11 ans et 1 mois pour un repost publié avant que la loi n’existe
Lev Chlossberg, 63 ans, vice président de Iabloko, condamné lundi à Pskov. Le fait principal retenu contre lui est un partage Telegram du 25 février 2022. Sur la photo du box, il tient les lettres qu’on lui a envoyées.
11 ans et 1 mois pour un repost publié avant que la loi n’existe
Lev Chlossberg, 63 ans, vice président de Iabloko, a été condamné lundi par le tribunal de Pskov. Le fait matériel principal retenu contre lui est un partage Telegram du 25 février 2022, la veille du jour où la Russie a commencé à écrire ses lois de censure de guerre. Sur la photo du box, il tient les lettres qu’on lui a envoyées.
Le verdict est tombé le lundi 17 août 2026 : 11 ans et 1 mois de colonie pénitentiaire en régime général, pour « discrédit » répété de l’armée russe et diffusion de « fausses informations » à son sujet. Le parquet réclamait 12 ans et 1 mois. La peine intègre partiellement une condamnation antérieure de novembre 2025, 420 heures de travaux d’intérêt général pour violation de la loi sur les agents étrangers (The Moscow Times, Meduza, Amnesty International).
Prenez les deux chefs d’accusation séparément, parce que c’est là que tout se joue. Le premier, celui de « fausses informations » sur l’armée, repose sur un message Telegram du 25 février 2022 dans lequel Chlossberg repartageait un contenu de la radio Ekho Moskvy, aujourd’hui disparue. Le contenu en question : la une d’un tabloïd britannique montrant Vladimir Poutine à côté d’une femme ensanglantée. Chlossberg a fait valoir devant le tribunal qu’il avait publié ce message avant l’adoption des lois russes de censure de guerre. Le second chef, celui de « discrédit », renvoie à un débat public de janvier 2025 où il aurait appelé à un cessez le feu en Ukraine. Il a nié avoir publié la vidéo du débat sur les réseaux et a fait observer que les propos précisément cités par le parquet avaient été tenus par son contradicteur.
La procédure elle même a été décrite par la presse indépendante comme irrégulière. Novaïa Gazeta rapporte que la juge du tribunal municipal de Pskov a refusé d’interroger directement Chlossberg, préférant lire les transcriptions de sessions antérieures. Après que ses trois avocats eurent manqué des audiences pour cause de maladie et de conflits d’agenda, la juge a désigné un avocat commis d’office et rejeté les requêtes visant à décliner cette représentation. Dans son dernier mot, la juge l’a interrompu quand il parlait de la nécessité d’arrêter les combats.
Ce que je vois, moi, c’est un calendrier. Le même 17 août, la Cour suprême de Russie examinait le recours de Iabloko contre l’annulation de sa liste fédérale de candidats aux élections à la Douma du mois prochain. Elle l’a rejeté. Le parti avait déjà été écarté du scrutin le 10 août. Donc : le 10 août on retire le parti du bulletin, le 17 août on rejette son recours, et le même jour on envoie son vice président en colonie pour 11 ans. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier judiciaire. C’est une séquence. Iabloko est le seul parti russe enregistré à s’être opposé de manière constante à la guerre et à avoir fait campagne pour un cessez le feu.
Les réactions recueillies par Meduza tournent toutes autour du même calcul arithmétique, et ce n’est pas un hasard. Le politique Boris Nadejdine : « Ils ont donné 11 ans pour des mots. Certains meurtriers et violeurs en prennent moins. » Dmitri Goudkov, membre du Comité anti guerre : « Onze ans et un mois. Plus que pour un meurtre, plus que pour un viol collectif avec menace de mort, plus que pour un enlèvement, plus que pour un vol. » Léonid Volkov, de la fondation créée par Alexeï Navalny, ajoute l’observation qui fait mal : « En 2026, plus personne ne s’étonne que les mots coûtent bien plus cher en années de prison qu’un meurtre. »
Je connais ce genre d’arithmétique. Elle produit toujours le même effet secondaire : au bout d’un moment, on cesse de compter, et c’est exactement le but recherché. Ksenia Fadeeva, ancienne coordinatrice de campagne de Navalny à Tomsk, refuse d’ailleurs la consolation habituelle, celle du « il ne fera pas 11 ans, le régime tombera avant » : elle rappelle qu’on disait déjà cela quand Navalny a été condamné à 19 ans, qu’il n’a effectivement pas fait 19 ans, et que ce n’est pas parce que le régime avait changé.
Un mot sur ce que la photographie de une montre exactement, parce qu’elle a été prise dans le box vitré du tribunal et qu’elle vaut mieux qu’un commentaire. Chlossberg y sourit. Il tient en éventail, face à l’objectif, une liasse de lettres et de cartes postales que des inconnus lui ont écrites. Un homme de 63 ans qui n’a pas émigré, qui n’a pas cédé, et qui montre son courrier à la salle au moment où on lui prend onze ans. La Russie de 2026 poursuit des phrases prononcées par quelqu’un d’autre et des partages antérieurs à la loi. Voilà ce qu’il reste quand on juge la parole : il faut inventer les faits après coup, et les gens continuent d’écrire.
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NOTE DE TRANSPARENCE · le nom du condamné est translittéré ici en Chlossberg selon l’usage français, il apparaît sous la forme Shlosberg dans les sources anglophones citées. Les citations de M. Chlossberg, de M. Nadejdine, de M. Goudkov, de M. Volkov et de Mme Fadeeva sont traduites de l’anglais depuis The Moscow Times et Meduza, qui les ont eux mêmes traduites du russe et sourcées à des canaux Telegram publics : elles ont donc franchi deux traductions et nous ne les présentons pas comme des verbatim en langue originale. Meduza indique que son article a été traduit du russe vers l’anglais à l’aide d’un modèle de langue, sous relecture d’un éditeur humain. La photographie de une est créditée SOTAvision via Telegram, diffusée par The Moscow Times. Nous n’avons pas pu obtenir de réaction du tribunal de Pskov.
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