Ceux qui rendent l’action possible
À Kibera, des habitants relèvent des lieux que les cartes rendent mal visibles. Le relevé devient un moyen de poser d’autres questions.
Un appareil peut dire où vous êtes sans savoir ce qui vous manque.
À Kibera, quartier de Nairobi, le point enregistré par un GPS ne contient encore ni une école, ni un dispensaire, ni l’explication d’un chemin. Il contient une position. Pour que cette position devienne une information utile, quelqu’un doit connaître le lieu, choisir ce qui mérite d’être relevé, lui donner un nom et revenir sur ce qu’il a écrit.
En novembre 2009, de jeunes habitants entreprennent ce travail avec Map Kibera. Le quartier n’attend pas leur arrivée pour avoir des chemins, des savoirs et des repères. Les habitants les utilisent déjà. Ce qui manque est une représentation numérique ouverte capable de circuler au-delà des personnes qui connaissent les lieux. La différence est énorme. On ne découvre pas une population en allumant un écran. On peut, en revanche, cesser de la représenter par un vide. Map Kibera, présentation
Je m’arrête sur ce GPS parce que les objets ont parfois une réputation excessive. On les photographie dans une main. Puis on raconte que la technologie a changé la vie de celui qui la tenait. La main disparaît de l’explication. À Kibera, elle doit y rester.
Avant le point, les personnes
Le 27 octobre 2009, Juliana Rotich publie chez Ushahidi l’annonce d’une rencontre de cartographie. Elle indique un lieu, un rendez-vous le lendemain, des partenaires et une intention : former des jeunes, puis mettre leurs relevés dans OpenStreetMap au cours du mois de novembre. Mikel Maron participe à cette préparation. Carolina for Kibera fait partie des organisations associées. Le texte est écrit avant le résultat. Nous y lisons un projet, pas une réussite déjà acquise. Juliana Rotich, annonce datée
Cette petite chronologie protège les habitants contre une autre disparition. Les récits d’innovation aiment un fondateur, une intuition et un lancement. Une annonce préparatoire laisse voir une autre matière : des invitations, une organisation qui connaît le quartier, des personnes capables de présenter des inconnus à leurs voisins. Avant la carte ouverte, il faut des portes que quelqu’un accepte d’ouvrir.
La cofondatrice Erica Hagen l’explique dans un entretien publié dans This Is Not an Atlas. Arriver de l’extérieur et se mettre à circuler avec un appareil ne suffisait pas. Le projet s’est appuyé sur une organisation locale. Des jeunes connaissant les lieux ont appris le maniement du GPS. Ils ont relevé des positions et noté ce qu’elles désignaient. Elle insiste aussi sur une difficulté matérielle : ce travail prenait des journées fatigantes. Une indemnité a dû être organisée. Hagen, Stenmanns et Straube, p. 229
Le geste qui produit une donnée a donc un corps, une durée et une dépense d’énergie. Dire que chacun peut contribuer ne répond pas encore à la question de savoir qui peut se permettre de le faire. L’ouverture devient fragile lorsqu’elle repose sur du temps que les personnes les moins fortunées devraient donner sans limite.
Nous pouvons admirer une contribution sans en rendre la gratuité obligatoire.
Lucy, Zack, Douglas
La page des membres donne des noms. Lucy Fondo cartographie depuis les débuts de 2009. Zack Wambua appartient à la première équipe. Douglas Namale aussi ; sa notice mentionne également l’écriture et le journalisme local. Joshua Ogure rejoint le travail de journalisme citoyen en 2010. Ce sont des notices publiées par l’organisation, pas des rencontres que j’aurais faites. Elles suffisent pourtant à empêcher une formule paresseuse : « les données ont été collectées ». Map Kibera, membres
Cette phrase passive ne ment pas. Elle retire simplement les gens.
Lucy, Zack et Douglas n’arrivent pas dans un décor disponible pour la connaissance. Ils vivent dans le quartier qu’ils contribuent à représenter. Cette proximité ne leur donne pas automatiquement toutes les réponses, ni le mandat de parler pour chacun. Elle leur apporte un point de départ qu’un contour vu depuis le ciel ne peut remplacer : la possibilité de reconnaître un usage, de poser une question dans un lieu connu, de revenir.
L’outil doit ensuite apprendre à garder ce savoir sous une forme transmissible. Une position ne suffit pas à distinguer une école d’un bâtiment voisin. Un nom sans emplacement peut rester introuvable pour celui qui arrive. Le travail consiste à joindre des choses que les systèmes séparent facilement : le lieu, sa fonction et les mots des personnes qui l’utilisent.
