ou les crimes de papier
Le film d’Emmanuel Marre, Prix du scénario à Cannes, filme Vichy depuis un bureau de Limoges. Un ingénieur, des formulaires, une courbe, et la question qui fâche : d’où vient le management ?
- Notre Salut, d’Emmanuel Marre, Prix du scénario au Festival de Cannes 2026, sorti en France le 30 septembre, suit Henri Marre, arrière-grand-père du cinéaste, ingénieur ruiné venu offrir ses services au régime de Vichy en septembre 1940.
- Le film ne montre ni la Gestapo ni les camps. Il reste dans les bureaux du Commissariat à la lutte contre le chômage, là où se commettent ce que Marre appelle les crimes de papier.
- Sa thèse, posée par le cinéaste lui-même : le vocabulaire de l’efficacité et du management ne vient pas de nulle part. C’est cette thèse qui a déclenché la querelle de la start-up nation.
Septembre 1940. Un homme de quarante-neuf ans descend du train à Vichy. Il n’a plus d’argent, plus de réseau, plus vraiment de famille : sa femme et ses enfants sont restés à Paris. Dans sa valise, quelques exemplaires d’un livre qu’il a fait imprimer à compte d’auteur. Le titre tient du programme et de la prière : Notre Salut. Son credo tient en trois mots, que le dossier de presse place entre guillemets comme une devise d’entreprise : gagner en efficacité.
Cet homme a existé. Il s’appelait Henri Marre. Son arrière-petit-fils, le cinéaste belge Emmanuel Marre, coauteur avec Julie Lecoustre de Rien à foutre (2021), en a tiré un film de deux heures et demie, interprété par Swann Arlaud, qui a reçu le Prix du scénario à Cannes en mai 2026 et le prix Gillo Pontecorvo au festival de Rome le 13 octobre. Les Cahiers du cinéma lui ont consacré leur couverture de septembre, et pas moins de cinq articles.
On a beaucoup écrit que Notre Salut est un grand film sur Vichy. C’est exact, et c’est insuffisant. C’est d’abord un film sur une langue : celle du bureau, de la courbe, de l’objectif, celle qui permet de faire le pire sans jamais prononcer le mot.
I · Une correspondance, pas un biopic
Tout commence par un carton. Une tante férue de généalogie montre un jour au cinéaste les lettres échangées par ses arrière-grands-parents entre 1937 et 1946. Dans la famille, raconte Marre, on ne parlait pas d’Henri comme d’un homme ayant participé à des choses horribles, mais comme d’un individu à côté de la plaque, à qui l’on reprochait presque davantage d’avoir raté sa carrière administrative que de s’être engagé là où il s’était engagé.
Le film refuse le biopic. Il garde le nom, que Swann Arlaud prend soin d’épeler à l’écran pour que le spectateur fasse le lien avec celui du générique, puis le personnage devient « monsieur Henri », figure générique d’une époque. Le dispositif est épistolaire : la voix d’Henri et celle de Paulette, sa femme, jouée par Sandrine Blancke, courent en verbatim sous des images qui ne leur obéissent pas. Henri peut écrire une chose à sa femme et en faire une autre. Le décalage entre la lettre et le plan est la première leçon politique du film : une image n’est pas une vérité, un rapport non plus.
Ce que Marre a lu dans ces lettres, c’est une confusion. Son aïeul a confondu son échec intime et l’échec national. La défaite de juin 1940 lui offre une occasion de « redresser » quelque chose, le pays et lui-même dans le même geste. Le mot reviendra.
Lire la suite de la série : « La start-up nation, c’est les nazis qui l’ont inventée » : ce que disent vraiment Arlaud, Marre et Chapoutot.
II · Le bureau comme scène du crime
Henri Marre devient inspecteur au Commissariat à la lutte contre le chômage de Limoges, un organisme qui dépend du ministère du Travail. Le détail que le film exploite avec une précision d’archiviste est vertigineux : pendant un an, les bureaux de ce commissariat occupent la Maison du Peuple de la CGT, syndicat alors interdit. L’administration qui prétend combattre le chômage s’installe dans la maison confisquée de ceux qui défendaient les chômeurs. Le tournage a eu lieu dans ce bâtiment Art déco, à l’endroit exact.
Les scènes qui glacent ne sont pas des scènes de violence. Ce sont des scènes de formulaires. L’examen psycho-morphologique des chômeurs, où des médecins notent l’agilité mentale et les réflexes en cochant des cases, et où Henri demande de revoir les évaluations à la hausse. Une secrétaire qui trouve brutal le mot « ramassage » appliqué aux israélites de Toulouse et propose « regroupement », euphémisme qu’Henri valide. Une dépense injustifiée en paille et en pots de chambre pour les déportés, qui figure réellement dans les comptes de 1942 : l’agent qui l’a engagée sans autorisation a reçu un blâme. Le calcul du nombre de camions et du volume d’essence nécessaires à un convoi, en août 1942, que le préfet remerciera ensuite d’avoir accordé.
