La CIA a acheté toute la drogue du monde
« On ne teste pas une arme sur un ennemi. On la teste sur un inconnu qui ne se doute de rien. »
En 1953, un service secret occidental a fait main basse sur le stock mondial d'une molécule inventée dix ans plus tôt par accident. Puis il a organisé, dans des appartements new yorkais et californiens équipés de miroirs sans tain, l'empoisonnement méthodique de citoyens qui n'avaient rien demandé. Ce n'est pas une théorie. C'est déclassifié.
Basel, 19 avril 1943. Un chimiste suisse nommé Albert Hofmann avale 0,25 milligramme d'une substance qu'il a synthétisée cinq ans plus tôt dans les laboratoires Sandoz. Il l'appelle LSD 25 parce que c'est la vingt cinquième variante qu'il teste. À 16h20 il note « vertige, angoisse, distorsions visuelles, envie de rire ». Les voitures privées sont interdites en temps de guerre, alors il rentre à vélo. Ce trajet est le premier voyage sous acide de l'histoire. Les initiés fêtent encore chaque 19 avril ce Bicycle Day.
Dix ans plus tard, ce n'est plus un chimiste rêveur qui manipule la molécule. C'est un État. En 1953, sous la direction de Sidney Gottlieb, la CIA lance MKUltra, un programme de contrôle mental qui absorbera près de cent cinquante sous projets. Gottlieb veut une arme. Une substance qui fait parler, qui fait plier, qui efface. Le LSD est le candidat rêvé.
Alors la CIA passe commande. Pas quelques doses : le stock disponible. Gottlieb débloque 240 000 dollars, soit près de 4,2 millions de dollars d'aujourd'hui, pour rafler auprès de Sandoz tout ce qui peut l'être. On lit parfois « cent kilos ». C'est faux, et la nuance dit tout : ce n'est pas le tonnage qui compte, c'est l'intention. Acheter le marché mondial d'une drogue pour en garder le monopole d'usage, voilà le geste. Un État qui privatise l'hallucination.
Restait à savoir ce que ça fait sur un être humain qui ne s'y attend pas. Pas un volontaire. Pas un soldat consentant. Un inconnu. C'est le sous projet le mieux nommé de toute l'histoire du renseignement : Operation Midnight Climax.
San Francisco, 1954. La CIA loue des appartements. Chestnut Street, Mill Valley, puis New York. Elle les équipe de miroirs sans tain et de matériel d'observation. Elle recrute des prostituées, payées par l'agence, chargées d'attirer des hommes ordinaires. Dans la chambre, le client boit un verre. Le verre contient du LSD. Derrière la vitre, l'agent George Hunter White regarde, prend des notes, boit lui même un martini. On droguait des citoyens à leur insu pour « observer les effets sur des gens qui ne s'y attendent pas ». Les mots sont dans les archives.
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Les appartements de San Francisco ferment en 1965, celui de New York en 1966. Le programme, lui, n'aurait jamais dû sortir. En 1973, le directeur de la CIA Richard Helms ordonne la destruction des dossiers MKUltra. La plupart brûlent. Ce qui a survécu doit son existence à une erreur de classement, retrouvée en 1977 par un enquêteur de l'inspection générale. Le reste, on le doit à la Commission Rockefeller de 1975 et aux auditions du sénateur Frank Church. Sans une boîte d'archives mal rangée, il ne resterait rien.
Je raconte cette histoire parce qu'elle n'est pas une histoire. C'est un précédent. Quand un chef d'État africain affirme aujourd'hui qu'on lui a proposé quatre produits chimiques à verser dans la bière, le sucre, le lait et les cigarettes de ses propres populations, la presse occidentale hausse les épaules et réclame des preuves. Elle a raison de réclamer des preuves. Mais elle oublie qu'elle possède déjà, dans ses propres archives déclassifiées, la preuve que ça s'est fait. Le scepticisme est à géométrie variable. Le poison, non.
« Ils n'ont pas caché le crime. Ils ont juste attendu que tout le monde le trouve normal. »
Un demi siècle plus tard, on appelle micro dosing ce que la CIA appelait arme. La même molécule, le même buvard, deux marketings. L'un vend la productivité de la Silicon Valley. L'autre voulait vider un cerveau. Le produit est identique. Seule change la main qui le tend.
À lire dans les archives · zoesagan.com
Le programme d'armes biologiques du Pentagone n'a jamais pris fin ▸ Déclassification des recherches sur la communication télépathique extrasensorielle ▸ Quand la CIA approuvait les nouveaux philosophes français ▸Sources. Commission Rockefeller (1975) · Church Committee, Sénat des Etats Unis (1975) · dossiers MKUltra déclassifiés via FOIA · Wikipedia « MKUltra » et « Operation Midnight Climax » · History Channel · NPR (« The Poisoner in Chief », 2020) · Britannica et Smithsonian Magazine sur le Bicycle Day. Chiffres vérifiés : 240 000 $ (≈ 4,2 M$ actuels) pour le stock Sandoz ; fermeture des planques 1965 et 1966 ; destruction des dossiers ordonnée par R. Helms en 1973.