Nous avons rencontré ailleurs dans ce livre des lecteurs du ciel et des lecteurs de signes. Ici, l’anticipation descend au niveau des équipements ordinaires. Où pourrait-on aller ? Quel service existe ? Sur quoi une décision pourra-t-elle s’appuyer ? Le GPS ne prédit pas l’avenir de Kibera. Il participe à la préparation de certaines actions possibles.
Le futur a parfois la forme très modeste d’un endroit que l’on peut enfin montrer à quelqu’un.
Un dispensaire ne tient pas dans une épingle
La documentation des outils distingue les relevés de terrain, l’édition sur ordinateur et la mise en ligne dans OpenStreetMap. Elle décrit des chemins, des marchés, des points d’eau et des lieux de soin. Un relevé spécialisé peut aller plus loin que l’emplacement d’une pharmacie pour s’intéresser aux horaires et aux services. Le projet indique privilégier les informations publiques plutôt que les données des ménages. Map Kibera, outils
Cette dernière distinction compte autant que le choix d’un logiciel. On peut chercher à rendre un service visible sans transformer la vie privée de ses usagers en ressource publique. Le nom d’un établissement et le dossier d’une personne qui s’y rend n’ont pas la même destination.
Même lorsqu’elle demeure publique, une information doit conserver sa taille réelle. L’existence d’un point d’eau ne dit pas que l’eau coule maintenant. La présence d’une école ne décrit pas à elle seule l’enseignement donné. Un dispensaire situé sur une carte ne devient pas accessible à toute heure par la vertu de son symbole. Ces distinctions ne diminuent pas le travail des cartographes. Elles disent ce que le prochain utilisateur doit encore chercher.
Il faut beaucoup de confiance pour laisser à une carte des choses qu’elle ne sait pas.
Une représentation prétendant tout contenir devient vite une autorité qui empêche de poser des questions. Une représentation dont on comprend les catégories, les dates et les manques peut soutenir une enquête. Le changement ne se mesure donc pas seulement au nombre de points ajoutés. Il tient aussi aux questions qui deviennent formulables grâce à eux.
Dans les rubriques thématiques du projet, l’eau et l’assainissement disposent de leurs propres catégories. La sécurité en possède d’autres : éclairage, police, lieux signalés comme dangereux, soutien face aux violences de genre. Le classement révèle les sujets que le collectif veut pouvoir regarder ensemble. Il ne prouve pas que chaque équipement fonctionne ni que chaque problème est résolu. Eau et assainissement, sécurité
Une catégorie n’est pas un résultat.
L’école qui devient comparable
Le 11 mars 2015, Paige Kirby annonce le lancement d’Open Schools Kenya. L’article décrit un travail de localisation, de photographie et d’enquête auprès des écoles de Kibera. Il mentionne des profils pour près de trois cent cinquante établissements. Les données recueillies par des habitants sont rapprochées d’autres sources, dont des informations publiques kényanes, puis rendues accessibles en ligne et hors ligne. Paige Kirby, lancement d’Open Schools Kenya
Restons avec cette page de 2015. Elle promet de rendre comparables des informations telles que les services et les caractéristiques des établissements. Elle donne une date à l’ambition. Elle ne nous autorise pas à traiter le même nombre comme un recensement actuel ou à conclure que tous les parents ont ensuite trouvé l’école qui leur convenait.
Ce qui a déjà changé est plus précis : une partie du savoir dispersé sur les établissements devient un ensemble que plusieurs personnes peuvent examiner. Un parent n’a pas à être imaginé dans une scène inventée pour que nous comprenions l’enjeu. Choisir où un enfant pourra apprendre demande davantage qu’un toit identifié sur une image. Il faut pouvoir poser des questions sur le lieu, comparer ce qui est proposé, revenir lorsqu’une information semble fausse.
Le rapprochement des sources ne supprime pas leurs différences. Les listes officielles et les informations recueillies localement ne sont pas deux morceaux naturellement emboîtables d’un puzzle. Des noms peuvent différer. Des catégories aussi. L’article de lancement souligne le travail d’harmonisation. Le fichier final est facile à ouvrir parce que quelqu’un a affronté avant nous des difficultés qui ne se voyaient pas sur la carte.
Cette facilité a des auteurs.
Le projet rend également les données disponibles hors ligne. Ce choix nous ramène à la personne devant l’information. Une ressource peut être libre, correctement renseignée, et manquer encore celui qui devrait l’utiliser. L’accès à Internet n’est pas une propriété que l’on peut attribuer aux gens en leur envoyant un lien.
