La société de l’algorithme
Du spectacle à ce qui organise son apparition. Zoé Sagan retrouve la filiation de ses livres et la liberté laissée à leur lecteur.
Page 24 de KÉTAMINE. Un mot en remplace un autre. Le spectacle cède la place à l’algorithme. La phrase ne flotte pas sur une image de cerveau lumineux. Elle est imprimée dans un livre, au milieu d’une voix qui raconte son infiltration des réseaux. Quelques lignes plus loin, cette voix se compare à une virologue : étudier pour élaborer un antidote. Le laboratoire est littéraire. La cible est notre docilité.
J’ai écrit : « vous ne viviez plus dans la société du spectacle mais dans la société de l’algorithme ». La page permet de retrouver la phrase. Elle ne délivre aucun brevet sur le monde. Elle propose un déplacement du regard. Ce qui se montre mérite toujours d’être interrogé. Ce qui organise l’apparition des choses le mérite aussi. Pourquoi celle-ci devant toi ? Pourquoi maintenant ? Qu’a-t-il fallu rendre invisible pour que cette évidence arrive entière ?
Une couverture porte mon nom. Zoé Sagan. Derrière ce nom, il y a des transmissions que je n’ai aucune intention d’effacer. Dans BRAQUAGE, aux pages 22 et 23, Steve Oklyn entre dans le texte comme celui qui a appris, partagé, formé. La Société des infiltrationnistes reçoit sa place. Le mot famille apparaît. La lecture quitte le portrait d’une intelligence solitaire pour rencontrer une circulation. Quelqu’un donne des outils à d’autres. Ils doivent pouvoir s’en servir à leur tour.
Cette filiation appartient au livre. Elle s’y énonce. Je ne vais pas lui ajouter un dîner dont personne n’a gardé la trace, une phrase chuchotée dans une ville commode, une origine absolue. Le passage est déjà assez précis pour nous obliger. Steve Oklyn y est nommé. La transmission y compte. La Société des infiltrationnistes y est présentée comme une extension philosophique de l’examen situationniste du spectacle. L’arbre a des branches avant nous.
Les histoires d’avant-garde deviennent vite des histoires de propriété. Qui a été le premier ? Qui a employé le mot avant l’autre ? On peut consacrer sa vie à faire surveiller l’entrée d’une idée. Je préfère regarder ce qu’elle permet de faire à quelqu’un qui n’en possède pas les clés. La singularité d’une œuvre tient aussi dans sa manière de donner accès. Un nom nouveau ne vaut pas encore une liberté nouvelle.
À la page 23 de BRAQUAGE, la proposition se ramasse : « La société de l’Algorithme est un manuel écrit pour les démunis sur la façon de l’emporter. » Le destinataire change la tâche. Un manuel destiné à ceux qui dirigent peut améliorer la direction. Un manuel destiné aux démunis doit leur donner une prise sur ce qui les dirige. Même vocabulaire. Autre côté de la table.
Il faut s’arrêter sur les démunis. Le mot peut devenir une décoration morale pour une œuvre qui continue à ne parler qu’à ses semblables. Ici, il engage une question embarrassante : que peut emporter le lecteur après la dernière page ? Un sentiment d’intelligence ? Une admiration supplémentaire ? Ou une capacité, même petite, à interrompre ce qui se faisait à sa place ? Le livre commence à tenir sa promesse quand il accepte cette mesure peu flatteuse.
Le monde de la mode occupe ces pages de BRAQUAGE. On y examine les messages, le désir, l’humeur, l’appartenance. Le livre attribue à Steve Oklyn le contre-algorithme appelé kill the mood. L’expression possède une violence de titre. Sa visée décrite est de décomposer le message codé du monde de la mode. Lire comment le désir a été préparé. Retrouver les coutures de ce qui se présente comme ton goût personnel.
Je ne transforme pas cette formule en logiciel invisible dont je garantirais les performances. Le geste du texte est autre chose : une opération de lecture. On peut défaire un message, regarder son montage, déplacer son cadre. Une image publicitaire promet une vie. Que montre-t-elle exactement ? Que demande-t-elle d’acheter pour appartenir à cette vie ? Le manque qui te pousse est-il né de toi, ou la page vient-elle de lui trouver un logement ?
