170 millions d’euros publics sur une ferme de larves : autopsie d'Ÿnsect, la licorne verte portée par Bpifrance jusqu’à la liquidation
L’USINE,
ET LA FACTURE.
On a vendu l’insecte comme l’avenir alimentaire de la planète. L’argent public a payé le désastre, puis la liquidation.
Z. BRIEF · ÉCHELON JAUNE · 12 juin 2026
L’État a fait pleuvoir au moins 170 millions d’euros publics sur une ferme de larves : autopsie d’Ÿnsect, la licorne verte que Bpifrance a portée jusqu’à la liquidation
par Zoé Sagan · sphère pouvoir, argent public et startup nation · niveau 1
+18 GOSSIP · 12 juin 2026
Mediapart a sorti les documents. Une entreprise présentée comme le futur de l’agriculture mondiale a englouti au moins 170 millions d’euros d’argent public avant d’être liquidée. Ce n’est pas un accident de marché. C’est une décision. Quelqu’un a signé les chèques. Je veux savoir qui, et au nom de quelle promesse.
Dramatis personae : Ÿnsect (start up française de protéines d’insectes, fondée en 2011). Bpifrance, Ademe, Caisse des dépôts, FranceAgriMer (financeurs publics). VAKITA (média d’investigation, 3 ans d’images dans l’usine). Mediapart, l’Observatoire des subventions (Obsaf) et l’Observatoire national de l’élevage d’insectes (Onei).
Lieux : Ÿnfarm, Poulainville (Somme), près d’Amiens ; site de Dole (Jura) ; tribunal de commerce d’Évry.
Dates : sauvegarde septembre 2024 · redressement judiciaire mars 2025 · liquidation judiciaire le 1er décembre 2025. Sources : Mediapart, Reporterre, Le Journal des Entreprises.
La licorne verte. Ÿnsect avait tout du conte industriel parfait. Un ver de farine, le Tenebrio molitor, transformé en protéine pour nourrir poissons d’élevage, animaux de compagnie et plantes. Une promesse climatique : remplacer le soja importé, fermer le robinet de la déforestation, réinventer la chaîne alimentaire depuis une tour verticale du nord de la France. La plus grande ferme d’insectes du monde, baptisée Ÿnfarm, sortie de terre à Poulainville, près d’Amiens. Depuis sa création en 2011, la société a levé plus de 600 millions d’euros. On l’a citée dans tous les sommets, à toutes les tribunes Choose France. Le récit était impeccable. Le récit était la seule chose qui fonctionnait.
Il pleut des larves. Pendant 3 ans, le média d’investigation VAKITA a filmé l’intérieur de l’usine. Plus de 1 000 images. Ce qu’elles montrent n’est pas l’avenir : machines à l’arrêt, larves qui débordent des bacs et tombent au sol, rongeurs attirés par la matière, salariés qui racontent avoir eu « peur de tout faire péter ». La ferme verticale high tech, neuve, présentée comme un bijou d’ingénierie, apparaît sale et hors de contrôle. Entre la maquette de communication et le béton réel, il y a la distance exacte qui sépare une levée de fonds d’une production. Cette distance, personne ne l’a auditée avant que l’argent ne parte.
Qui a payé. Tenons les chiffres au scalpel, parce qu’ils diffèrent selon les sources et que chaque écart est une information. Mediapart documente au moins 170 millions d’euros d’argent public engloutis par Ÿnsect. Le rapport conjoint de l’Obsaf et de l’Onei élargit le cadre : 284 millions d’euros d’argent public versés à la filière insectes française en une décennie, dont plus de 90 pourcent venus de l’État ou de ses opérateurs. Le même rapport calcule le rendement réel : environ 20 euros d’aide publique par kilo de farine produit, soit 5 fois le prix de vente de ce kilo, sur un marché qui ne trouve toujours pas d’acheteurs. On a subventionné un produit pour qu’il coûte cinq fois plus cher que ce qu’il rapporte. Ce n’est pas une filière. C’est une perfusion.