Faire sortir la carte de l’écran
Dans l’entretien de This Is Not an Atlas, une photographie est légendée ainsi : Lucy Fondo aide un enseignant à retrouver son école sur la carte. Une autre montre Douglas Namale cartographiant une école. Ces légendes documentent des gestes ; elles ne nous donnent ni leurs paroles ni leur pensée. Elles permettent de regarder ce que le mot « participation » fait parfois disparaître : le temps passé à montrer une chose à une autre personne. Légendes et entretien, p. 230
Une école devient un point. Puis quelqu’un aide un enseignant à reconnaître ce point. Les deux mouvements sont nécessaires. Sans le second, l’information pourrait repartir vers les écrans d’institutions lointaines en laissant sur place ceux qui l’ont rendue possible.
Nous avons trop pris l’habitude d’appeler « collecte » une opération qui se termine lorsque les informations sont parties. Le mot invite à regarder le panier plein, rarement les mains vides. Revenir avec une carte imprimée, expliquer ses catégories, accepter qu’on la conteste : ces gestes changent la direction du voyage.
Ils ont aussi une douceur qui échappe aux grandes annonces. Montrer où se trouve une école ne demande pas de convaincre son interlocuteur qu’il est en retard sur le monde. Il connaît son école. Il s’agit de lui rendre reconnaissable la représentation qui prétend désormais en parler.
À cet endroit, l’aide cesse de se confondre avec une démonstration de supériorité technique. La personne sait quelque chose dont la carte dépend. Le cartographe sait faire quelque chose qui peut rendre ce savoir partageable. Ils ont une raison de se parler.
La carte ne se rend pas seule au rendez-vous
La méthode publiée par Map Kibera commence avec des groupes locaux et leurs préoccupations. Elle passe par la collecte, puis par la restitution et la correction. Elle prévoit des objectifs discutés, des alliances, une présentation aux autorités et une négociation. Cette succession est un programme de travail déclaré par l’organisation. Elle montre surtout tout ce qui demeure après l’ouverture du fichier. Map Kibera, méthode
Une carte peut rendre une demande plus précise. Quelqu’un doit encore la porter. Une autorité doit accepter de la recevoir. Une décision doit être prise, financée, exécutée, puis regardée. Aucune de ces opérations ne se produit parce qu’un symbole est devenu visible.
En décembre 2024, le programme d’une conférence FOSS4G présente un retour d’expérience de Map Kibera. Joshua Ogure y figure comme intervenant. Le résumé attribue à différents travaux de cartographie des contributions à l’installation d’éclairages, au placement de bacs à déchets à Mukuru et à un projet pilote de panneaux solaires dans certaines écoles. Ce sont des résultats rapportés par les acteurs du projet dans une présentation publique. Ils ne constituent pas, à eux seuls, une évaluation indépendante isolant l’effet de la carte. FOSS4G 2024, présentation
Leur intérêt reste considérable sans cette exagération. Le résumé parle de difficultés et de leçons apprises. Il ne décrit pas une machine à résoudre les problèmes urbains. L’équipe continue à travailler quinze ans après les premiers relevés. Ce temps long déplace la scène héroïque : le courage n’est plus seulement dans le commencement. Il est dans l’entretien d’une possibilité collective.
La carte ne marche pas jusqu’au lampadaire.
Les personnes, oui.
Cette différence leur rend aussi le droit d’être fatiguées. Si tout tenait au fichier, une déception pourrait leur être reprochée comme un mauvais usage. Reconnaître le travail qui reste permet de chercher avec elles les moyens de le poursuivre, ou de le transmettre.
Ce que le prochain peut reprendre
Nous pouvons maintenant revenir au point du départ. Un appareil a enregistré une position. Autour de cette opération apparemment minuscule, il a fallu une formation, des savoirs locaux, un choix de catégories, une vérification et une manière de montrer le résultat. Puis il a fallu que ce résultat rencontre une question réelle. La technique tient une place précise dans cet ensemble. Lui donner toute la place ferait disparaître la partie de l’histoire dont dépend son utilité.
La question du prochain utilisateur demeure ouverte. Il peut vouloir retrouver un lieu, comparer plusieurs services ou comprendre pourquoi certaines zones semblent moins équipées. Ces usages possibles ne sont pas des résultats attribués à Map Kibera. Ce sont les raisons pour lesquelles une information transmissible peut compter au-delà du premier relevé. Le cartographe n’a pas à deviner toutes les demandes à venir pour préparer quelque chose qui leur servira.
