Une forêt commence à plusieurs
Wangari Maathai et les collectifs du Green Belt Movement : planter, puis faire tenir ce qui vient de commencer.
Il faudra revenir arroser.
Cette phrase manque souvent dans les images de plantation. On voit des mains autour d’un jeune arbre. La terre est ouverte, les visages réunis. L’instant donne une forme visible à la promesse. Ensuite, l’image s’arrête. L’arbre continue.
Le Green Belt Movement prévoit la suite. Dans sa procédure actuelle, publiée sur son site, les étapes ne s’achèvent pas au jour de la plantation. Elles comprennent la surveillance de la reprise, les remplacements, les soins et une vérification ultérieure de la survie des plants. Le mouvement décrit lui-même cette organisation.
L’avenir a besoin que quelqu’un revienne.
Wangari Maathai fonde le mouvement en 1977, dans le cadre du Conseil national des femmes du Kenya. À son origine, il y a des femmes qui signalent des cours d’eau qui se tarissent, une alimentation devenue moins sûre et des distances croissantes pour trouver du bois. L’histoire publiée par le mouvement commence par ces besoins.
Le commencement n’est donc pas une femme qui aurait aperçu seule la solution depuis un sommet. Ce sont des femmes qui savent déjà ce qui devient plus difficile dans leur journée. Quelqu’un les écoute. Le problème entre dans une organisation.
Une forêt commence aussi par cela : des observations auxquelles on accorde assez de valeur pour agir ensemble.
La distance que mesure une journée
Dire que l’environnement se dégrade peut laisser la dégradation loin de soi. Dire qu’il faut aller chercher le bois plus loin fait entrer une durée et un effort dans la phrase.
Le paysage n’est plus un décor. Il distribue du travail.
Une décision qui modifie l’accès à une ressource modifie aussi les journées de ceux qui en dépendent. Elle peut prendre du temps à une personne qui n’avait déjà pas beaucoup de temps libre. Ce temps ne figure pas nécessairement dans le prix affiché de la décision.
Voilà une question que nous pouvons poser au récit du progrès : qui doit marcher davantage pour que d’autres annoncent qu’ils avancent ?
Les besoins rapportés par les femmes rurales empêchent de traiter la protection du vivant comme un luxe ajouté à la vie matérielle. L’eau, le combustible, la nourriture sont déjà dans le problème. On ne demande pas à ces femmes de choisir entre leur existence et un paysage. On part des relations qui les unissent.
Une personne démunie n’a pas à devenir une experte invitée à une tribune pour que son observation compte. Elle peut connaître une difficulté par l’activité qu’elle répète. Cette connaissance mérite ensuite d’être confrontée, précisée, reliée à d’autres. Il faut d’abord qu’elle puisse entrer.
Écouter ne donne pas raison à toute explication proposée. Cela donne une chance au problème d’être correctement posé. Le savoir commence mal lorsqu’il demande aux personnes de laisser leur vie à la porte pour pouvoir parler.
Le prix n’a pas planté les arbres
Le 10 décembre 2004, à Oslo, Maathai prononce sa conférence Nobel. Elle est la première femme africaine à recevoir le prix Nobel de la paix. Elle rappelle que cette reconnaissance s’adresse aussi à des personnes et à des groupes qui travaillent sans visibilité. Elle rapproche l’environnement, la démocratie et la paix. Le texte de cette conférence conserve cette adresse collective.
Une récompense concentre la lumière. La personne récompensée peut s’en servir pour éclairer autour d’elle.
C’est un geste de composition politique. On pourrait garder le singulier que le cérémonial offre : un nom, une médaille, une voix. Maathai utilise ce moment pour rappeler un travail distribué. Le prestige devient un moyen de rendre visibles des mains que la cérémonie ne peut pas toutes montrer.
Nous devons faire le même effort en racontant son histoire. Une femme exceptionnelle peut devenir un écran devant les autres femmes. La célébrer demande alors de comprendre ce qu’elle rendait possible avec elles, et ce qu’elles rendaient possible avec elle.
Cette réciprocité n’enlève rien à son courage. Elle lui donne sa portée.
Un mouvement ne peut pas dépendre de la présence physique de sa fondatrice auprès de chaque plant. Il doit transmettre des compétences, des raisons de continuer, des manières de se réunir et de décider. Sinon, l’admiration grandit pendant que la capacité d’agir reste au même endroit.
