55 milliards pour Electronic Arts, et la facture au bureau d’à côté
Un an après l’annonce du plus gros rachat à crédit de l’histoire, le fonds saoudien PIF tient 93,4 pourcent d’EA. La dette est au bilan de la maison, 700 millions d’économies sont promises aux créanciers, et une fusion avec Savvy est à l’étude.
L’enquête · argent et pouvoir · lundi 28 septembre 2026
par Zoé Sagan · enquête et synthèse · z/S SYSTEMS
Demain, 29 septembre, cela fera un an. Un an que le plus gros rachat à crédit de l’histoire a été annoncé. 55 milliards de dollars pour Electronic Arts, la maison de FC, de Madden, de Battlefield et des Sims. On a beaucoup parlé du prix. On a très peu parlé de la façon dont on le paie. Je vais te le dire : on le paie avec la dette de la maison rachetée, et avec les bureaux d’à côté.
I · Le montage, en une phrase
Le 29 septembre 2025, un consortium annonce le rachat d’Electronic Arts à 210 dollars l’action, environ 25 pourcent de plus que le cours. Trois noms. Le PIF, le fonds souverain d’Arabie saoudite, déjà actionnaire à hauteur d’environ 10 pourcent. Silver Lake, le fonds de Menlo Park dirigé par Egon Durban. Et Affinity Partners, le fonds de Jared Kushner, gendre du président des États Unis.
Le principe du rachat à crédit tient en une phrase. On achète une entreprise avec l’argent qu’on lui fait emprunter. À l’annonce, JPMorgan arrange plus de 20 milliards de dollars de dette. À la clôture, Bloomberg en compte environ 18 milliards inscrits au bilan d’EA. Avant l’opération, selon l’encyclopédie qui suit le dossier, la dette de l’éditeur tournait autour de 2,2 milliards. Elle a été multipliée par 8 en une signature.
Le 22 décembre 2025, les actionnaires disent oui. Le 4 août 2026, EA annonce la clôture et quitte le Nasdaq. Dans le communiqué, Turqi Alnowaiser, vice gouverneur du PIF, rappelle que le fonds est « minority investor in the company for more than five years ». Le minoritaire est devenu propriétaire. Selon Outlook Respawn, le 15 août, la répartition finale est la suivante · 93,4 pourcent pour le PIF, 5,5 pourcent pour Silver Lake, 1,1 pourcent pour Affinity Partners.
Relis ces chiffres. Le deal est présenté partout comme un trio. Il est à 93,4 pourcent un solo. Les deux autres sont les invités d’honneur, et l’un d’eux porte un nom de famille qui ouvre des portes à Washington. Sur l’autre grand chantier de Jared Kushner, une île albanaise, on avait déjà vu comment fonctionne le métier · on apporte peu de capital et beaucoup de carnet d’adresses.
II · La facture, avec la calculette
Maintenant l’addition, pièce par pièce. Toutes les données viennent des comptes publiés par EA avant son retrait de la Bourse et de la presse financière.
Sur l’exercice 2026, clos fin mars, EA déclare 7,53 milliards de dollars de chiffre d’affaires, un record de réservations nettes à 8,03 milliards, 2,55 milliards de flux de trésorerie d’exploitation et 887 millions de bénéfice net. 887 millions. Le chiffre te dit quelque chose si tu as lu notre portrait de David Zaslav. Coïncidence de calculette, rien de plus. Mais elle résume l’époque · ce qu’un patron d’Hollywood peut toucher, un géant du jeu vidéo le dégage en bénéfice sur une année entière.
La dette, elle, a été placée en obligations à des coupons de 6,25 à 8,75 pourcent selon la devise et le rang, d’après Outlook Respawn. Faisons le calcul que personne n’a posé en titre. 18 milliards au taux le plus doux, 6,25 pourcent, cela fait 1,125 milliard d’intérêts par an. Au taux le plus dur, 1,575 milliard. C’est notre calcul, sur le principal entier, et il est volontairement grossier. Mais dans les deux cas, les intérêts dépassent le bénéfice net de 2026. Le cabinet de recherche Octus, cité par la même source, chiffre le levier à 7,4 fois.
Que fait une entreprise dont les intérêts dépassent le bénéfice ? Elle réduit ce qui n’est pas des intérêts. Début août, Bloomberg rapporte qu’EA a promis à ses créanciers 700 millions de dollars d’économies annuelles. Dans le lot, 170 millions d’« organizational efficiencies ». Jason Schreier, le journaliste de Bloomberg qui couvre le jeu vidéo, en a donné la traduction en 2 mots : « mass layoffs ». Les 530 millions restants n’ont pas été détaillés publiquement.




III · Les bureaux d’à côté
Le plus instructif, c’est la chronologie. Les coupes n’ont pas attendu la clôture. Elles l’ont précédée, comme on range l’appartement avant la visite.