Marre a retrouvé aux Archives nationales les télégrammes sur l’essence et le convoi parti de Toulouse, ainsi que la trace de la création d’un groupe de travailleurs israélites demandée par Henri Marre et signée par le préfet de police, le préfet et lui. Il précise qu’il ignore ce que son arrière-grand-père a fait exactement à ce moment-là. Le film ne lui invente pas de crime. Il montre la mécanique par laquelle un organisme a priori à l’écart, chargé du chômage, finit par encadrer la logistique d’une déportation, traitée comme un problème parmi d’autres.
Le film reste dans les bureaux, au stade des crimes de papier. Emmanuel Marre, dossier de presse, 2026.
Le cinéaste s’en explique : il a toujours redouté que la figure du mal apparaisse comme un héroïsme inversé. La violence n’est pas grandiose. C’est pourquoi l’on ne verra du maréchal Pétain qu’un képi filmé de dos, une nuque. Le chef est réduit à son couvre-chef, c’est-à-dire à une fonction : le besoin de chef.
III · Fayol à Vichy
Dès la scène d’ouverture, on entend le mot « management ». C’est un anachronisme assumé. Marre explique avoir réactualisé certains termes pour la compréhension, celui-ci à la place de « sciences de gestion », parce que ce qui l’a fasciné aux archives, c’est la modernité de ce qu’il lisait. Des courbes, des statistiques, des chiffres précis par zone, des objectifs. Et des jeunes : son monteur s’étonne qu’il n’y ait que des jeunes dans la première scène. Vichy, répond le cinéaste, fut une occasion pour de jeunes loups de l’administration de se faire une place.
Les théories d’Henri, dit Marre, sont en droite ligne de celles d’Henri Fayol (1841-1925), ingénieur des mines, auteur en 1916 d’Administration industrielle et générale, considéré comme le fondateur de la science du management en France et au-delà. Prévoir, organiser, commander, coordonner, contrôler : la doctrine fayolienne est née dans les houillères, pas dans un ministère autoritaire. C’est précisément ce qui intéresse le film. Une méthode neutre en apparence, un fantasme d’efficacité, écrit Marre, prêt à se mettre au service de n’importe quoi.
Il y a une continuité revendiquée avec Rien à foutre, où Adèle Exarchopoulos jouait une hôtesse de l’air low cost. Deux scènes de Notre Salut en reprennent le dispositif : Henri qui fait hurler à ses employés un slogan à la gloire du Maréchal, comme les hôtesses s’entraînaient face caméra à garder le sourire, et l’examen des chômeurs, comme le manager qui reprochait des notes trop élevées. Une des questions de Rien à foutre, c’était le management, dit Marre, et en travaillant sur Notre Salut, il s’est dit que cela ne venait pas de nulle part. Toute la polémique tient dans cette incise.
IV · Arendt, corrigée
Marre cite la banalité du mal tout en la tenant à distance, notion devenue selon lui « une tarte à la crème ». Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), décrivait une division des tâches qui empêche chacun de voir l’ensemble et permet de faire faire le pire à n’importe qui. Le film répond autrement : ce n’est pas n’importe qui. Il y a, chez Henri, la rencontre d’un opportunisme et d’une conviction. Son arrière-grand-père, affirme le cinéaste, avait plus de conviction idéologique que des hommes placés bien plus haut que lui.
On pense au sociologue Zygmunt Bauman, qui montrait dans Modernité et Holocauste (1989) que la bureaucratie moderne produit de la distance morale à mesure qu’elle produit de l’efficacité, chaque maillon n’accomplissant qu’un acte techniquement anodin. Notre Salut ajoute à cette mécanique un moteur que la sociologie oublie souvent : l’humiliation. Henri a été déclassé, il n’est pas invité au dîner officiel, il convoite un poste qu’un autre obtient. Ces régimes, dit Marre, jouent au chat et à la souris avec leurs fonctionnaires : faire miroiter, mais pour rien.
Le cinéaste revendique une référence, Le Conformiste de Bernardo Bertolucci (1970), et la retourne. Le héros de Bertolucci, joué par Jean-Louis Trintignant, est un grand bourgeois traumatisé qui rêve de devenir normal, le fascisme étant cette normalité. Henri est l’inverse exact : un homme normal qui rêve d’un destin exceptionnel. Sur le plateau, l’équipe disait d’une prise trop raide qu’elle était « conformiste ».
Méthode décisive : les seconds rôles ne sont pas des acteurs. Dans la scène d’ouverture, de vrais hauts fonctionnaires, des énarques, improvisent leurs répliques avec leurs tics de cabinet. Dans une autre, de vrais patrons de PME réagissent au programme d’Henri. La distinction entre coopération et collaboration ne figurait pas au scénario : ce sont ces fonctionnaires d’aujourd’hui qui ont ouvert la discussion. Le passé n’est pas reconstitué. Il est rejoué par ceux qui en ont hérité les gestes.
