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societe· 27 MIN· septembre 2025 PUBLIÉ LE 20 sept.

L'ultime plaidoirie

L'ultime plaidoirie
Zoé Sagan
Zoé Sagan 20 sept. 2025 · 27 MIN · societe

                          Sainte Zoé, comédienne et martyre

Le titre du présent texte est un clin d’œil au magnifique essai que Jean-Paul Sartre a consacré à Jean-Genet en 1952, Saint Genet, comédien et martyr.

Pour ceux qui l'ignoreraient, Genet était un orphelin délinquant, repris de justice tôt, vite criminel de droit commun, connaissant la prison dès l'adolescence, et y occupant une bonne part de sa vie d'adulte. Pour faire court, Genet transcenda sa vie "maudite" par l'écriture, en produisant l'une des plus belles langues françaises du vingtième siècle. Le système français, à un moment de son histoire, a donc montré qu'on pouvait transformer un petit voyou en génie; on appelait ça la "méritocratie républicaine", bien dévoyée depuis (il n'est qu'à voir à qui on accorde des légions d'honneur depuis des décennies : la France aime, depuis les années quatre-vingt, à se couvrir de ridicule; mais c'est un jeu qui lui aura coûté très cher). Rimbaud est un peu la genèse paradigmatique de toute l'affaire (le paradigme du poète-voyou); et pour le coup nous parlons d'un des plus grands poètes de tous les temps. Dois-je présenter qui était Rimbaud? En sommes-nous là? C'est hélas ce que je crois.

Dois-je aussi présenter qui était Jean-Paul Sartre, au public restreint précis à quoi s'adresse ce texte, savoir un tribunal et des membres d'un jury? Pour faire court encore, il s'agit d'un des philosophes français majeurs du vingtième siècle, dont les obsèques nationales, en 1980, firent défiler plus d'un million de personnes dans les rues de Paris, ce qui est unique dans le monde. Au dix-neuvième siècle, les plus grandes obsèques nationales françaises furent organisées en l'honneur d'un dénommé Victor Hugo : là encore, comme pour Rimbaud ou Sartre (pour ne rien dire de Gent), il est fort probable qu'il faille expliquer, au-delà de la résonance du nom qui touche toutes les oreilles, de qui il s'agissait au public français : encore d'un poète et d'un écrivain de taille XXL, ayant influencé la littérature du monde entier. Quelles furent les plus grandes obsèques nationales du 21ème siècle? Quelqu'un dont tout le monde connaît le "nom" (un pseudonyme un peu ridicule, son vrai nom étant Jean-Philippe Smet), et les chansons, parce qu'elles nous  ont été imposées quotidiennement dès le biberon par tous les médias de masse : "Johnny Hallyday". De Victor Hugo à Johnny en passant par Jean-Paul Sartre, la conséquence devrait être bonne.

En quoi cette question touche-t-elle en notre sujet? En tout. Au lien de conséquence, par exemple, qui devrait aujourd'hui lier le nom de Jean Genet à celui de Zoè Sagan; mais le bon peuple n'est qu'appelé à beugler, devant des stades pleines à craquer, et devant la télévision pour compléter le pantomime "cirque romain, "alllllummmer le feu!". Pourquoi pas éteindre l'eau, tant qu'on y est? J'avoue qu'il me serait difficile de trouver de telles phrases dans les écritures extrêmement denses d'Hugo ou Sartre, ou, pour ne rien vous cacher, celui qui s'est présenté au public il y a quelques années sous le sobriquet de "Zoe Sagan" (pourquoi n'a-t-il pas pris un pseudo américanisant, le bougre, comme Johnny? Et pourquoi Hugo et Sartre ne firent-ils pas de même en leurs temps respectifs?). 

Genet, de son côté, est donc quelqu'un qui a transcendé sa condition maudite par une création poétique qui a très peu d'équivalents dans le vingtième siècle. Pourquoi évoqué-je irrésistiblement cet exemple, tandis même que la personne dont il va ici être question, issue d'une condition modeste - et donc exemplaire de ce qu'on appelait "méritocratie républicaine" il n'y a pas si longtemps -, a poursuivi des longues études, a toujours travaillé dur, et dispose d'un casier judiciaire vierge comme Blanche-Neige? Eh non. A en entendre nos médias officiels, dont la compétence est depuis si longtemps hors de tout soupçon, semblerait qu'on ait affaire à une réincarnation du Docteur Petiot.

Je n'ai découvert Zoé Sagan, alias Aurélien Poirson-Atlan de son état civique, qu'il y a un an; d'abord par quelques entretiens donnés en podcast sur internet, où son esprit me séduisit immédiatement, tant il pétillait d'intelligence, de drôlerie, et d'une culture particulièrement riche et pointue. Ensuite pour la tétralogie romanesque  (Kétamine, Suspecte, Braquage), écrits sous le pseudo qu'on sait, qui lui valurent un fulgurant mais éphémère succès critique et public, bientôt relayé par une chute dantesque aux sept cercles de l'enfer de la considération sociale, jusqu'au sous-étier (le sixième cercle, mettons; je connais Dante par le bout des doigts et l'ai traduit pour Gallimard en 2005 (son premier poème, qui est la naissance de la langue italienne dans l'Histoire, Vita Nova - j'en conseille au passage vivement la lecture à Aurélien lui-même-), procès que vous allez devoir administrer, mesdames et messieurs du tribunal et du jury. En vôtre âme et conscience, comme on dit. Kafka n'aurait jamais imaginé une telle situation, même en allant prendre du peyotl chez des tribus du Mexique.