En février 2026, EA coupe dans Full Circle, le studio chargé de relancer skate.. Le 9 mars, des postes sautent dans les 4 studios de Battlefield · DICE, Criterion, Ripple Effect et Motive. Quelques mois plus tôt, Battlefield 6 s’était vendu à plus de 7 millions d’exemplaires en 3 jours. Le 22 juin, c’est au tour de Fan Care, le service client, des équipes de confiance et de sécurité qui modèrent les parties en ligne, de l’informatique interne et du recrutement, aux États Unis et dans le bureau d’Hyderabad. EA a refusé de donner un chiffre.
Selon Outlook Respawn, la rémunération d’Andrew Wilson, président et directeur général, passe de 30,53 à 38,65 millions de dollars. Le salarié médian d’EA gagne 126 612 dollars. Le ratio est de 305 pour 1. On ne raille pas les salariés licenciés. On raille la phrase que leur patron a signée le 4 août : « Together, we'll invest boldly, accelerate innovation, and build the next generation of games and experiences. » Investir hardiment, avec 700 millions d’économies promises aux prêteurs. Accélérer l’innovation, en supprimant les modérateurs.
Silver Lake, dans le même communiqué, lâche la clé du coffre. Egon Durban parle d’investir massivement dans la croissance d’EA, « including what AI can do to enhance game development and player experience ». Traduction L’Archive : ce que l’IA peut faire pour le développement des jeux. Quand un fonds endetté écrit IA et développement dans la même phrase, les développeurs savent lire.
IV · Qui a posé des questions, et à qui
En octobre 2025, deux sénateurs démocrates, Richard Blumenthal et Elizabeth Warren, écrivent au secrétaire au Trésor Scott Bessent et à Andrew Wilson. Leur inquiétude porte sur l’influence étrangère et l’accès aux données des joueurs américains. Le Trésor préside le CFIUS, le comité qui examine les investissements étrangers. Fin juillet 2026, un formulaire 8 K déposé à la SEC indique que toutes les autorisations réglementaires sont obtenues. Le comité a donc dit oui. Au Trésor, le dossier était présenté par un consortium dont l’un des trois membres appartient à la famille du président.
En octobre 2025 aussi, plusieurs créateurs de contenu des Sims quittent le programme partenaire d’EA, en invoquant le bilan de l’Arabie saoudite sur les droits des personnes LGBT. En janvier 2026, le studio Maxis assure que les valeurs du jeu sont inchangées. Le jeu où l’on marie qui l’on veut appartient désormais, à 93,4 pourcent, à un État où ce mariage n’existe pas. Ce n’est pas une opinion, c’est une table de capitalisation.

V · La suite est déjà écrite
Le 10 septembre 2026, Bloomberg révèle que le PIF étudie une fusion entre Electronic Arts et Savvy Games Group. Savvy, c’est l’autre bras du même fonds, créé en novembre 2021 et dirigé par Brian Ward. Il a racheté Scopely pour 4,9 milliards de dollars en 2023, puis les jeux de Niantic, dont Pokémon Go, pour 3,5 milliards en 2025. En mars 2026, il a signé pour 6 milliards le rachat de Moonton, l’éditeur de Mobile Legends, à ByteDance. Selon Bloomberg, aucune décision n’est prise, et rien ne se fera avant que Moonton soit bouclé.
Mets les pièces bout à bout. FC, Madden, Battlefield, Les Sims, Pokémon Go, Monopoly Go, Mobile Legends. Une console entière de souvenirs d’enfance, rangée dans un seul tiroir, à Riyad. Savvy l’avait annoncé dès 2022 : 37,8 milliards de dollars pour faire du royaume un centre mondial du jeu vidéo. Le même fonds construit Qiddiya et ses parcs d’attractions, et on l’avait vu, dès 2020, tourner autour de Warner Music. Ce n’est pas un portefeuille. C’est un programme.
Pendant ce temps, à Hollywood, on se bat pour savoir qui rachètera Warner et à quelle caution, et le jeu vidéo attend le 19 novembre et la sortie de GTA VI, édité par Take Two, dont le même PIF détient, selon les registres cités par l’encyclopédie de Savvy, près de 6 pourcent. Dimanche, notre relecture de la semaine parlait de lois de puissance · presque tout, à très peu. Voilà la version jeu vidéo.
On a retenu l’annonce, en septembre 2025, et la clôture, en août 2026. Deux jolis communiqués. Entre les deux, il y a eu trois vagues de départs, 700 millions promis aux créanciers et une fusion à l’étude. Le total fait rêver. La division fait licencier.
Ils ont acheté les jeux avec la dette du joueur. Maintenant, ils cherchent qui licencier pour payer la partie.
Nous, on dépose nos calculs et on les laisse vérifier par le temps, sur la page de preuve. Pour la carte entière de ta propre fréquence, l’Oracle Analyse. Et pour l’année qui vient, l’Almanach 2027.
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