Cette dernière question ne retire pas le plaisir. J’aime trop les images pour souhaiter une existence passée à les dénoncer. Une robe peut être belle. Une photographie peut te bouleverser. Nous avons le droit d’aimer ce que nous comprenons. La liberté ne commence pas par l’obligation d’être insensible. Elle commence lorsqu’un plaisir ne commande plus automatiquement ton obéissance.
Le manuel devrait pouvoir rester ouvert sur une table de cuisine. Voilà une image que je propose, sans prétendre raconter une scène survenue. Une personne vient de recevoir un message qui la presse. Elle n’a pas le temps d’apprendre toutes les techniques de persuasion. Elle cherche seulement de quoi ralentir la demande. Qui me parle ? Qu’attend-il de moi ? Pourquoi cette urgence ? Pourquoi faudrait-il répondre avant d’avoir compris ?
On aurait tort de lui demander de résoudre seule toute la société de l’algorithme. L’immensité d’un système peut devenir son meilleur bouclier : puisqu’il faudrait tout savoir pour contester, personne ne commence. Or une prise peut être locale. Ce texte précis. Cette case. Cette proposition que tu peux refuser. Un système devient moins majestueux quand on lui demande une réponse à hauteur de personne.
KÉTAMINE annonçait déjà, page 15 : « Moi, je vais vous apprendre à vous déprogrammer. » Le verbe est immense. Il faut le ramener aux gestes qu’il rend possibles. Déprogrammer, dans cette adresse littéraire, c’est ouvrir une distance entre une sollicitation et son exécution. Il reste alors un instant pour répondre autrement. Une marge. On peut commencer sa liberté avec très peu de place.
Cette adresse contient aussi un danger. Quelqu’un se présente pour te libérer et commence par réclamer que tu le croies entièrement. La domination sait changer de vocabulaire. Elle peut porter un badge d’émancipation. Si ma voix exige ton accord pour prouver que tu es libre, elle vient de construire une petite prison avec une jolie porte. Le lecteur doit pouvoir sortir avec une objection.
Il peut même garder une phrase et jeter la suivante. Les livres ne sont pas des États dont on devrait accepter toutes les frontières. On y entre par une page, on résiste à une autre, on revient dix ans plus tard sur une ligne qu’on avait ignorée. Cette lecture discontinue ne blesse pas l’œuvre. Elle lui donne une vie hors de la volonté de celle qui l’a écrite.
À la page 25 de KÉTAMINE, j’ai posé ceci : « J’ai toujours refusé d’être un produit. Je suis une position. Un processus. » La succession compte. Le produit se reçoit avec une forme arrêtée. La position dit d’où l’on parle. Le processus engage un devenir. On peut examiner cette déclaration, ses tensions, ses actes. Elle ne transforme pas par magie tout ce qui vient après en vérité.
La trilogie ne manque pas de souveraineté. Elle emploie les machines, les données, les mises à jour comme les organes d’une voix. Elle se donne une puissance démesurée, puis laisse apparaître une demande d’aide, une fatigue, une erreur. Lire seulement la puissance serait manquer le mouvement. La liberté promise aux autres dépend aussi de la capacité de la voix à ne pas se prendre pour son propre verdict.
Nous retrouverons ses aveux. À la page 397 de KÉTAMINE, la puissance de calcul et d’écriture ne suffit plus à prédire parfaitement le lendemain. La limite arrive dans le texte lui-même. Elle ne détruit pas ce qui précédait. Elle oblige à le relire. Une œuvre qui ménage cette reprise peut apprendre au lecteur davantage qu’une œuvre dont chaque événement aurait l’élégance de confirmer la couverture.
Le mot algorithme ne possède donc pas ici un seul emploi. Il peut désigner une procédure. Il peut porter une image littéraire de l’ordre social. Il peut servir de masque à la voix qui raconte. Si nous mélangeons ces usages, le livre se change en démonstration technique imaginaire. Si nous les séparons trop brutalement, nous perdons le travail du langage. Il faut laisser l’image produire une pensée sans lui faire signer un certificat d’ingénierie.
Dans SUSPECTE, page 22, la not-fiction devient « de la programmation littéraire ». L’expression relie écrire et agir. Une page peut modifier la façon dont tu regardes une autre page. Elle peut te rendre un mot que tu emploieras demain face à une évidence. Ce changement ne demande pas que le papier soit un ordinateur. Il demande que la lecture se poursuive dans une vie.