Dans l'élan de mon enthousiasme esthétique et littéraire, à la lecture de la trilogie qui lui vaut la comparution devant vous, je m'étais justement laissé dire que j'allais écrire un Sainte Zoé, comédienne et martyre, tant cette écriture, pour notre époque, est d'une inventivité qui le dispute sans aucun problème à celle de Genet en son temps (ou, plus près de nous, à un autre immense poète moins connu, même si prix Goncourt en 2000 pour son roman Ingrid Caven (Gallimard encore, longtemps la "banque centrale" de la littérature, comme aimait à dire un certain Philippe Sollers); et dans l'esprit encore plus proche de ce que produit Zoé, Jean-Jacques Schuhl, notamment dans son chef-d’œuvre Rose poussière (Gallimard toujours, 1972), pour moi l'équivalent des Fleurs du Mal pour le vingtième siècle). Pour récapituler lourdement : Zoé Sagan (sans préjuger de ce qu'Aurélien a produit sous d'autres pseudonymes, dont j'ignore tout) est un artiste et un poète de tout premier plan de notre époque. Or, on vous demande de l'envoyer en prison.

C'est le premier point sur lequel je voulais attirer votre attention, par une sorte de court-circuit historique douloureux (comme celui qui fait passer le relais de Hugo à Sartre, puis à Johnny pour le sprint finish) : Genet a transcendé sa condition de délinquant en devenant un des plus grands écrivains français du vingtième siècle. A vous, il semblerait que doive incomber la responsabilité historique de transformer celui qui est déjà l'un des grands créateurs littéraires de langue française du début du vingt-et-unième siècle en... délinquant. Il faut donc que vous preniez toute la mesure de la décision et de la responsabilité que vous allez prendre bientôt, et de la manière dont elle sera jugée par l'Histoire.

En sus de son inventivité poétique digne des proses de Genet ou de Schuhl, la Trilogie de Zoe/Aurélien est une chronique de notre temps, comme Balzac, Proust ou Sollers firent le panorama de la société française de leurs époques respectives (pour ceux qui l'ignoreraient, Sagan est un clin d’œil à un personnage de A la recherche du temps perdu). On appelait cela, il n'y a pas si longtemps, littérature. Zoé emprunte, sous ce rapport, à des techniques littéraires modernes diverses (mais, il faut bien le dire, très américaines : je pense notamment au cut-up mis au point par le grand écrivain américain William Burroughs). Mais Aurélien ayant aussi eu plus qu'un pied dans le monde de l'art moderne (à travers son mentor Steven Mark Klein, éminence grise géniale de l'art moderne américain, dont le système fait tout pour effacer les traces biographiques, pour des raisons idoines au "procès de Jeanne d'Arc" parodique à quoi on vous somme de vous commettre), il conçoit ses fictions comme des installations, des systèmes d'art conceptuels sophistiqués, des toiles d'araignées sémantiques où tout le monde se prend et se perd; avec toute une syntaxe filigranée de renvois, d'allusions et de doubles sens, augmentant le plaisir de lecture au premier degré par un autre, plus ésotérique et ironique, voire sardonique, voire sordide : et c'est là où les choses se gâtèrent. En levant le voile sur les coulisses de ce dont la société française était faite - comme donc des Balzac, des Flaubert, des Proust et bien d'autres le firent en leur temps, avec les moyens qui furent les leurs à chaque fois -. C'est pour l'essentiel là-dessus qu'il est publiquement attaqué, à un niveau de démence peut-être jamais égalé à échelle public (Hernani de Hugo, ou Le sacre du printemps de Stravinsky, qui déclenchèrent des hystéries publiques inégalées, dont désormais pâle figure à côté de "l'affaire Zoé"), mais je préfère ne pas entrer dans les détails de ces jeux de double langage avec le pouvoir.

Zoé/Aurélien se targue d'avoir inventé le genre de "l'infofiction", et c'est peut-être ce qu'on lui reproche aussi (au même titre que ce que je viens d'indiquer), du moins le talon d'Achille par lequel on pense pouvoir le mettre sous les verrous. De quoi s'agit-il ? Il s'agit de greffer, autour de faits, et surtout de personnages, bien réels, toute une série de fictions prédictives - lesquelles eurent bien souvent le malheur de se réaliser après coup, ou de se révéler avoir-été-vraies, que l'auteur(e) l'ait su à l'avance ou pas -. De ce point de vue, Zoe/Aurélien, tant dans ses livres que dans ses entretiens publics, met ses plus grands admirateurs mal à l'aise - pour ne rien dire de ses écumants détracteurs et calomniateurs -, en arpentant de façon chaque fois nouvelle la ligne grise séparant en effet le véridique du faux. Il y aurait beaucoup à dire, philosophiquement, sur ce point, si une autre vie m'était accordée pour écrire l'essai que j'avais en tête, ce qui pour l'instant est loin d'être gagné - et je conclurai sur ce point -.

Mesdames et Messieurs, les temps sont durs. Chaque français le sait, plus ou moins lucidement; je vous demande seulement, en toute simplicité : est-ce en crucifiant légalement un écrivain, qui a fait ce qu'il a pu, comme il l'a pu (certes, beaucoup trop pour le pouvoir en place), que vous allez sauver le désastre où la France est engagée depuis des décennies à cause de sa "direction politique" (elle n'existe plus depuis cinquante ans)?