Voilà une liberté assez différente de celle que promettent les machines à anticiper nos comportements. Le prochain n’est pas entièrement décrit avant d’arriver. Ses questions ne sont pas toutes décidées à sa place. Il reçoit un travail qu’il pourra interroger depuis sa propre situation. La carte offre un commencement, avec assez d’espace pour que son lecteur fasse autre chose que confirmer son auteur.
Cette place demande de la modestie. Si quelqu’un remarque un chemin manquant, son observation ne doit pas être humiliée par la perfection graphique du document. La carte était propre ; le passage existe quand même. Le monde n’a aucune obligation de se mettre d’accord avec notre mise en page.
Je pense à la patience nécessaire pour entendre une correction après des heures de travail. Elle ne fait pas une belle photographie de lancement. Elle laisse pourtant à celui qui utilise la représentation une capacité essentielle : compter encore dans ce qui le représente.
L’œuvre collective commence à tenir lorsque la prochaine main peut changer quelque chose.
Ce que l’ouverture oblige à garder
OpenStreetMap rend ses données réutilisables sous une licence précise, l’ODbL. Les contributions doivent être créditées et les conditions de partage respectées. Les données ouvertes ne signifient donc pas l’absence d’auteurs ou de règles. L’infrastructure permet à d’autres de reprendre un travail sans recommencer chaque relevé ; elle organise aussi les obligations qui accompagnent cette reprise. OpenStreetMap, droits et licence
C’est une manière de préparer l’avenir qui diffère de la prédiction. On ne prétend pas savoir qui utilisera la donnée, dans quelle réunion ni pour quel prochain besoin. On lui donne une forme qui peut rester disponible lorsque cet usage apparaîtra. Le lendemain n’est pas annoncé. Un peu de sa matière a été mise à portée.
Mais rendre disponible ne résout pas la question de ce qu’il convient de montrer. Une carte de services n’a pas besoin de raconter les vies privées qui les entourent. Une carte de danger appelle une vigilance particulière : qui peut être reconnu, désigné, exposé ? La visibilité est une capacité. Elle peut devenir une contrainte lorsqu’un autre décide seul de ce qui doit se voir.
Le même livre qui reconnaît la force d’une carte doit laisser une place à celui qui préfère qu’une information reste hors d’elle. L’absence n’est pas toujours un oubli. Nous l’avions appris avec Douglass lorsqu’il protégeait des noms. Nous le retrouvons ici avec d’autres objets et d’autres risques, sans transformer ces situations en une seule histoire.
Le pouvoir d’ajouter n’est complet que si l’on peut aussi discuter l’ajout.
Le passage
Choisis avec une association locale une information publique dont l’absence complique une démarche : l’entrée accessible d’un bâtiment, l’emplacement d’un service, ses horaires annoncés ou un contact collectif. Demande d’abord si ce besoin existe. La bonne idée que personne n’attend peut devenir une charge pour ceux qui devront l’entretenir.
Vérifie l’information avec les personnes compétentes. Note la date, la source et ce qui demeure incertain. Si tu contribues à une carte ouverte, apprends les règles de la communauté avant de modifier le document. Une erreur bien intentionnée reste une erreur pour la personne qui suit le chemin.
Prévois un retour simple vers ceux qui utiliseront le résultat. Une feuille lisible peut être plus utile qu’un lien. Regarde avec eux si l’information répond à la question de départ. Laisse une manière de signaler un changement, sans demander de données privées inutiles.
Enfin, conviens de la suite. Qui pourra corriger ? Qui accepte cette responsabilité ? Que faudra-t-il retirer si l’information n’est plus maintenue ? Tu n’as pas à promettre de durer toujours pour apporter une aide réelle aujourd’hui.
Les habitants n’étaient pas absents.
C’était la carte.
Les sources
Une étude parue dans Frontiers in Psychology en 2018 a comparé les rêves de dents aux autres rêves chez 210 participants. Les rêves de dents étaient liés à l’irritation dentaire, et non à la détresse psychologique. Avant de chercher qui va mourir, vérifiez votre mâchoire.
La dernière page appartient au lecteur. Les instruments, les gestes et les mains qui laissent demain ouvert.
Une prévision doit pouvoir rencontrer son erreur. Des inscriptions anciennes à la météo, garder les traces change le service.
Angleterre, août 2020. Des notes calculées semblent fermer un avenir, puis les décisions sont reprises.
Du spectacle à ce qui organise son apparition. Zoé Sagan retrouve la filiation de ses livres et la liberté laissée à leur lecteur.
Un livre peut passer de main en main, puis de fichier en fichier. Encore faut-il pouvoir le lire, le vérifier et le transmettre.