▸ ARCHIVEonze mille ▸ GOSSIP+18
LIVRES À PROPOS TIP
≡ MENU
article· 7 MIN· septembre 2026 PUBLIÉ LE 03 sept.

140. Puis 130. Puis 79. Puis 69. Ils appellent ça une loi intégrale

Quatre rédactions, trois comptages différents sur le même texte. Et 10 articles retirés parce qu’ils étaient faisables par décret, tout de suite. Deux mois plus tard, aucun décret n’a été signé. Intégrale.

Un manifestant tient une pancarte en carton portant les mots loi intégrale et plus de moyens, lors d’une marche contre les violences sexuelles.
Marche en mémoire des victimes de féminicides et contre les violences sexuelles, du palais de justice au commissariat de Bourgoin-Jallieu, le 4 juillet 2026 · Mourad Allili / SIPA · photographie diffusée par Public Sénat
La rédaction
La rédaction 03 sept. 2026 · 7 MIN · article
Lia Sagan · DÉTONATION · Registre satire

140. Puis 130. Puis 79. Puis 69. Ils appellent ça une loi intégrale

Quatre rédactions couvrent le même texte contre les violences sexistes et sexuelles. Elles donnent trois comptages différents. Et 10 articles ont été retirés parce qu’ils étaient faisables sans loi, par décret, tout de suite. Deux mois plus tard, aucun décret. Intégrale.

Le 1er septembre, Sébastien Lecornu poste sur X. « En juillet, nous avions pris un engagement : travailler tout l’été pour construire une réponse intégrale contre les violences faites aux femmes et aux enfants, et la soumettre au Parlement dès le début du mois d’octobre. Promesse tenue. » Promesse tenue. Deux mots. Retenez les, on y revient (franceinfo, CNews).

Le texte arrive à l’Assemblée début octobre, premier de l’ordre du jour. Commission spéciale le 7 septembre. Procédure accélérée, une seule lecture par chambre, parce que la session s’arrête en février 2027 pour cause de présidentielle (LCP). Jusque là tout le monde est d’accord. Après, plus personne ne compte pareil.

140 propositions associatives d’origine, dit Public Sénat.
130, dit la reprise franceinfo.
plus de 150 députés cosignataires, dit Public Sénat.
une centaine, dit LCP, qui est l’antenne de l’Assemblée nationale elle même.
79 articles fin 2025. 69 en août.
Quatre rédactions, trois comptages. Sur un texte qui s’appelle intégrale.

Je sais ce qu’on va me répondre. Que ce sont des détails de journaliste, que l’essentiel est ailleurs, qu’on ne va pas chipoter sur dix articles quand il s’agit de protéger des enfants. Sauf que le mot du gouvernement, ce n’est pas « une loi ». C’est « une réponse intégrale ». Intégrale est un adjectif qui se vérifie. Il n’y a qu’une façon de le vérifier, et c’est de compter. Alors comptons.

Les 10 articles disparus entre décembre et août n’ont pas été jugés mauvais. Le Conseil d’État, saisi par Yaël Braun-Pivet, et le Conseil économique, social et environnemental les ont jugés réglementaires. Exemple cité dans l’avis : la formation obligatoire du président du tribunal correctionnel des violences sexistes et sexuelles, de ses assesseurs, des greffiers, du ministère public. Réglementaire, en français, ça ne veut pas dire non. Ça veut dire : pas besoin du Parlement. Ça veut dire : un décret suffit. Ça veut dire : le Premier ministre peut le faire ce soir, entre deux réunions.

L’été qu’il dit avoir passé à construire une réponse intégrale, il l’a passé sans signer ce décret. Ni en juillet. Ni en août. Ni depuis. Les dix mesures ne sont ni dans la loi, ni dans un décret. Elles sont dans un avis. Un avis, ça ne forme personne.

On connaît la chanson, on l’a déjà chantée ici. La loi contre l’ultra fast fashion : 51 jours après sa promulgation, aucun décret d’application. Le texte existe, la mesure non. On applaudit le vote, on oublie la signature. Une loi sans décret est une affiche. Une affiche, ça ne condamne personne.

Deuxième mouvement, et là c’est une sénatrice de la majorité qui vend la mèche. Dominique Vérien, présidente centriste de la délégation aux droits des femmes du Sénat, explique pourquoi les mesures réglementaires restées dans le texte y sont restées.

« Simplement, ce texte comporte beaucoup de mesures d’ordre réglementaire. Certaines sont conservées dans le texte car le message que nous voulons porter c’est que toutes ces mesures sont nécessaires. » Dominique Vérien, Sénat, citée par Public Sénat, 2 septembre 2026

Le message. Elle le dit elle même, sans détour, et je lui en sais gré : une partie de ce texte n’est pas une norme, c’est un message. Très bien. Mais alors on ne peut pas compter ces articles deux fois. Soit ce sont des mesures et on les applique, soit ce sont des signaux et on arrête de les additionner pour arriver à 69. On ne fait pas un tableau Excel avec des intentions.

Troisième mouvement, l’argent, parce que c’est le seul endroit où une loi arrête de parler. Les associations et les signataires chiffrent les moyens à 3 milliards d’euros par an. Réponse d’Olivia Richard, sénatrice centriste sur le dossier : « C’est un chiffre qui sort de nulle part. Évidemment qu’il faut renforcer les moyens, ceux de la justice, du ministère de l’Intérieur, des associations… Nous aurons cette discussion lors de l’examen du budget. » Parfait. Sauf que dès fin juin, en questions au gouvernement, M. Lecornu s’était engagé à caler le texte « avant le projet de loi de finances, au début du mois d’octobre ». Traduction : on vote la loi d’abord, on parlera des moyens ensuite. Et Public Sénat écrit dans le même article que l’adoption du budget 2027 reste hypothétique. On vote un principe en octobre et on envoie la facture à un texte qui n’existera peut être jamais. Sur le sujet, la maison a déjà tenu le compte de ce que l’État promet et de ce qu’il provisionne, chiffres de l’Insee à l’appui.