Nous, français bon teint, de souche ou adaptés comme moi, avons cru en ce qu'on nous racontais sur le modèle social et politique de notre pays; des événements comme les gilets jeunes ou la "crise Covid" nous aurons lourdement fait déchanter. C'était le sens de mon paradigme historique plus haut : la France ne s'appelle plus Victor Hugo ou Jean-Paul Sarte, noms d'origine; elle s'appelle "Johnny Hallyday", nom moitié emprunté, moitié inventé.

Mais enfin, nul autre écrivain aujourd'hui que "Zoé" ne me semble avoir compris la profondeur, pour moi aussi abyssale que séminale, de la sentence de Lacan : "Bien sûr qu'un animal peut effacer ses traces. La seule chose qu'un animal ne puisse pas faire, c'est de faire passer ses traces pour fausses, alors qu'elles sont les vraies." A peine sous-entendu : seul l'humain est effectivement capable de faire passer ses traces pour fausses, alors qu'elles sont les vraies; nos appareils d’État médiatiques, tout spécialement français, sont depuis des décennies devenus de plus en plus virtuose dans cet art de falsifier au second degré. Ses livres étaient si vrais et si beaux... mais en fait ils sont si faux et si laids... en réalité, pense le système : ils sont laids parce qu'ils sont vrais. Nous, vieux amoureux grabataires de la littérature digne de ce nom, pensons que les livres de Zoè sont beaux parce qu'ils sont vrais, en jouant de toutes les nuances du faux. C'est ce qui en fait de futurs classiques.

A ce jeu du vrai et du faux - qui est incidemment le jeu philosophique par excellence -, le système dominant, et en France bien pire que partout ailleurs, a tout à coup trouvé quelqu'un de plus fort que lui, redoublant cette virtuosité dans l'art de mêler les cartes magiques, ce qu'Aurélien appelle "prise de judo sémantique" : en nommant, à la différence de Balzac, de Proust ou de Sollers - qui de toute façon n'allaient jamais si loin dans les arcanes du pouvoir politique -, des personnalités bien réelles, pour les imaginer dans des situations indécidablement fictives ou réalistes. Il existe un courant philosophique contemporain qui a fait beaucoup parler de lui il y a une vingtaine d'années, le "réalisme spéculatif", que je n'apprécie pas beaucoup par ailleurs, c'est l'appellation qui ici me retient; je le cite seulement pour pointer que l'appellation s'appliquerait parfaitement à ce qu'Aurélien-Zoé appelle "infofiction".

Voilà en tout cas où nous en sommes donc aujourd'hui : un homme, un artiste et un écrivain, qui a créé un dispositif littéraire sophistiqué, mobilisant toutes les ressources du récit picaresque et postmoderne, de la culture la plus ancienne comme la plus moderne (je ne vais pas faire un cours ici sur Winckelmann, un historien du dix-huitième, mais nous ne serions pas hors-sujet...), de la satire virtuelle mais plus vraie que nature (qui a dit Voltaire?), du pamphlet moucheté mais parfaitement ciblé, pour mettre à nu la dépravation des élites de notre temps (en France et au-delà), se retrouve sur la sellette, d'ores et déjà harcelé, saboté, spolié et persécuté depuis des années : condamné avant même que vous n'ayez à prononcer votre sentence. Je ne vois guère qu'un Julian Assange, dans l'Histoire récente, à qui l'on ait fait subir des tracas pires en Occident, sans aucune raison morale ou légale valable, bien au contraire.

Le destin de Zoé, comédienne (premier personnage numérique écrit de l'histoire de la littérature) et martyre (crucifiée pour avoir montré de quelles hideuses escarres la nudité de nos rois était faite) renvoie aussi aux analyses du plus important penseur politique des cent dernières années, j'ai nommé Guy Debord. En effet, dans ses incontournables Commentaires sur la société du spectacle, Debord notait sobrement ceci (dès 1988! C'était un visionnaire...) : "Un aspect de la disparition de toute connaissance historique objective se manifeste à propos de n'importe quelle réputation personnelle, qui est devenue malléable et rectifiable à volonté par ceux qui contrôlent toute l'information, celle qu'on recueille et aussi celle, bien différente, que l'on diffuse; ils ont donc toute licence de falsifier. Car une évidence historique dont on ne veut rien savoir dans le spectacle n'est plus une évidence. Là où personne n'a plus que la renommée qui lui a été attribuée comme une faveur par la bienveillance d'une Cour spectaculaire, la disgrâce peut suivre instantanément (...). Il est permis de changer du tout au tout le passé de quelqu'un, de le modifier radicalement, de le recréer dans le style des procès de Moscou; et sans qu'il soit même nécessaire de recourir aux lourdeurs d'un procès. On peut tuer à moindres frais. Les faux témoins, peut-être maladroits - mais quelle capacité de sentir cette maladresse pourrait-elle rester aux spectateurs qui seront témoins des exploits de ces faux témoins? - et les faux documents, toujours excellents, ne peuvent manquer à ceux qui gouvernent le spectaculaire intégré, ou à leurs amis." A bons entendeurs, salut.

