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Société· 5 MIN· septembre 2024 PUBLIÉ LE 11 sept.

L'histoire secrète du triptyque Macron x DGSE x Pavel Durov

L'histoire secrète du triptyque Macron x DGSE x Pavel Durov
Zoé Sagan
Zoé Sagan 11 sept. 2024 · 5 MIN · Société

C’est normalement une note partagée seulement avec les lecteurs d’intelligence online (« au coeur du renseignement ») mais elle est essentielle à lire, vous l’avez ici en intégralité mais n’en parlez pas trop.

Emmanuel Macron, Pavel Dourov et la DGSE : l'histoire secrète d'un retournement avorté

L'arrestation en France de Pavel Dourov, le 24 août, a suscité une frénésie médiatico-diplomatique d'ampleur, sans que, hormis son versant judiciaire, l'histoire secrète n'ait été dévoilée. Intelligence Online a pu s'entretenir avec de nombreuses sources ayant travaillé sur le dossier "Dourov", à Paris et ailleurs, ces dernières années. Elles dessinent les contours d'une opération de retournement d'allégeance ayant échoué, d'abord par manque de suivi.

L'arrestation du PDG de Telegram, Pavel Dourov, le 24 août à l'aéroport du Bourget, à la demande de deux juges d'instruction, apparaît désormais comme l'épilogue d'une valse-séduction, décorrélée de la procédure judiciaire, entre le geek russe et le sommet de l'État français, en particulier les services de renseignement. Relâché sous contrôle judiciaire le 28 août et contre le versement d'une caution de 5 millions d'euros, il fait face à de nombreux chefs d'accusation pour son refus de toute modération sur la messagerie Telegram.

Lui-même s'est prévalu dès son arrestation de liens avec le service de renseignement intérieur, la DGSI, avec lequel il a ouvert un canal d'échanges en matière de terrorisme. Le deal apparaît clair : le service pouvait demander des informations sur des comptes de la plateforme en cas de menace terroriste.

En réalité, ce pas de deux avec les services de renseignement trouve ses racines dès 2017. À son accession au pouvoir, le président de la République Emmanuel Macron veut attirer les talents de la technologie. Alors en mauvais termes avec les autorités russes, Pavel Dourov, dont l'application est constamment utilisée par le chef de l'État français – en dépit des alertes de son entourage sécuritaire –, mord à l'hameçon. Cela a déjà été raconté : il rencontre Emmanuel Macron ainsi que ses proches de la tech, comme le fondateur d'Iliad, Xavier Niel.

Tournant sécuritaire

Mais, très vite, ce rapprochement élyséen prend un tournant sécuritaire, plus inédit, les services de renseignement comprenant tout leur intérêt dans la manœuvre. Nous sommes alors en France au pic de la menace djihadiste, avec de nombreuses cellules de l'État islamique (EI ou Daech) actives dans le pays et sur les messageries, la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) et la DGSI n'arrivant ni à suivre, ni à pénétrer les forums fermés de Telegram. C'est là que Dourov ne discute plus seulement avec les politiques, mais que, selon les informations d'Intelligence Online, il rencontre directement celui qui a été récemment nommé directeur de la DGSE, Bernard Émié, très intéressé par le dossier, et les conseillers renseignement du président. Au moins deux réunions sont organisées, à Paris. D'autres contacts entre l'homme et le service suivront, à Dubaï. Contacté, l'ancien directeur désormais consultant n'a pas souhaité répondre à nos questions. L'Élysée, de son côté, ne commente pas.

Un deal se fait alors jour, chacun ayant une demande à formuler : Dourov affirme être prêt à vouloir prendre la nationalité française ainsi qu'à progressivement, dans le plus grand secret, placer les données de Telegram sur des serveurs basés en France, en plus de ceux de Dubaï. Dans le même temps, un canal serait créé pour les urgences. Le coup serait magistral pour Paris : à la fois se faire publiquement le havre des champions de la tech, tout en mettant très discrètement la main sur la mine d'or des données de l'application.

