Vers la mort annoncée du Canard Enchaîné ?
L’affaire des deux millions d’euros des Pièces Jaunes n’est plus seulement une querelle de chiffres ou de subventions. Elle est devenue le révélateur d’une mécanique : quand une révélation gêne le Château, on dégaine l’arme absolue : fake news et l’on prépare le terrain pour faire taire les gêneurs.
Rappelons les faits, tels que les a révélés Le Canard Enchaîné en novembre 2025 : entre 2022 et 2025, la Fondation des Hôpitaux, présidée par Brigitte Macron, a versé environ deux millions d’euros à l’association e-Enfance, dirigée par Justine Atlan, une proche de la Première dame.
Le journal satirique y voit une coïncidence heureuse, presque trop belle pour être fortuite, et pose la question du favoritisme. Rien de bien nouveau sous le soleil de la Ve République : les amitiés au pouvoir ont toujours eu un parfum de tirelire.

La réponse ne s’est pas fait attendre. France Info, en parfait synchronisme avec les éléments de langage de l’Élysée, a relayé les dénégations de la vice-présidente de la Fondation, Anne Barrère : « fake news », « attaque contre l’œuvre caritative », « financement ancien qui date de 2004 ».
Tout y passe. Le Canard, jadis respecté pour ses enquêtes, se retrouve soudain renvoyé à la case Pravda – ce journal soviétique qui, rappelons-le, ne publiait que la vérité officielle. Belle ironie pour un hebdomadaire qui, depuis 1915, n’a jamais eu d’autre ligne que l’indépendance farouche.
Mais arrêtons-nous un instant sur ce mot : « fake news ». Utilisé à tort et à travers depuis 2017, il est devenu l’arme ultime pour disqualifier sans débattre. Quand on n’a plus d’arguments, on accuse l’autre de mentir. Et quand l’autre est un journal satirique qui embarrasse le pouvoir depuis des décennies, on passe à l’étape suivante.
Car, soyons lucides : ce n’est qu’un début. Dans les couloirs feutrés du pouvoir, certains conseillers de l’ombre – ceux que l’on ne voit jamais à la télévision mais qui rédigent les notes confidentielles – doivent déjà plancher sur la question. Objectif : neutraliser Le Canard avant 2027.

Comment ? Pas forcément par une fermeture brutale, trop voyante pour une démocratie européenne. Non, plus subtilement : multiplication des procédures judiciaires, pressions sur les diffuseurs, campagnes de dénigrement systématique, accusations de « propagande » ou de « déstabilisation de la Première dame ». On l’a vu ailleurs : qualifier un média d’« organe de propagande » est la première étape avant de le marginaliser, puis de l’asphyxier.
Le Château le sait : Le Canard Enchaîné n’a pas de publicité, pas de milliardaire derrière lui, pas de subventions. Il vit de ses lecteurs et de sa liberté.
Il suffit de le faire douter, de le faire saigner financièrement, de le faire passer pour un complotiste auprès du grand public pour que, doucement, il s’éteigne. Avant la prochaine présidentielle, ce serait un beau trophée : plus de palmipède pour croquer les puissants.
On nous dira que c’est de la paranoïa. Que la liberté de la presse est sacrée. Pourtant, quand le service public relaie sans distance les éléments de langage de la Fondation et de l’Élysée, quand « fake news » devient le réflexe pavlovien face à toute enquête gênante, la pente est savonnée.
En 2027, si rien ne change, nous risquons de nous réveiller dans une France où les seules révélations autorisées seront celles qui flattent le pouvoir. Et le jour où l’on cherchera Le Canard Enchaîné dans les kiosques, on nous répondra, avec un haussement d’épaules : « Désolé, c’était des fake news. »
Vigilance, citoyens. La tirelire des Pièces Jaunes n’est peut-être pas la seule chose qui risque de se casser.
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