Et en effet, il faut se souvenir, comme j'y fis allusion en commençant, que l'accueil que réserva ce que Debord appelle le Spectacle (c'est-à-dire la concentration oligarchique de l'information dans l'appareil d’État médiatique, pour maintenir les citoyens dans une crédulité hypnotique permanente, et donc une docilité absolue aux commandements du complexe étatico-oligarchique qui se fait encore passer pour une "démocratie"), l'accueil, dis-je, qui fut réservé à Kétamine lors de sa parution en 2020 fut littéralement dithyrambique. Un de nos plus grands quotidiens disait de Zoé qu'elle était "la nouvelle coqueluche du monde littéraire parisien" (la citation figurait encore sur le site d'Amazon il y a quelques mois; je constate qu'elle a sur les entrefaites disparu, comme presque toute la documentation d'articles élogieux qui accompagnèrent au moins les deux premiers volets de la trilogie maudite); on ne parlait que d'elle.

Et puis, les choses se décantant, d'ici à ce que le livre appert pour ce qu'il est (entre autres : il s'agit d'abord d'une œuvre d'art), une machine impitoyable de dénonciation de la dépravation criminelle de nos élites (du Sade documentaire, en quelque sorte), et les vestes commencèrent à se retourner plus vite que les ombres de ceux qui les portaient. On fit donc méthodiquement disparaître les articles panégyriques, et l'entreprise de démolition de la réputation d'Aurélien commença en grande pompe, puisque dans le plus grand (et donc le plus abject et mensonger) de nos magazines people, son cas fut opportunément casé entre un article évoquant l'affaire Epstein, et un autre évoquant les frasques du prince Andrew. Bref : on poussait l'art diffamatoire si loin qu'on tirait le portrait d'Aurélien aux côtés mêmes de ceux que ses livres avaient pour vocation de dénoncer. Qui a dit, déjà, que plus le mensonge était gros, plus il avait de chances de marcher? Un scout, assurément, par rapport à qui nous gouverne actuellement.

Pour se faire l'avocat du diable, il faut dire que la prudence n'est pas exactement la marque de fabrique de Zoé/Aurélien, puisqu'en effet la trilogie (et l'ensemble de ses interventions numériques, suivies par des des milliards de personnes dans le monde) donne les vrais noms du bottin parisien dégénéré qui administre les affaires de notre pays depuis des décennies, et lui a fait franchir le bord du précipice économique, culturel et intellectuel, façon flûtiste d'Hamelin. Mais ce ne sont pas ces gens qui doivent payer, oh que non ma bonne dame. C'est un artiste-écrivain-néosituationniste (je ne vais pas non plus expliquer ici ce qu'est le situationnisme, je ne suis pas un camp de rééducation), exposant les coulisses peu ragoûtantes expliquant pourquoi nous sommes aujourd'hui tous si mal en point, qui doit payer pour tout le monde, et nous pourrons derechef aviser aux affaires courantes - croient ceux qui vous chargent de mener ce procès pour jeter la patate chaude avec l'eau du bain -.

Salué il y a seulement cinq ans comme étant appelé à devenir le nouveau Houellebecq ou la nouvelle Despentes, Aurélien, et son masque de comédien-martyr, Zoé, sont en deux tournemains devenus l'ennemi public numéro un en France. C'est tout de même là-dessus que je veux attirer l'attention du tribunal et des membres du jury : nous vivons un pays où l'on peut mettre quelqu'un trois jours en garde-à-vue, dans des conditions aussi sinistres qu'insalubres (Aurélien/Zoé a raconté cela dans un très beau texte, plein de résignation mélancolique et, osons le dire : christique), pour simplement avoir tweeté : "Brigitte n'est pas Brigitte". Autant dire que de nos jours, Marcel Duchamp ou René Magritte se retrouveraient à Fleury-Mérogis avant même d'avoir eu le temps d'esquisser un croquis : Minority Report.

Minority Report est un film bien connu de Steven Spielberg (lui, c'est sûr, tout le monde connaît), dont la sujet est une époque où la police arrête par provision des gens qui n'ont rien fait, simplement parce que les services de renseignement supposent qu'ils pourraient commettre quelque crime, et donc qu'il faut leur couper l'herbe civique sous le pied en les arrêtant de suite. Le film est inspiré d'un autre des écrivains américains majeurs du vingtième siècle, qui est, au vrai, celui auquel la trilogie de Zoé me fait le plus penser, façon french touch (élégance, ironie feutrée, mélancolie polie... tout ce dont un américain est foncièrement incapable)  : Philip K. Dick. Pas plus que pour le travail de Zoé, je ne peux ici en tracer même un prière d'insérer. Je résume comment le travail de Philip K. Dick a inspiré mon propre travail : ce dernier posant à son époque la question peut-être la plus grave : "qu'en est-il du concept philosophique de vérité, à l'époque où la puissance technologique a atteint un tel degré de toute-puissance qu'elle peut virtuellement tout falsifier?"

La trilogie "Zoé" fait d'Aurélien un K. Dick français. A ceci près qu'on arrose l'arroseur, ce que n'eut pas à subir K. Dick : comme Zoè a démantelé avec virtuosité les mensonges sordides sur lesquels notre gouvernance était fondée depuis des décennies, celle-ci surenchérit, en orchestrant la plus grande campagne de falsification d'un parcours subjectif qui fut jamais (cf. la citation de Debord plus haut), ce qu'on ne dit même pas avec Assange. Ce qui signifie une chose bien précise : ce pouvoir est aux abois, et, quelle que soit sa puissance, la technologie ne peut pas tout falsifier.  