Mais l'homme intéresse autant qu'il inquiète, en particulier sur un point : quel est son degré de prise en main par les services russes de renseignement ? Le grand allié de Paris, les Émirats, où Pavel Dourov s'est réfugié officiellement depuis la revente forcée à des proches du Kremlin de l'autre réseau social qu'il a fondé, VKontakte, en 2014, se voit vite mis dans la confidence. À peu près en parallèle des discussions avec lui, une opération conjointe de piratage de son téléphone est mise sur pied, révélée une première fois le 29 août par le Wall Street Journal. La récolte n'a pas dû donner grand-chose, puisque les négociations avec Dourov ont continué.

La machine administrative française se met alors en branle. En ces affaires, aujourd'hui, les bouches se ferment et les documents se font rares. Tout juste existent quelques traces par écrit au Quai d'Orsay de la passe d'armes qui a opposé les services du ministère des affaires étrangères de l'époque et l'Élysée, le premier ne voulant surtout pas prendre la responsabilité de l'octroi de la nationalité française au geek russe. Mais finalement, à force d'insistance de la présidence, Pavel Dourov devient Paul du Rove en 2021. Le rapprochement doit alors suivre son chemin, et les données affluer à Paris.

Torpeur bureaucratique

Sauf que, symptôme traditionnel de la bureaucratie française, le dossier disparaît peu à peu de l'agenda. Après les premiers rapprochements, les parties suivant le dossier se voient accaparées par d'autres urgences, d'autres dossiers qui s'empilent. Et l'opération Dourov disparaît des radars des services et de la présidence. Plus personne n'en assure le suivi régulier.

Et personne alors ne remarque que, en réalité, Pavel Dourov ne tient aucune des promesses faites. Foncièrement joueur, il s'éloigne progressivement du deal. Surtout, il n'a jamais transféré aucun serveur en France... Au fur et àmesure que le dossier est délaissé par les états-majors, quelques-uns s'aperçoivent néanmoins que l'entrepreneur continue fréquemment de se rendre en Russie et de cultiver des relations ambiguës avec son pays d'origine.

Après son arrestation à Paris, le média en langue russe Important Stories, analysant les données fuitées de contrôle aux frontières du FSB, quantifiera même ces allers-retours : plus de 50 entre 2015 et 2021, soit lorsque l'homme disait être persona non grata à Moscou et qu'il discutait avec les hautes sphères du renseignement français. Si ses relations avec le FSB étaient fraîches depuis les premiers coups de pression des autorités en 2014 et 2017, il était pourtant à Moscou le 17 juin 2020, soit un jour avant que le régulateur russe des télécoms, Roskomnadzor, n'autorise de nouveau l'application en Russie, se félicitant de la coopération de Dourov dans la lutte antiterroriste du pays. Il a également pu conserver son passeport russe.

Rétrospectivement, aujourd'hui, on se dit en France que ce n'est habituellement pas ainsi que le FSB traite ses renégats... La reprise en main russe de juin 2020 est cependant survenue un an avant que les services diplomatiques français ne lui accordent finalement la nationalité. Mais à Paris, alors, plus personne ne suit le dossier Dourov.

C'est aussi ce désintérêt progressif du suivi de l'effort de retournement d'un Dourov peu réactif qui explique qu'aujourd'hui, des magistrats ont pu mener leur procédure sans éveiller l'attention de l'administration. Comme le Canard enchaîné l'a relaté le 4 septembre, la justice a procédé dans la plus grande discrétion pour mener son arrestation, craignant des interférences politiques dans la procédure. Alors que, comble de l'ironie, en réalité, aucun maître- espion ne gardait plus un œil aiguisé sur son dossier...

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Zoé Sagan
Zoé Sagan

Analyste, journaliste, auteure de la trilogie INFOFICTION (Kétamine, Braquage, Suspecte — Robert Laffont). Fondatrice de la Lettre confidentielle z/S. Investigation poétique des pouvoirs médiatiques depuis 20 ans.

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