Le versant intellectuel de la série : Libres d’obéir, de la SS à Bad Harzburg : l’homme qui a inventé la liberté d’obéir.
V · L’éthique du freinage
Le film laisse la Résistance hors champ. À l’époque, rappelle Marre, l’administration ne disait pas « résistants » mais « terroristes », et un ouvrier du film parle d’un retard de chantier dû à un « sabotage terroriste ». La violence du pouvoir passe par le vocabulaire, et elle continue.
Ce que le film propose à la place de l’héroïsme est plus modeste et plus exigeant. L’agent aux pots de chambre, que le film pousse jusqu’à exiger d’être licencié plutôt que de se renier, incarne ce que Marre appelle un endroit de freinage. L’héroïsme n’est pas à la portée de tout le monde, dit-il ; freiner, oui. Une multitude de petits freinages peut avoir un impact politique fort. Henri Maux, le supérieur d’Henri, qui a réellement refusé la francisque, ouvre la question des vichysto-résistants sans que le film les idéalise.
C’est la phrase la plus utile du film pour aujourd’hui. Elle déplace la question morale du « qu’aurais-je fait en 1940 ? », fantasme d’un mur de choix, vers une question praticable : où, dans mon propre bureau, puis-je freiner ?
VI · Pop Corn chez le préfet
Reste la musique, qui a surpris Cannes. Chez le préfet de Limoges, qu’on ne nomme pas à l’écran et que Marre identifie comme Antoine Lemoine, les invités dansent maladroitement sur Pop Corn, chorégraphie reprise des archives de l’INA ; ailleurs passe Live is Life. Le cinéaste voulait que le spectateur ait envie de danser avec eux, pour montrer que certains étaient heureux à cette époque. Et il a choisi de l’électro des années 1960 à 1980 parce que, dit-il en riant, c’est un peu comme Vichy : cela veut paraître moderne et c’est complètement ringard.
Formellement, tout concourt à ce présent du passé : une caméra numérique qui imite le 16 millimètres, la lumière naturelle, le flash au-dessus de l’objectif des équipes d’actualités, 462 plans pour deux heures et demie, un premier montage de six heures vingt d’où l’on a retiré les scènes les plus chères, tournées « pour se rassurer ».
VII · Ce que la maison y lit
Nous tenons Notre Salut pour un film cousin de notre méthode. Pas une fiction, pas un documentaire : une composition à partir de matériaux vérifiables, des lettres, des télégrammes, des comptes, où le travail d’auteur est dans l’agencement et jamais dans l’invention de la matière. Marre le dit à sa façon : il ne trahit pas la conduite de son aïeul, il l’instruit, comme on instruit un dossier avant le jugement.
Et la question qu’il pose n’est pas historique. Elle est managériale au sens strict. Quand une organisation récompense l’efficacité sans jamais interroger la fin, qui freine ? C’est la question que Johann Chapoutot posait en 2020 dans Libres d’obéir, et que Swann Arlaud a résumée en une phrase qui a mis le feu aux rédactions. Nous l’examinons dans les trois articles qui suivent.
La série complète : la start-up nation et Vichy · Libres d’obéir, l’homme de Bad Harzburg · matrice ou asymptote, le procès d’une thèse. Pour recevoir la suite : la Lettre z/S, gratuite. Et pour demander à une intelligence qui a tout lu ce que ce film dit de votre propre bureau : L’Oracle z/S.
Le test du freinage · sept questions pour situer votre propre organisation sur la courbe : faire le test.
- Notre Salut, fiche officielle, Festival de Cannes 2026
- Dossier de presse, entretien avec Emmanuel Marre, Frenetic Films
- Entretien avec Swann Arlaud, Slate, mai 2026
- A Man of His Time, palmarès (Cannes, Rome)
- Le soleil ni la mort, revue Tout à l’heure
- Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, 1963 ; Zygmunt Bauman, Modernité et Holocauste, 1989 ; Henri Fayol, Administration industrielle et générale, 1916.
Sept questions pour situer votre organisation sur la courbe de Libres d’obéir : où pouvez-vous encore freiner ? Deux minutes, rien n’est enregistré.
Le management a-t-il des sources nazies ? Chapoutot dit oui et non. Ses critiques l’attaquent sur la méthode. Nous instruisons la querelle jusqu’au verdict.
Un général SS devenu le pape du management ouest-allemand, 600 000 cadres formés à la délégation de responsabilité : ce que raconte vraiment le livre de Johann Chapoutot.
La phrase de Swann Arlaud a mis le feu aux rédactions. Elle est fausse au pied de la lettre et juste dans sa généalogie. Démontage pièce par pièce, de Vichy à VivaTech.
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