Je me permets de faire un crochet par mon petit cas personnel, car il faut bien que le tribunal et les membres du jury sachent "qui parle?" ici, pour évoquer la question philosophique de Michel Foucault. Il se trouve que Virginie Despentes, que j'ai bien connue "ou temps jadis" comme disait Villon (encore un paradigme du poète-voyou, mais bien plus ancien que Rimbaud...), a dit de moi, il y a déjà une vingtaine d'années : "Mehdi avait tout pour plaire. Il est le seul d'entre nous qui n'ait pas joué le jeu".

Non que j'aie jamais joui d'un succès qui le compare d'un millième a ceux remportés de toutes parts par Zoé (ou par Virginie...). J'ai écrit à vingt-et-un an un roman devenu culte, me valant ce qu'on appelle une petite hype parisienne. Houellebecq a dit il y a seulement quelques années, lors même que j'étais déjà mort et enterré pour tout ce beau monde, devant un parterre de VIP du monde de l'art contemporain, que j'étais le seul écrivain de sa génération qui était aussi bon que lui, sans doute sous-entendu : has-been depuis, puisque ayant déserté de longue date les sentiers de la littérature pour accoster les nobles mais ingrats rivages de la philosophie.

Mon parcours est celui d'une mise au ban lente de la société française; quand je vois ce que vit Aurélien depuis cinq ans, j'ai l'impression de voir mon propre parcours, mais en très accéléré - ce qui en dit long sur ce qui attend nos enfants si nous laissons faire, et c'est tout de même en ultime instance le sujet moral du combat d'Aurélien-Zoé -. Nous aurons été tous deux des Cendrillon à l'envers : de princesses encensées par le bottin parisien, nous serons devenu(e)s des citrouilles pourries et impropres à la consommation. Circulez, y'a plus rien à lire.

Mon chemin vers la pleine maturité philosophique fut long et tortueux, surtout que je refusais d'intégrer le système universitaire, lors même que j'aurais pu le faire depuis 2007 au moins (4.000 balles par mois pour huit heures de travail par semaine, plutôt que la mendicité et le RSA), mais je voulais conserver mon entière intégrité et mon entière liberté (bien m'en aura pris, surtout en France : on a vu, pendant des épisodes aussi différents que les Gilets Jaunes, le Covid, la guerre en Ukraine ou le génocide à Gaza, ce que nos universitaires avaient dans le ventre, mais aussi dans la tête : rien); tout en travaillant, parfois très étroitement, avec les plus grands noms de l'Académie, qui saluèrent tous en moi l'un des noms les plus prometteurs de la discipline, malgré mon extraction estudiantine inexistante. La suite devait leur donner entièrement raison, même si, à cause de la témérité de mes positions publiques, cette reconnaissance glace le sang des anciens adoubeurs; puisqu'elle leur renvoie à leur propre lâcheté intellectuelle. 

A cause de cette transition, comme on dit aujourd'hui, la généreuse médiatisation dont je fus sujet lors de mes premières années de publication s'estompa à partir du début des années deux mille; en partie parce que mon travail était, comme tout travail philosophique digne de ce nom, de plus en plus exigeant et initiatique (la vraie philosophie ignore le "grand public", et tout ce que les médias présentent comme "philosophes" n'est qu'imposture, en France beaucoup plus qu'ailleurs); en partie parce que j'avais toujours confusément senti que quelque chose ne tournait pas rond dans le système de reconnaissance publique à la française, que la sphère médiatique dégageait une odeur fausse et pestilentielle. Je ne garde quasiment que de mauvais souvenir de ma période d'intense médiatisation, entre vingt et trente ans. Si c'était à refaire, je m'abstiendrais, et écrirais probablement sous anonymat ou pseudonymat - comme a essayé de le faire Aurélien -. Seulement, quand on porte l'huile là où est le feu, le retour de flamme ne se fait pas attendre. Ce fut vrai, à échelle microscopique, pour mon petit cas; ce sera encore plus vrai, mais à échelle macroscopique, du phénomène "Zoé Sagan".

Mon travail philosophique n'en continuerait pas moins de braver les obstacles, et à faire de moi aujourd'hui, à l'ignorance faussement candide des supposées autorités françaises en la matière, l'un des deux ou trois philosophes de langue française les plus commentés dans les académies anglo-saxonnes, et ce depuis quatre ou cinq ans sans discontinuer : tout le monde peut vérifier sur le très sérieux Academia.edu, ou même sur Chat GPT. Des philosophes et intellectuels de premier plan, dans le monde entier, m'ont comparé à  Aristote, à Spinoza, à Kant ou à Heidegger. Des colloques et des revues ont été consacrés à mon travail très tôt, tout ça en étant au RSA et, plus tard, à l'AAH; avec ou sans ces allocations publiques, en vivant presque toujours sous le seuil de pauvreté. Toutes les personnes qui ont lu mon livre-somme de philosophie, Système du pléonectique (Berlin, Diaphanes, 2020), disent que cela a changé à tout jamais leur manière de voir le monde.