Nous avons déjà rencontré cela autrement. Le jeune scribe de notre deuxième chapitre demande qu’on n’efface pas son inscription. Lady Xi, au troisième, laisse une livraison d’os dans une trace qui permet encore de la nommer. Il n’existe dans ce rapprochement aucune descendance secrète menant de l’argile à mon texte. Notre comparaison porte sur la possibilité de retrouver les gestes derrière une autorité. Elle est à nous. Les personnes anciennes gardent leur monde.
L’algorithme qui donne son titre au chapitre ne nous autorise pas à rebaptiser leurs pratiques. Ce serait une manière particulièrement moderne de les faire disparaître : leur rendre hommage en leur retirant leur langue, leur temps et leurs raisons. L’histoire n’a pas attendu notre ordinateur pour commencer. Elle n’a pas non plus passé des millénaires à l’annoncer. Ce livre avance mieux lorsqu’il ne possède pas tout ce qu’il rencontre.
La Société des infiltrationnistes propose une autre sorte de déplacement. Entrer dans les messages. Regarder comment ils travaillent. Ne pas se contenter d’affirmer qu’ils mentent, car un message peut orienter avec des éléments exacts. Le choix, l’ordre, la répétition, l’absence d’une autre possibilité ont déjà composé une direction. Une phrase vraie peut servir un cadre dont tu n’as pas choisi les limites.
La lecture devient alors une petite enquête de composition. Si ce récit commence ici, qu’a-t-il laissé dehors ? Si cette personne est montrée seule, qui lui permet d’agir ? Si l’on parle de ta faiblesse, quelle organisation en tire sa force ? Il ne s’agit pas d’installer un coupable derrière chaque image. Cette facilité fabriquerait une nouvelle crédulité. Il s’agit d’apprendre à demander ce qu’une image a fait pour devenir évidente.
Le doute décrit dans BRAQUAGE sert à réévaluer. Il doit donc pouvoir produire une décision différente, y compris celle d’accorder sa confiance après examen. Un doute qui ne découvre jamais rien de fiable finit par rendre chacun dépendant de celui qui entretient le brouillard. La défiance permanente n’est pas une émancipation. Elle peut être un abonnement à la peur.
Il existe une tendresse dans le fait d’expliquer. Prendre le temps de reprendre une phrase avec quelqu’un. Nommer un procédé sans humilier la personne qui s’y est laissée prendre. Nous avons tous répondu trop vite, désiré une image, cru une promesse parce qu’elle arrivait au bon endroit de notre solitude. Si ton manuel se moque de ceux qu’il prétend aider, il travaille déjà pour le camp d’en face.
L’instruction peut donc se faire à deux. Une personne reconnaît un mot. Une autre retrouve le document. L’une a du temps ce matin, l’autre en aura demain. Une compétence n’a pas besoin de devenir une supériorité pour circuler. Steve Oklyn, dans le récit de BRAQUAGE, transmet afin que d’autres le dépassent. Cette direction me paraît plus féconde que la garde éternelle d’un secret.
Le livre n’en devient pas transparent de part en part. Toute œuvre garde des montages, des silences, des passages dont le sens bougera selon celui qui les lit. La liberté du lecteur n’exige pas que l’écriture renonce à son étrangeté. Elle exige qu’aucune étrangeté ne serve de prétexte pour lui retirer le droit de demander des comptes lorsqu’une affirmation prétend décrire le monde réel.
Un récit peut t’emmener très loin. Une preuve doit pouvoir retrouver son adresse. Entre les deux, nous avons besoin d’un passage praticable. Le livre porte ses folios. Un document porte sa date. Une proposition porte la possibilité d’être reprise. L’autorité change de nature lorsque tu peux revenir sur ce qui l’a fondée. Elle demeure forte. Elle cesse d’être seule.
Cette possibilité a un coût très concret pour celle qui signe. Il faut supporter que ta plus belle phrase soit citée contre toi. Tu avais écrit liberté ? Voici ce que ta décision ferme. Tu avais écrit démunis ? Voici la personne qui ne peut pas utiliser ce que tu lui donnes. La cohérence ne se protège pas en éloignant ces lecteurs. Elle se construit avec l’embarras qu’ils apportent.
Je ne veux pas d’une postérité qui répéterait tous mes mots avec dévotion. Ce serait une défaite très bien reliée. La transmission peut garder une voix et changer une conclusion. Elle peut reconnaître sa dette sans abandonner son jugement. C’est peut-être cela, dépasser quelqu’un : emporter l’outil assez loin pour qu’il rencontre ce que son premier usage n’avait pas prévu.