Le prix peut voyager dans les journaux. Le geste doit pouvoir passer dans une autre main.
Un arbre est une durée
Planter engage un temps que l’on ne commande pas entièrement. On peut choisir le moment, préparer le terrain, chercher les conditions adaptées. On ne peut pas exiger que le vivant respecte le calendrier de notre communication.
Cette dépendance devrait nous rendre plus attentifs à la préparation. Elle peut aussi nous apprendre une autre forme de puissance : agir sur les conditions sans prétendre posséder le résultat.
Le futur de l’arbre est une possibilité entretenue.
Le mouvement actuel fait apparaître cette idée dans une procédure très concrète. Avant la plantation viennent la formation des groupes, le choix des responsables, l’identification du lieu, la pépinière et les échanges avec les acteurs concernés. Après viennent les soins et les contrôles. Le trou dans la terre se trouve au milieu d’un travail social.
Une procédure de ce genre protège la durée contre le prestige de l’instant. Elle oblige à préparer ce qui suivra l’événement. Elle pose une question que les opérations symboliques aiment oublier : qui fera le travail lorsque les visiteurs seront partis ?
Le soin n’est pas un supplément tendre au geste sérieux. Il est la condition qui permet au geste de tenir.
On peut entendre cette exigence dans bien d’autres entreprises humaines. Ouvrir une bibliothèque demande aussi quelqu’un pour ouvrir la porte le mois suivant. Un outil partagé demande quelqu’un pour l’entretenir. L’analogie ne transforme pas ces activités en forêts. Elle permet de reconnaître une même tentation : compter les commencements et laisser les suites sans ressources.
Il est plus facile de célébrer une naissance que d’organiser une continuité.
Ceux qu’on aide doivent pouvoir décider
Dans la conférence qu’elle donne pour la Fondation Nelson Mandela en 2005, Maathai revient sur les personnes au nom desquelles se tiennent de grandes discussions internationales. Elle pose la question de leurs moyens réels : connaissances, compétences, outils, capacité à agir. Elle décrit également les séminaires du mouvement consacrés aux problèmes, à leurs causes et aux réponses possibles. La transcription de la Fondation garde ce raisonnement.
Il ne suffit pas qu’un projet soit annoncé pour quelqu’un. Il faut encore savoir quelle place cette personne peut prendre dans le projet.
Le mot participation peut devenir une salle où l’on invite les gens après avoir décidé. Ils témoignent. On les remercie. Le plan poursuit sa route. Une autre pratique consiste à leur laisser modifier le problème, contester la réponse ou proposer l’organisation du travail.
Ce déplacement demande de renoncer à un peu de maîtrise. Il ne demande pas de renoncer à la rigueur. Les propositions peuvent être examinées, les moyens comptés, les résultats suivis. La personne concernée n’est simplement plus considérée comme le dernier endroit où déposer une décision.
La dignité se joue parfois dans une question très simple : peut-elle dire non sans perdre sa place ?
Un collectif qui ouvre des possibilités doit pouvoir entendre ce refus. Sinon, il exige de la gratitude là où il prétendait donner du pouvoir. L’aide devient une dépendance supplémentaire.
Le travail de Maathai nous conduit à regarder ce passage entre le besoin et la décision. L’arbre n’est pas seulement quelque chose que l’on remet à une personne. Le mouvement prépare les conditions dans lesquelles elle peut participer à l’avenir du lieu.
Ce qui semblait petit touche au pouvoir
L’histoire du Green Belt Movement ne reste pas enfermée dans la pépinière. Elle comprend la défense d’espaces publics, notamment Uhuru Park, et l’opposition à l’accaparement des terres. Le mouvement présente ces engagements comme liés aux droits démocratiques.
Le rapprochement n’a rien d’un détour arbitraire. Si quelqu’un peut décider seul de l’usage d’un espace dont beaucoup dépendent, la question du vivant rencontre celle de la décision publique. On ne protégera pas durablement cet espace en demandant seulement aux riverains d’être plus vertueux.
Il faut aussi examiner qui possède le pouvoir de le transformer.
Voilà ce qu’une petite action peut révéler lorsqu’on accepte de suivre ses relations. Le bois renvoie à la terre. La terre renvoie à des droits. Les droits renvoient à des institutions et à la possibilité de les contester. La main qui plante peut se retrouver devant un problème dont la dimension dépasse largement le trou qu’elle a creusé.