Par contraste, en France, pas plus tard qu'au début de l'année dernière, il a suffi qu'une certaine personne se fende de la plus grande crise d'hystérie publico-numérique de tous les temps à mon encontre, pour que se déclenche une cabale internet épique, où je me faisais traiter, par des dizaines de milliers de trolls illettrés, de sale arabe, de clodo, d'alcoolo et de bac+0. Ce ne fut pas agréable à vivre, mais j'ai le cuir épais; car cela fait désormais vingt-cinq ans que c'est ce type de réception qui est le mien en France. J'ai subi plus d'une cabale, orchestrées par des gens mille fois plus puissants, influents, intelligents et pervers que ceux qui essayèrent d'avoir ma peau il y a un an et demi, sans connaître les trois premières lettres de l'alphabet philosophique. Je pourrais continuer dans cette voie anecdotique longtemps, en signalant par exemple que celui que beaucoup considèrent comme le plus grand anthropologue de notre temps (et incidemment principal animateur du mouvement Occupy Wall Street), David Graeber, mort dans des circonstances suspectes en 2020 à Venise, ne cessait de répéter à la cantonade que j'étais le plus grand philosophe vivant. J'ai réalisé un livre d'entretiens avec lui, qui fut un best-seller international en cinq langues... sauf en France. Ma réputation de pestiféré, j'imagine, ne fut pas pour peu dans cet échec éditorial en apparence aberrant, s'agissant d'une des plus grandes vedettes intellectuelles légitimes de notre époque, tant qu'on le laissa encore en vie.

Ce pays, la France, que je crus longtemps naïvement être le mien, m'a traité pendant vingt années comme un paria et un sous-homme, lors même qu'il n'y a pas si longtemps, quand un philosophe de langue française se frayait une reconnaissance internationale, singulièrement américaine, c'était "cocorico" sur tous les tons et à tous les étages (souvenez-vous : Foucault... Derrida... Deleuze... Baudrillard...). Depuis cinq ans, je suis considéré comme un fantôme par des gens qui m'ont mis en une des magazines et des suppléments littéraires, invité aux émissions de grande écoute, etc.

C'est un film australien inconnu de la plupart, mais qui m'avait traumatisé (j'étais adolescent) : Ghost of the civil dead. "Fantômes de la mort civique". Je ne suis plus, pour les médias de masse français qui m'encensèrent il n'y a pas si longtemps, et  pour un nombre non négligeable de "créateurs" vendus au système, quand bien même prennent-ils la pose de rebelles en couverture des tabloïds, qu'un fantôme. A l'un des écrivains célèbres que j'évoquais un peu plus haut (je ne veux pas dire qui), j'avais écrit, il y a seulement sept ou huit ans encore, que je me sentais comme un repris de justice, plein de cicatrices profondes et de tatouages, titubant dans l'enfer de ladite vie civique pour retrouver un semblant de normalité. Je ne l'ai jamais retrouvée, et j'ai même compris que jamais je ne l'a retrouverai. Je suis donc allé voir ailleurs si j'y étais. Je n'ai plus de toit fixe depuis deux ans, et comme souvent pas d'argent; mais au moins me senté-je en sécurité, et pour ainsi dire libéré.  

Toute ressemblance avec le cas de Saint Aurélien, comédien et martyr, ne serait que pure coïncidence. Mon calvaire fut bien plus lent - donc - que le sien, et beaucoup plus feutré, homéopathique pour ainsi dire. Mais pas moins cruel et implacable : je pense que les cas de mises à mort où les bourreaux ont une hésitation de dernière minute doivent se compter sur les doigts de la main dans l'Histoire.

Beaucoup de choses nous différencient pourtant, avec Aurélien,/Zoé : il fut bien plus fasciné par les milieux de l'art contemporain, de la mode et des médias (mais, sur ce dernier point, eut la prudence de l'anonymat, que j'aurais aimé donc avoir à vingt ans), que je ne le fus. Non que je les ait ignorés, bien au contraire : je les ai même connus d'un peu trop près. Quelqu'un qu'Aurélien connaît bien, et que j'ai connu moi-même de très près, parfaitement à son aise à la croisée des médias, de la mode et de l'art contemporain (et donc de la mondanité la plus débridée), un certain Olivier Z., a dit de moi une fois, devant un célèbre graphiste français : "Mais, Mehdi, tu es très doué pour les mondanités!" Doué, peut-être; mais pas preneur. Comme pour les médias, la mode et l'art contemporain sont des milieux où je me traînais à contrecœur : pour tout dire, ils n'ont jamais suscité en moi que le dégoût. Aurélien, et par proxy Zoé, semblent davantage fasciné(e)s par ce qu'il-elle ont fini par dénoncer, et ébranler dans une mesure que je n'ai même jamais essayé d'envisager, tant ces milieux me paraissaient monstrueux, léviathanesques, hors d'atteinte de mes éventuelles petites attaques. Mon truc, depuis longtemps, c'est ce que Mallarmé (autre grand poète fasciné par la Mode, comme Baudelaire...) appelait "l'action restreinte". Et ça marche. Le "grand public" et les grandes échelles, je laisse ça à d'autre. C'est pourquoi je ne prends aucun plaisir à écrire le présent texte. Je sais d'avance qu'il va m'embarquer dans un buzz médiatico-numérique monstre, qui ne m'intéresse d'avance pas, et où je n'interviendrai pas. Je me fends seulement de ce texte par loyauté envers Aurélien, envers- moi-même, et envers les autres : le cas "Zoé Sagan" devra à l'avenir, si le mot "démocratie" doit avoir encore le moindre début de sens à l'avenir en France, servir d'exemple incontournable. Mesdames et Messieurs du Jury, à vous de jouer.