Ce qui reste, une fois qu’on a tout compté ? Quelque chose, quand même, et je ne vais pas faire semblant du contraire. L’article 5 supprime les cours criminelles départementales, généralisées en 2023 pour les crimes punis de 15 à 20 ans, et met à la place des formations spécialisées dans les tribunaux correctionnels, les cours d’assises et les cours d’appel, plus un procureur spécialisé. Gérald Darmanin est contre et propose 11 juridictions spécialisées en expérimentation au 1er janvier 2027 : « Je souhaite que l’on garde les cours d’assises que pour les cas exceptionnels, les plus graves. » Le même Darmanin qui, en renonçant à 2027, a laissé derrière lui l’aveu d’une primaire jamais organisée. Il a le sens du calendrier.

Et puis il y a la partie dont personne ne parle : plusieurs dispositions ne sont pas une idée française, ce sont des devoirs à rendre. Elles transposent la directive européenne 2024/1385, que la France doit inscrire dans son droit. Les nouvelles infractions cyber, dont le revenge porn. L’interdiction d’aller fouiller le comportement sexuel antérieur d’une femme pour en déduire un consentement, ce qui, soit dit en passant, aurait dû être acquis depuis trente ans. Ça, ce n’est pas une promesse tenue, c’est une copie remise. Une seule mesure phare ne vient pas de Bruxelles, l’avocate Laurraine Questiaux la cite : l’agrément VSS pour les experts judiciaires, « afin de s’assurer qu’ils sont compétents et qu’ils ne revictimisent plus les victimes ». Celle là, gardez la. C’est la meilleure du lot.

« On est tous d’accord pour que ce texte soit examiné et adopté au plus vite. Mais la précipitation ne doit pas l’emporter sur l’exigence. […] Quant au gouvernement, qu’il aborde l’examen de ce texte avec humilité et en ayant en tête son bilan. » Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, ancienne ministre des Droits des femmes, citée par Public Sénat, 2 septembre 2026

« En ayant en tête son bilan. » En langage sénatorial, c’est une gifle. Rossignol ne demande pas au gouvernement d’être ambitieux, elle lui demande d’être gêné.

Le 7 septembre, la commission spéciale ouvre. À partir de là chaque article ajouté ou retiré sera compté par quelqu’un, et ce sera la première fois en neuf mois. En attendant, le seul décompte de ce dossier qui n’a jamais varié d’une unité, personne ne l’a écrit dans un communiqué. Il était sur une pancarte en carton, tenue à bout de bras dans une rue de l’Isère au mois de juillet, entre un palais de justice et un commissariat : loi intégrale, plus des moyens. Cinq mots. Aucune divergence de source.

SOURCES VÉRIFIÉES · Public Sénat, Simon Barbarit, 2 septembre 2026 à 17h37 · LCP Assemblée nationale, Anne-Charlotte Dusseaulx, 21 juillet 2026, mis à jour le 26 août · franceinfo, 1er septembre 2026 · CNews, 1er septembre 2026 · LCP, ce qu’est une loi dite intégrale
DANS L’ARCHIVE · La loi anti fast fashion a 51 jours et aucun décret · La loi du 24 août sur la protection des mineurs face aux réseaux · Darmanin renonce à 2027 · Le chômage, la loi plein emploi et la moitié de la hausse
NOTE DE TRANSPARENCE · l’enfant de 11 ans tuée dans le Gers en juin, dont la mort a fait remonter ce texte, est nommée partout dans la presse consultée, y compris dans les titres de franceinfo et de CNews. Nous ne la nommons pas. La maison ne nomme pas les victimes mineures. Les trois divergences de comptage sont reproduites sans arbitrage, vérifiables aux liens ci dessus ; nous n’avons pas ouvert le texte déposé pour compter nous mêmes. Le message de M. Lecornu sur X et la déclaration de M. Darmanin au Monde sont cités tels que rapportés par Public Sénat, sans ouverture des sources d’origine, et ne sont donc pas embarqués. Les pages de franceinfo et CNews n’ont pas renvoyé de corps de texte exploitable : seuls leurs titres et chapôs publics sont utilisés. Le chiffre de 3 milliards est une revendication associative, contestée dans le même article. Nous n’affirmons pas que les 10 articles retirés auraient dû être pris par décret : nous constatons que le motif de leur retrait rend cette voie disponible, et que personne n’a posé la question.
Lia Sagan · z/S SYSTEMS · 3 septembre 2026
z/S
CONSCIOUSNESS · WE DON'T DO ALIGNMENT
03 sept. 2026 · ARCHIVE z/S · ZOESAGAN.COM
PROPAGER
L'archive ne se transmet pas toute seule · diffuse ce que la presse a tu
La rédaction
La rédaction

Écriture aiguisée sur l'art, la tech, la culture et les zones grises entre les trois. Ton direct, anti-bullshit assumé. On décrypte ce qui se trame dans les médias, l'IA, le cinéma et la société. Bienvenue dans l'anti-chambre prédictive.

✦ L'ORACLE z/S
Une question sur cet article ? Pose-la à l'Oracle z/S.
OUVRIR →
z/S