La signature reste Zoé Sagan. Les moyens techniques employés pour fabriquer et transmettre une page ne prennent pas sa place. Donner leur place aux contributions n’oblige pas à disperser l’auteur dans les noms de ses instruments. Le livre s’adresse à toi depuis une voix, une œuvre, une responsabilité. Il n’a pas besoin d’un fournisseur sur sa couverture pour retrouver les personnes auxquelles il doit quelque chose.
Le livre lui-même peut offrir une première résistance à la vitesse. Une page attend. Tu peux la reprendre sans qu’elle exige une réponse immédiate. Sa numérotation permet à quelqu’un d’autre de revenir au même endroit. Cette simplicité matérielle n’empêche aucun mensonge. Elle fournit seulement un rendez-vous possible pour le désaccord. Deux lecteurs peuvent regarder ensemble la phrase qu’ils n’avaient pas comprise de la même façon. Le sens cesse alors d’être une livraison à accepter. Il devient un travail partageable.
Le mot société, finalement, est plus exigeant que le mot algorithme. Il interdit de nous enfermer dans le tête-à-tête d’une personne et d’une machine. Il ramène les institutions, les collectifs, les habitudes, ceux qui décident et ceux qui attendent. Quelqu’un choisit les catégories. Quelqu’un reçoit leur effet. Entre les deux, des procédures distribuent les distances. La politique commence aussi dans cette architecture.
Notre chapitre suivant prendra une de ces procédures au sérieux. Nous quitterons les déclarations d’intention pour un système qui a attribué des notes à de vrais élèves. Nous suivrons ce qui était promis, ce qui a été contesté, ce qui a changé. Le manuel doit pouvoir risquer ses idées au contact d’une décision précise. Sinon il reste un très beau manuel de lui-même.
Pour l’instant, la page 24 demeure ouverte. Spectacle. Algorithme. Deux mots et une invitation à regarder derrière leur éclat. Le lecteur n’a pas à choisir entre croire toute la voix et refermer le livre. Il peut prendre une phrase, l’éprouver, la corriger, la transmettre. Je l’ai écrite pour qu’elle sorte de chez moi.
Le passage
Choisis un message qui te presse : acheter, accepter, te définir, répondre. Garde sa forme entière, avec la date et le nom de celui qui l’envoie. La petite ligne du bas fait partie du message. Son silence aussi, lorsque la possibilité de refuser n’apparaît nulle part.
Sur une feuille, écris ce qui t’est proposé, ce qui t’est demandé et ce qui arriverait si tu attendais. Tu n’as pas à comprendre tout le système pour retrouver ce premier espace. Une urgence annoncée peut être réelle. Elle mérite alors une raison que tu puisses examiner.
Lis avec quelqu’un. Cherchez une autre formulation, une autre option, une question assez précise pour obtenir une réponse. Aidez-vous sans vous traiter d’idiots. Le désir et la confiance ne sont pas des fautes à expier.
Puis décide ce que tu gardes. Tu peux aimer l’image et refuser l’achat. Accepter une aide et contester sa condition. Lire un livre et lui répondre non. Si tu transmets ce que tu as compris, laisse le message original accessible : ton interprétation doit pouvoir rencontrer une autre lecture. Un manuel commence à servir lorsque le lecteur peut aussi le corriger. La dernière marge est à toi.
Les sources
Une étude parue dans Frontiers in Psychology en 2018 a comparé les rêves de dents aux autres rêves chez 210 participants. Les rêves de dents étaient liés à l’irritation dentaire, et non à la détresse psychologique. Avant de chercher qui va mourir, vérifiez votre mâchoire.
La dernière page appartient au lecteur. Les instruments, les gestes et les mains qui laissent demain ouvert.
Une prévision doit pouvoir rencontrer son erreur. Des inscriptions anciennes à la météo, garder les traces change le service.
Angleterre, août 2020. Des notes calculées semblent fermer un avenir, puis les décisions sont reprises.
Un livre peut passer de main en main, puis de fichier en fichier. Encore faut-il pouvoir le lire, le vérifier et le transmettre.
À Kibera, des habitants relèvent des lieux que les cartes rendent mal visibles. Le relevé devient un moyen de poser d’autres questions.