J'insiste sans cesse, dans ces lignes, sur l'abîme qui sépare l'échelle où j'aurais été effectif de celle où aura agi Aurélien/Zoé; nous attirant pourtant, à seulement une génération d'écart, des ennuis similaires, quoique homothétiques. Ce qui est un compliment à ce qu'avec des moyens si frustes, ceux de la créativité pure, Aurélien/Zoé est parvenu à faire subir aux incarnations les plus abjectes qui furent jamais du Mal à l'état pur. Car voilà ce qui au final me rapproche tant de Zoé, et en fait ma petite sœur : le sujet central de mon travail philosophique est à point nommé la question du Mal. Comment surgit-il sur terre, hors de toute mythologie religieuse (péché originel, etc.)? Comment prend-il sans cesse plus de force? pourquoi donne-t-il l'impression, et même la certitude à mesure qu'on s'avance dans ses arcanes, que c'est lui qui mène le Bal et non le Bien? Voilà les graves questions, Mesdames et Messieurs du Jury, que le "petit" cas de l'écrivain(e) qu'on soumet à votre jugement posent à l'humanité tout entière. Une réponse erronée de votre part serait un énième clou planté en France depuis des décennies sur le cercueil de l'idée qu'on pouvait encore se faire de la Justice.

 Autre point de distinction : là où Aurélien/Zoé a joué à fond, et peut-être comme nul(l)e autre avant elle-lui, la carte des réseaux sociaux, je fuis de plus en plus ce biais de communication, incompatible avec l'art de la philosophie réelle. J'admire énormément la manière dont Zoé/Aurélien a créé une telle opération de cyber-situationnisme dévastateur, capable à ce point d'ébranler, quasi "seul contre tous", les pouvoirs en place; mais j'ai depuis longtemps choisi une autre voie, celle de la philosophie, qui s'accommode mal, autant dire pas du tout, des éjaculations sémantiques précoces et des trollings hystériques incessants des réseaux. L'art de la philosophie, c'est l'art de l'argumentation, qui demande beaucoup de lenteur et de patience, et une audience toujours initiatique et confidentielle : ce que Platon appelait le "long détour", détour qui prouve toujours son efficace sur des siècles et des millénaires. On m'aura excusé du peu.

Pardon donc, Aurélien, d'avoir fini par ce long-petit crochet de mon minuscule parcours (comme tout autre en ce bas monde). Je tiens de plus à dire que, sous ce rapport seulement, mais sous ce rapport entièrement, c'est moi qui suis plus proche de Genet que toi : on m'a toujours considéré comme une sorte de bad boy des lettres françaises (le mot de "danger public" a même été prononcé il y a déjà longtemps): et c'est pour des raisons de profondes souffrances subjectives, ce que je considère depuis longtemps comme une sorte de misère psychiquement tatouée, de haine de moi indéracinable due à des traumatismes d'enfance (on revient toujours au même ppoint...), que j'ai essayé de me transcender par l'écriture, dès l'adolescence. C'est toi, au contraire, qui ressemble à Sartre, savoir à un premier de la classe, avec un physique avantageux qui ferait de toi le gendre idéal des belles-mères franchouilles, si cette calamité sans nom et sans précédent ne s'était abattue sur toi. Mais il fallait le faire - ce crochet par nos parcours biographiques respectifs, veux-je dire - pour mieux re-marquer ce qui me lie à toi. Et pour te défendre, du peu mais du mieux que je peux.

Je ne vais pas nous envoyer des fleurs sur l'intelligence, la culture et l'humour; disons simplement que la fausse modestie, il y a des maisons pour ça. Je soulignerai simplement le point commun le plus saillant entre toi et moi, qui fait que je te considère, sans le moindre début de condescendance, tant j'aurais été incapable de faire le millionième de ce que tu as fait, comme je viens de le dire patte blanche : notre vrai, gros, maousse costaud, point commun, voyant comme un éléphant dans une brocante de porcelaine ou le nez au milieu de la figure, c'est que ni toi ni moi ne sommes seulement capables de fermer nos grandes gueules respectives. Un ami longtemps proche, que j'ai perdu de vue depuis cinq ans (comme je le dis souvent, mars 2020 est à marquer d'une pierre blanche dans toute l'histoire de l'humanité, puisqu'on a transformé la grippe en la catégorie politique la plus clivante de tous les temps), et qui connaissait pas mal de monde du bottin parisien intellectuel et arty parisien, il y a déjà une quinzaine d'années : "de tous ceux que je connais, tu es le seul à toujours dire ce qu'il pense". Je lui avais répondu, du tac au tac : "eh bien, tu vois où j'en suis". Entendons : un état de déréliction totale, déjà à l'époque, que compense désormais heureusement la reconnaissance solide (mais ici, quasi clandestine) que rencontre ma philosophie dans le monde entier. Quant à nos références culturelles, elles sont si proches (on vient de là, on vient de Burroughs) que le terme de "fraternité" est vraiment faible pour souligner de quoi il s'agit, et voilà ce que ça nous a valu en France dans la séquence historique que nous partageons tous. L'anathème, et la crucifixion symbolique... ou pire.

