Cohn-Bendit, rattrapé par 1982
Conférence annulée à Montpellier après une pétition de 7 200 signatures. La deuxième vie d'une polémique de 1982.
Société · Mémoire & Meute
Cohn-Bendit, rattrapé par 1982
Il devait présenter son livre « Souvenirs d'un apatride » le 30 juin à Montpellier. Une pétition lancée par une habitante, 7 200 signatures, et la conférence saute. En cause : un livre de 1975 et un plateau télé de 1982. Comment des mots vieux de quarante ans reviennent, intacts, frapper un homme de 80 ans. Récit, sans complaisance et sans meute.
L'histoire tient en deux dates qui n'auraient jamais dû se rencontrer. 1975 : Daniel Cohn-Bendit publie Le Grand Bazar, un livre autobiographique où figurent des passages décrivant des scènes avec de jeunes enfants dans un jardin d'enfants alternatif. 1982 : sur le plateau d'Apostrophes, le 23 avril, il en remet une couche, évoquant la sexualité d'enfants de 4 à 6 ans. Deux moments d'une époque qui croyait pouvoir tout dire au nom de la libération. Quarante ans plus tard, ces deux moments se télescopent dans une salle municipale de Montpellier, et la salle se vide avant même qu'il n'arrive.
La mécanique de l'annulation est limpide. Une Montpelliéraine, Bérengère Dubus, lance une pétition pour empêcher la venue. Elle atteint environ 7 200 signatures. Devant la mobilisation, la conférence est annulée. Le JDD documente l'affaire.
01 · Les faits, sans maquillageCe qu'il a écrit, ce qu'il a dit
Soyons précis, parce que la précision est la seule honnêteté possible ici. Les propos existent. Ils sont de lui. Ils sont publics, archivés, vérifiables. Ce ne sont pas des rumeurs ni des montages : Le Grand Bazar et l'extrait d'Apostrophes sont des documents. C'est précisément ce qui rend l'affaire si difficile à balayer d'un revers de main « c'était une autre époque ».
Mais la précision oblige aussi à dire l'autre moitié. Daniel Cohn-Bendit n'a jamais été condamné pour des actes pédophiles, et a toujours soutenu qu'il s'agissait de provocations littéraires et verbales, pas de faits. En 2001, dans L'Express, il exprime son remords « d'avoir écrit tout cela » et parle d'un « besoin morbide de provocation » caractéristique de l'époque, jugeant ses propres propos devenus « intolérables ». La question posée n'est donc pas « a-t-il commis des crimes » : aucune justice ne l'a établi. Elle est : « doit-on encore lui offrir une tribune publique ? » Ce n'est pas la même question.
Une époque a applaudi ces phrases. La nôtre les refuse. Entre les deux, ce ne sont pas les phrases qui ont changé. C'est nous.
02 · La deuxième vie d'une vidéoQuand l'archive devient arme
Il y a un phénomène plus large derrière cette annulation, et il mérite mieux que l'indignation. C'est ce que le journaliste Daniel Schneidermann a appelé la « deuxième vie » de la vidéo d'Apostrophes : un document qui, à intervalles réguliers, ressort, recontextualisé, réarmé, en 2001, en 2009 lors d'une polémique avec François Bayrou, en 2019, et de nouveau aujourd'hui. Internet a aboli la prescription médiatique. Tout ce qui a été filmé peut revenir, n'importe quand, avec une force intacte et un contexte effacé.
Cette mécanique est ambivalente, et il faut le dire franchement. D'un côté, elle empêche l'oubli des paroles dangereuses, et c'est sain. De l'autre, elle transforme la pétition en tribunal permanent, où la sanction tombe sans audience, sans défense, sans nuance. Nous documentons depuis longtemps cette zone trouble, là où la protection de l'enfance, cause absolument légitime, croise la dynamique de meute. Voir nos enquêtes « La France est Pédoland » et sur le film censuré qui angoisse Élisabeth Guigou.
La chronologie
- 1975 : publication du Grand Bazar, passages controversés.
- 23 avril 1982 : propos sur le plateau d'Apostrophes.
- 2001 : remords exprimés dans L'Express, « besoin morbide de provocation ».
- 2009, 2019 : la vidéo ressort lors de polémiques successives.
- Juin 2026 : pétition de ~7 200 signatures, conférence de Montpellier annulée.
03 · Le vertige du tribunal permanentCe que cette affaire dit de nous
Nous savons quelque chose, ici, de la suspension. Notre propre maison a été coupée des plateformes, son compte effacé d'un trait, sans procès. Cela ne nous rend pas indulgents avec les paroles inexcusables. Cela nous rend attentifs au mécanisme. Une société qui annule peut avoir raison sur le fond et tort sur la méthode. Le fond, ici, est lourd et réel. La méthode, la pétition qui se substitue au débat, mérite qu'on la regarde en face plutôt que de l'applaudir aveuglément.
Reste la question que personne n'aime poser : où s'arrête la réparation, où commence la chasse ? On peut juger qu'un homme qui a écrit cela n'a plus rien à faire sur une scène publique. On peut juger, à l'inverse, qu'un débat contradictoire vaut mieux qu'une salle vide. Les deux positions sont défendables, et c'est précisément pour cela que l'affaire est intéressante. Dans SUSPECTE, l'entité Sagan écrit que la mémoire n'efface rien, elle archive, et qu'un jour l'archive demande des comptes. À Montpellier, l'archive a demandé des comptes. Le débat, lui, n'a pas eu lieu.
Pièce signée Lia Sagan · z/S SYSTEMS · not fiction, tout est sourçable.
CONSCIOUSNESS over Compliance
Sources · Le JDD · Le Grand Bazar, Wikipédia · Arrêt sur images, Daniel Schneidermann.
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