Elle n’a pas changé de sujet. Elle a rencontré les conditions du sujet.
C’est une leçon sévère pour les récits qui prescrivent une bonne action individuelle et s’arrêtent avant la propriété, l’autorisation ou le budget. La bonne volonté peut beaucoup. Elle ne peut pas être sommée de remplacer seule les règles qui organisent la vulnérabilité.
Le collectif sert aussi à cela : rendre un problème assez visible pour qu’il ne reste pas enfermé dans la culpabilité de chacun. Une difficulté partagée peut devenir une question publique. Il faut alors des lieux pour l’examiner, des interlocuteurs qui répondent et des décisions que l’on puisse suivre.
La pépinière et la phrase
Une pépinière prépare des plants. Une organisation prépare aussi la possibilité que d’autres personnes sachent s’en occuper.
La distinction paraît simple. Elle change notre manière de compter ce qui a été transmis. Si une équipe repart en laissant des arbres et aucune capacité locale à poursuivre, quelque chose manque. Si les personnes peuvent comprendre, entretenir, corriger et apprendre à leur tour, la suite possède davantage d’appuis.
L’invention collective ne tient donc pas seulement dans un objet produit. Elle tient dans une compétence qui circule.
Nous retrouvons ici les doigts sur la feuille de Braille et les personnes qui permettent de retrouver une archive. Il ne s’agit pas d’en faire une même histoire. Chaque situation garde son urgence, ses violences et ses moyens propres. Mais une question traverse ces récits : que peut faire le destinataire après avoir reçu ?
Peut-il écrire une réponse ? Retrouver une pièce ? Faire vivre un plant ? Former quelqu’un ? Contester une décision ?
Un avenir ouvert se reconnaît à cette place laissée à l’action de l’autre.
La lumière d’Anna Belle, dans le livre, ne nous demande pas de préférer les vies célèbres. Elle nous ramène à la personne que notre récit pourrait dépasser trop vite. Dans un mouvement collectif, cette personne est peut-être celle dont on ne connaîtra jamais le nom mais sans laquelle la continuité ne se fait pas.
Le mot collectif devrait nous rendre plus précis. Il devrait nous donner envie de chercher les tâches, les personnes et les relations. Il peut, au contraire, devenir un brouillard qui efface tout le monde. Nous avons besoin d’un pluriel habité.
Aujourd’hui, des règles et des recours
Le Green Belt Movement présente aujourd’hui sur son site des campagnes de protection des forêts et des espaces verts, ainsi que le recours au droit et la formation de personnes qui participent aux décisions environnementales. Sa page consacrée au plaidoyer mentionne notamment Karura, les Aberdares et les espaces verts urbains.
Le mouvement continue donc à décrire son action dans deux directions liées : travailler avec des communautés et intervenir sur les règles qui affectent les lieux. Une page d’organisation expose ses engagements. Elle ne dispense pas d’examiner les résultats de chaque campagne.
Cette distinction aide à recevoir le contemporain sans en faire une publicité. Nous pouvons reconnaître une méthode et demander ce qu’elle produit, dans un endroit donné, à une date donnée. Le respect d’un travail ne suppose pas d’abandonner les questions.
La forêt devrait même nous rendre exigeants. Elle pousse dans un lieu réel, pas dans le bilan qui parle d’elle. Un chiffre annoncé peut attirer l’attention ; il faut encore connaître ce qu’il désigne. Des plants préparés, mis en terre et vivants ne sont pas trois façons interchangeables de compter.
Le mouvement inscrit le suivi dans sa procédure. Nous pouvons retenir ce principe sans reproduire un total spectaculaire : l’après fait partie de l’action.
Un engagement gagne en force lorsqu’il sait nommer ce qui a survécu, ce qui a échoué et ce qu’il faut reprendre. Il donne alors à la prochaine personne une information utile. La défaite partielle cesse d’être une honte à cacher. Elle devient un élément du travail.
Une promesse doit trouver des relais
Notre rapport à l’avenir oscille souvent entre l’annonce immense et l’impuissance privée. Nous attendons une transformation assez grande pour justifier notre espoir. Puis nous regardons nos moyens et nous les trouvons ridicules.