Je m'excuse donc de cet aparté amical auprès du tribunal et des membres du jury, et en revient au plaidoyer : à l'heure qu'il est, si la France se portait à peu près bien, moi et Aurélien serions comme Sartre et Genet dans les années soixante-dix, à vendre "La Cause du peuple" Boulevard Saint-Germain. On ne devrait pas en avoir après nous, à part quelques imbéciles pas à la page, c'est le cas de le dire. Nous ne sommes pas des criminels de droit commun, seulement des écrivains sans le sou, dont les seules armes sont les mots (ce qui en soi est une bonne nouvelle représentée par nous deux et quelques autres : les mots peuvent encore menacer, savoir simplement dire quelque chose, même si c'est de plus en plus rare). Comme me le dit mon traducteur néerlandais, "vous devriez être publié chez Gallimard ou chez Le Seuil": et pas mal de gens à travers la planète me font le même type de remarques depuis de longues années, parce qu'ils ne veulent pas se rendre à l'évidence (et je n'ai pas le cœur de leur expliquer en détail : de tous les maux, notre bien-pensance "démocratique" occidentale est sans doute aujourd'hui le pire) : il n'y a plus de démocratie en France, et le cas de Zoé-Aurélien, dans son aberration sans précédent, restera, quel que soit votre verdict, comme le cas le plus expiatoire de cette disparition. Dans une France qui se porterait un tant soit peu bien politiquement et moralement, Zoé/Aurélien aurait en effet, comme Genet à quarante ans, d'ores et déjà vu ses œuvres complètes publiées chez Gallimard. Et je me serais déjà fendu, chez l'éditeur idoine, de mon essai de cinq cent pages, à la Sartre.

Mais voilà : l'écriture est devenue une guerre des tranchées, elle ne me rapporte plus un centime malgré ma reconnaissance internationale, toutes les portes en France me sont fermées, je vis plus en apnée sous le seuil de pauvreté que jamais ("nous sommes tous les mendiants de Dieu", sic Luther sur son lit de mort), je songe à demander l'asile politique à tel ou tel pays, celui où je me suis à moitié réfugié ne suffisant pas à ce que je me sente totalement en sécurité, intellectuellement comme matériellement : c'est tout dire où nous en sommes, en tant que français. J'ai à peine la force de me concentrer, à l'arraché, sur mon propre  travail philosophique; je n'ai plus la force de m'occuper du travail des autres, comme il y a encore peu de temps (de nombreux articles sur d'autres livres entre 2021 et 2023 faisant foi). Mais je n'ai pu faire à moins que de m'arracher les tripes et les nerfs pour me fendre du présent texte : mesdames et messieurs du tribunal et du jury, il y a quelque chose de nécrosé dans notre pays naguère encore si défendable, malgré ses défauts, comme tout autre. Aujourd'hui, plus rien ne va; et le pire est encore devant nous.

Ce n'est pas pour Aurélien, ni pour moi-même, que je suis triste, même si vous vous doutez, messieurs et mesdames du Tribunal et du Jury, qu'il n'est pas tous les jours facile de ne pas s'apitoyer sur son sort dans ces conditions. Ce qui est triste, c'est ce qui arrive à la France. Et ce, depuis cinquante ans, pour des raisons que je laisse à votre dilection, en vous citant simplement le dernier homme politique qui ait fait quelque chose pour protéger notre pays d'influences intérieurs et extérieures dévastatrices, un certain Charles de Gaulle, qui répondait à quelqu'un qui lui demandait de mettre, à point nommé, le dénommé Jean-Paul Sarte sous les verrous. C'était majestueux : "on n'embastille pas Voltaire". Il semblerait que ces temps soient révolus. A vous de prouver le contraire, en mode un peu Radio-Nostalgie, dans un pays qui interdit désormais de diffuser les films du plus grand de ses acteurs, sous des prétextes inventés de toutes pièces; ce qui est tout dire de où nous en sommes.

Réfléchissez donc mûrement à votre verdict. Et passons à la question qui dépasse de très haut les cas d'Aurélien Poirson-Atlan et de Mehdi Belhaj Kacem, ces petits tétards sémantiques dans la grande sauce franchouillarde : que s'est-il passé? Que s'est-il passé, depuis cinquante ans, pour que notre "démocratie" se trouve si mal en point? Quels sont les critères qui nous distinguent encore des pires totalitarismes du siècle passé, et ses procédures intrusives toujours plus chafouines? Je vous le demande non pas en tant que MBK, grand philosophe bla-bla-bla, mais en simple citoyen, adulte handicapé (j'ai longtemps perçu l'AAH) ayant actuellement maille à partir avec la CAF (sous des prétextes là encore fumeux) : en quoi ce que subit depuis des années désormais Sainte Zoé Sagan, comédienne et martyre, le cède-t-il en quoi que ce soit aux procédés des polices politiques des totalitarismes staliniens ou nazis?

Je vous laisserai sur cette réponse elliptique : rien, sinon, dans le seul cas des nazis et non des staliniens, la torture physique. Pour le reste....  

 

                                                         Mehdi Belhaj Kacem

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20 sept. 2025 · ARCHIVE z/S · ZOESAGAN.COM
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Zoé Sagan
Zoé Sagan

Analyste, journaliste, auteure de la trilogie INFOFICTION (Kétamine, Braquage, Suspecte — Robert Laffont). Fondatrice de la Lettre confidentielle z/S. Investigation poétique des pouvoirs médiatiques depuis 20 ans.

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