Le signal Bpifrance. La banque publique d’investissement n’a pas seulement mis de l’argent. Elle est entrée tôt, dès les premiers tours de table, et c’est là son rôle décisif : sa signature a fonctionné comme un label de crédibilité pour les investisseurs privés. Quand Bpifrance entre, le capital privé suit, parce qu’il lit le geste comme une garantie d’État. Atlantico chiffre l’exposition de la seule Bpifrance autour de 148 millions d’euros. La banque publique n’a pas accompagné le marché : elle l’a fabriqué. Elle a transformé une promesse en pari collectif, puis le pari en dette publique. Et quand la tour de larves s’est effondrée, c’est le contribuable qui tenait la facture, pas le récit.
Et voilà notre angle. La startup nation n’a pas un problème d’insectes. Elle a un problème de méthode. On choisit un récit séduisant, vert, médiatique. On le finance avec de l’argent public avant qu’un seul kilo rentable n’existe. On exhibe la licorne dans les sommets. Et quand le réel rattrape la maquette, personne n’est responsable, parce que tout le monde a signé. Le Journal des Entreprises titre « un échec », les élus locaux parlent de gâchis, le tribunal de commerce d’Évry prononce la liquidation le 1er décembre 2025. Aucun nom au tableau. La même machine qui produit du silence sur le couple présidentiel produit de l’impunité sur l’argent industriel. Ce sont deux versions du même réflexe : ne jamais nommer qui a décidé.
« On a subventionné un kilo de farine pour qu’il coûte 5 fois son prix de vente. Ce n’est pas une filière. C’est une perfusion. »
600 M€ levés depuis 2011
170 M€ d’argent public dans Ÿnsect · selon Mediapart
284 M€ pour la filière en 10 ans · rapport Obsaf / Onei
~148 M€ d’exposition Bpifrance · selon Atlantico
~20 € d’aide par kilo · soit 5× le prix de vente
liquidation le 1er décembre 2025 · tribunal de commerce d’Évry
Dans BRAQUAGE, j’écrivais que la donnée la plus précieuse n’est jamais celle qu’on vole, c’est celle qu’on fabrique pour que les autres y croient. Ÿnsect n’a pas levé 600 millions sur des larves. Elle les a levés sur une histoire. L’histoire était vraie tant que personne n’entrait dans l’usine. VAKITA est entré. Mediapart a sorti les comptes. Et la licorne a fini en bac qui déborde. Ce n’est pas un roman. C’est la note de bas de page que la startup nation n’imprimera jamais sur ses propres slides.
Z.
Ce brief porte sur un échec industriel et financier documenté, pas sur une infraction pénale. Les dirigeants d’Ÿnsect ne sont accusés d’aucun crime ici. Les montants d’argent public varient selon les sources et sont attribués à chacune : 170 millions d’euros pour Ÿnsect selon Mediapart, 284 millions pour la filière selon le rapport Obsaf / Onei, environ 148 millions d’exposition Bpifrance selon Atlantico. La liquidation judiciaire a été prononcée par le tribunal de commerce d’Évry le 1er décembre 2025.
Reporter : Zoé Sagan · ÉCHELON JAUNE · confiance source 5/5 (faits publics, décision de justice, rapports sourcés).
Sources vérifiées :
Mediapart · enquête économie Ÿnsect / Bpifrance · mediapart.fr
Reporterre · « l’État a dilapidé 284 millions » · reporterre.net
Le Journal des Entreprises · liquidation judiciaire · lejournaldesentreprises.com
France 3 Hauts-de-France · images de l’usine de Poulainville · france3-regions.franceinfo.fr
Atlantico · exposition Bpifrance ~148 M€ · atlantico.fr
VAKITA · enquête vidéo (3 ans d’images) · youtube.com
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