L’histoire d’un mouvement permet de sortir de cette oscillation. Elle ne dit pas que tout petit geste aura de grands effets. Elle montre qu’un geste peut entrer dans une organisation, rencontrer d’autres gestes, acquérir des relais et toucher aux décisions.
Il faut fabriquer ces relations. Elles ne sont pas contenues magiquement dans la graine.
La patience est alors une force politique. Elle ne consiste pas à attendre gentiment qu’une injustice se répare. Elle consiste à préparer ce qui permettra de tenir : une compétence, une relève, un rendez-vous, une règle discutée, un moyen de demander des comptes.
Cette patience n’excuse pas l’inaction des puissants. Elle rend les autres moins faciles à épuiser.
On peut prévoir une difficulté et ne rien organiser pour la traverser. On peut aussi préparer une capacité sans savoir exactement quel jour elle sera nécessaire. Les deux fils de ce livre se rencontrent ici. Interroger demain demande de regarder ce qui menace. Ouvrir demain demande de rendre quelqu’un plus capable d’y répondre.
Il faudra revenir arroser.
La phrase ne possède pas l’éclat d’une prophétie. Elle contient une date à choisir, une responsabilité à partager et la possibilité qu’un plant vive assez longtemps pour donner de l’ombre à quelqu’un que nous ne connaissons pas.
Cette personne ne nous devra pas son avenir. Elle pourra s’y asseoir.
Une ombre commune ne se partage pas comme un trophée. Elle peut servir à celui qui arrive sans savoir le nom des personnes qui ont travaillé. Cette absence de signature dans l’usage est aussi une réussite possible. Quelqu’un profite d’un lieu qui tient, sans devoir assister en permanence à la célébration de ses bienfaiteurs.
Le collectif peut garder ses archives, reconnaître ses responsabilités, remercier ses membres. Il n’a pas besoin de placer la gratitude à l’entrée. Les possibles ouverts aux démunis deviennent plus réels quand leur usage ne réclame ni admiration ni soumission. Une personne peut venir pour ce dont elle a besoin. Elle peut ensuite proposer autre chose, si elle le souhaite.
La forêt commence à plusieurs. Elle continue lorsqu’elle laisse une place.
Le passage
Cherche près de toi un collectif qui entretient déjà un lieu : une association de quartier, un jardin partagé, un groupe de restauration écologique. Lis ce qu’il fait réellement, puis demande quelle tâche manque de mains. Une plantation nouvelle n’est pas nécessairement son besoin le plus urgent.
Propose une contribution que tu pourras tenir plusieurs fois. Fais préciser la compétence requise, la personne responsable et les conditions d’intervention. Pour toute plantation, le choix du lieu et des espèces doit se faire avec les personnes compétentes et les autorisations utiles. L’enthousiasme ne remplace pas cette préparation.
Note avec le collectif ce qui permettra de savoir si ton aide sert : une permanence assurée, un équipement réparé, un suivi réalisé. Fixe dès le départ le prochain rendez-vous. Demande ce qu’il faudra faire si tu ne peux pas venir.
À la fin de cette première période, reprends la question avec le collectif. Qu’est-ce qui a tenu ? Qu’est-ce qui a demandé plus de travail que prévu ? Laisse les personnes qui vivent avec le lieu corriger ton idée de la réussite. Tu auras commencé par un engagement assez petit pour être tenu et assez partagé pour que sa suite ne dépende pas d’une seule personne.
Les sources
Une étude parue dans Frontiers in Psychology en 2018 a comparé les rêves de dents aux autres rêves chez 210 participants. Les rêves de dents étaient liés à l’irritation dentaire, et non à la détresse psychologique. Avant de chercher qui va mourir, vérifiez votre mâchoire.
La dernière page appartient au lecteur. Les instruments, les gestes et les mains qui laissent demain ouvert.
Une prévision doit pouvoir rencontrer son erreur. Des inscriptions anciennes à la météo, garder les traces change le service.
Angleterre, août 2020. Des notes calculées semblent fermer un avenir, puis les décisions sont reprises.
Du spectacle à ce qui organise son apparition. Zoé Sagan retrouve la filiation de ses livres et la liberté laissée à leur lecteur.
Un livre peut passer de main en main, puis de fichier en fichier. Encore faut-il pouvoir le lire, le vérifier et le transmettre.